Au cœur du Kurdistan du 19e siècle, entre les empires changeants et les montagnes immuables gardiennes de récits anciens, Mah Sharaf Khanom Mastoureh Ardalan s’impose comme une figure de résistance intellectuelle. Née en 1805 à Sanandaj, centre culturel de la principauté d’Ardalan dans l’Iran qajar, elle franchit les barrières de son époque. Elle est souvent connue sous les noms de plume Mastura ou Mestûre.
Poétesse, historienne et philosophe, elle manie les mots comme des armes, consignant l’histoire kurde et exprimant les désirs féminins à une époque où la voix des femmes est souvent réduite au silence. Elle maîtrise surtout le kurde hawrami ou gorani et le persan, ainsi que l’arabe savant. Elle écrit principalement dans ces langues ; seuls quelques poèmes sont en kurde central, ou sorani. Auteure de milliers de vers et de textes historiques novateurs, elle devient la première femme historiographe du Moyen-Orient. Sa vie, faite de privilèges, de dangers et d’une grande créativité, reflète les rapports mouvementés du genre, de l’ethnicité et de l’empire. Aujourd’hui, ses statues à Sanandaj et à Erbil symbolisent la pérennité du patrimoine kurde et l’émancipation féminine.
Cet article retrace son parcours extraordinaire, à partir de ses œuvres conservées et du contexte historique qui a façonné son héritage.
Jeunesse et éducation : entre aristocratie et savoir
Mastoureh naît en 1805 dans l’élite de la noblesse kurde, durant le déclin de l’émirat semi-autonome d’Ardalan. Nichée dans le Zagros, Sanandaj est un foyer culturel et politique où la dynastie d’Ardalan règne depuis des siècles, sous tutelle nominale qajare et ottomane. Son père Abolhassan Beig Qadiri, érudit et poète ouvert d’esprit, reconnaît tôt son intelligence précoce. Dans une société où l’éducation des femmes se limite largement aux savoirs domestiques ou aux rudiments religieux des mosquées et des madrasas, et où leur alphabétisation reste très faible, son éducation est révolutionnaire.
Sous la direction de son père, elle étudie le kurde, surtout hawrami ou gorani, l’arabe et le persan. Dès l’adolescence, elle approfondit l’histoire, la littérature et la jurisprudence islamique, atteignant les plus hauts niveaux d’étude religieuse accessibles : exploit inouï pour une femme de son époque. Les témoignages la décrivent généreuse, avide de savoir et profondément empathique, qualités présentes dans ses écrits. Dans l’opulente cour d’Ardalan, elle découvre récitals poétiques, mystique soufie et intrigues politiques. Ce monde reste fragile : les ambitions centralisatrices de l’empire qajar menacent les autonomies locales comme celle d’Ardalan.
Sa découverte précoce de la poésie kurde classique, marquée par l’école d’Ardalan, nourrit sa créativité. Ce mouvement centré à Sanandaj mêle styles persanisants, mètres syllabiques kurdes et traditions orales. Amour, nature, soufisme et patrie le traversent. Seule poétesse du groupe, elle y trouvera une place singulière, insufflant à ses vers des perspectives féminines contestant les normes patriarcales. Son éducation lui donne une maîtrise linguistique et une capacité d’action, lui permettant d’évoluer dans les espaces de seuil entre tradition et innovation d’une société patriarcale.
Mariage et engagements politiques : l’amour dans les luttes de pouvoir
Au début de la vingtaine, elle épouse Khasraw Khan, aussi appelé Khosro Ardalan, prince et souverain de la principauté d’environ 1800 à 1834. Cette union la place au cœur de l’aristocratie et de la politique kurdes. Dirigeant progressiste, Khasraw soutient ses recherches intellectuelles ; leur relation inspire sa poésie. Décrite comme un partenariat dévoué, elle donne naissance à un fils, Reza Qulikhan, qui héritera ensuite d’un pouvoir précaire.
Sous Khasraw, la cour est un refuge intellectuel vivant, mais les pressions extérieures augmentent. Les Qajars, voulant consolider leur pouvoir dans les régions périphériques, interviennent davantage dans les affaires kurdes. Par ses fonctions à la cour, Mastoureh en voit directement les tensions. Ses écrits reflètent l’instabilité : alliances ottomanes, rivalités avec les tribus voisines comme les Jaf et lutte kurde plus large pour l’autonomie. Femme noble, elle compose avec les contraintes du genre. Les femmes influencent souvent la politique indirectement par leurs parents masculins ; sa maîtrise de l’écrit et sa position lui permettent une action discrète.
En 1834, la mort de Khasraw frappe la principauté et la rend vulnérable. L’accession de Reza Qulikhan est brève : les Qajars l’emprisonnent et la famille affronte la conquête. Mastoureh entre alors dans la liminalité, état de transition et d’ambiguïté théorisé par l’anthropologue Victor Turner. En poursuivant son travail dans le chaos, elle conteste les structures, résistant à la domination impériale et aux limitations patriarcales. Sa poésie exprime alors souvent un amour et un deuil profonds, comme dans cet extrait consacré à Khasraw, en kurde hawrami, suivi d’une traduction française de la version anglaise :
Griftarm be nazi cawekani mestt Griftarm be nazi cawekani mestty fetant Brindarm be tiry sine sozy nishi mujgant Be zulf u percham u agricekant Dlêkm bu awish xstte naw cahi zenexdant Cenaba ashqan amro hemu hatune papost Mnish hatm bfermu bmkujn bmken be qurbant
Traduction :
Captive des regards de tes yeux, je suis captive de tes yeux alanguis. Tes cils pareils à des flèches ont blessé mon cœur. Les boucles de tes cheveux m’enchaînent ; mon cœur est emprisonné dans tes joues. Aujourd’hui les amants se présentent pour accomplir les devoirs de l’adoration. Je viens m’offrir à toi en sacrifice.
Ce ghazal exprime la voix sensuelle et féminine qui distingue son œuvre, affirmant ouvertement le désir à l’encontre des normes culturelles.
Contributions littéraires : poésie, histoire et pensée philosophique
Son œuvre témoigne de sa diversité et de son esprit pionnier. Elle écrit plus de 20 000 vers, dont une grande part se perd au 20e siècle dans les bouleversements politiques et l’effacement culturel, sort fréquent des œuvres de groupes opprimés comme les Kurdes. Redécouverte et rééditée à la fin du 20e siècle et au début du 21e, sa poésie mêle formes classiques et intimité personnelle, abordant l’amour, la beauté féminine, les paysages et la patrie. Écrivant surtout en persan et en hawrami ou gorani, avec quelques textes soranis, elle emploie les mètres syllabiques propres à la littérature kurde, distincts de l’aruz arabo-persan.
Son grand recueil poétique est le Diwan-i Masturah Kurdistani (Recueil de poèmes), volume de 238 pages réédité en 1998. Ghazals et vers y incarnent une « voix féminine authentique ». Là où des poètes masculins font des femmes des objets, Mastoureh exprime ses propres désirs et émotions, acte radical dans l’Iran du 19e siècle. Ses poèmes donnent par exemple corps à l’amour, employant les images des yeux, des cheveux et du cœur pour exprimer passion et vulnérabilité.
Comme historienne, elle écrit Ta’rikh-i Ardalan (Histoire des Ardalan), première chronique de la dynastie kurde, détaillant ses souverains, ses relations avec les Safavides, les Qajars et les Ottomans, ainsi que sa vie culturelle. Publiée en 1946 à Téhéran et traduite en russe en 1990, elle lui vaut d’être présentée dans certains récits comme la première historienne du monde, et plus justement comme la première du Moyen-Orient. Cette œuvre préserve l’histoire kurde face aux empiètements impériaux et affirme l’autorité intellectuelle féminine.
Ses autres œuvres comprennent Birura (sur la doctrine islamique et la charia), Les croyances de Mestûre, ainsi qu’une biographie de poètes, témoignant de sa profondeur philosophique. Ses écrits marquent l’aube de la poésie féminine kurde, montrant aux générations suivantes que les femmes peuvent exceller en historiographie et en vers, domaines traditionnellement masculins. Plus largement, sa poésie parle de résilience kurde, de survie face à la répression, thèmes repris par des poètes kurdes modernes nourris de son héritage.
Sa réponse aux attaques misogynes est particulièrement poignante. Le poète rival Nalî compose contre elle un poème humiliant et explicite, peut-être nourri d’hostilité tribale ou de jalousie. Elle réplique par un texte de 26 vers, reprenant des insultes patriarcales pour défendre son honneur. L’échange montre sa position de seuil, à la fois dotée de pouvoir et victime des normes de genre. Il souligne la « violence verbale » dans la société kurde, où les mots peuvent déshumaniser et annoncer la violence physique.
Exil, mort et ombres de l’empire
La conquête qajare d’Ardalan au milieu du 19e siècle la contraint à l’exil. Fuyant avec sa famille vers la principauté de Baban, à Souleimaniye dans l’Irak ottoman, aujourd’hui au Kurdistan irakien, elle perd foyer et statut. Cette transition involontaire renforce sa liminalité : noble kurde soumise à la pression impériale, elle est aussi une femme contestant les structures en poursuivant son écriture.
À Souleimaniye, elle trouve refuge mais pas la paix. L’emprisonnement de son fils Reza par les Qajars approfondit sa peine. Elle poursuit pourtant son travail littéraire jusqu’à sa mort en 1848, à 43 ans. Elle est enterrée à Souleimaniye. Sa disparition marque la fin d’une époque pour la dynastie d’Ardalan ; ses mots perdurent comme actes de résistance.
Héritage : symbole d’émancipation et de renaissance culturelle
Son héritage dépasse son époque, inspirant le nationalisme kurde et le féminisme. En 2005, une fête à Erbil pour le 200e anniversaire de sa naissance dévoile une statue et accueille plus de 100 chercheurs lors d’un colloque ; ses œuvres sont rééditées en plusieurs langues. À Sanandaj, une statue de 4,5 mètres l’honore comme première historienne iranienne.
Les lectures modernes voient en elle l’incarnation d’une voix féminine qui se révolte contre les normes en exprimant ouvertement l’amour. Son travail sur l’histoire kurde face à l’oppression souligne l’existence liminale des Kurdes, entre empires, paix et guerre. Pionnière, elle ouvre la voie à la poésie des femmes et prouve que l’intelligence n’a pas de genre. Dans le Kurdistan actuel, divisé mais résilient, son histoire appelle à se souvenir des voix oubliées.
De la cour de Sanandaj à l’exil de Souleimaniye, sa vie lie courage et créativité. Ses 20 000 vers et ses chroniques préservent l’identité kurde et amplifient les récits féminins dans un monde dominé par les hommes. En revenant sur son parcours en 2026, ses mots nous rappellent que, face au silence, la poésie dit l’indicible.
Références
Voici les principales sources historiques et références consacrées à Mastoureh Ardalan, 1805–1848, issues de matériaux biographiques, universitaires et archivistiques fiables. Elles traitent de sa vie, de sa poésie, de ses écrits historiques, de sa place dans la littérature kurde et de son héritage.
Les références sont numérotées et indiquent titres, auteurs lorsqu’ils sont connus, détails de publication et adresses pour faciliter l’accès.
Mastoureh Ardalan — Article de Wikipédia sur sa vie, sa poésie et ses écrits historiques, notamment son livre sur la dynastie d’Ardalan, et son importance comme poétesse et historienne kurde.
Mastoureh Ardalan, une femme rare en son temps, première historienne — Article du Tehran Times sur sa vie à Sanandaj, son éducation et son rôle de première historienne et poétesse iranienne.
Publication : 20 novembre 2017
L’incarnation de la voix féminine dans la poésie de Mastoureh Ardalan — Page de l’Association for Iranian Studies sur sa poésie, son historiographie, son exil et plus de 20 000 vers en persan et en kurde hawrami.
Mastura Kurdistani, première historienne du monde — Article de Kurdshop sur sa naissance, sa famille, son Histoire des Ardalan et son statut de première historienne.
Publication : 10 avril, année non indiquée
Adresse : https://kurdshop.net/en/famous-kurdish-persons/1638
Mastura Khani Ardalan — Notice de Kurdipedia sur sa poésie, l’historiographie au Moyen-Orient et son livre d’histoire kurde.
Sur les traces de notre lignée d’Ardalan — Billet Medium sur ses contributions intellectuelles, sa poésie et son œuvre historique Sharafnama-e-Kurdi comme source d’histoire kurde.
Publication : 19 janvier 2025
Adresse : https://idavar.medium.com/ardalan-family-chronicl-68aff301e54f
Les expériences liminales de Mestûre Ardalan, Mestûrey Kurdistani — Article PDF sur sa liminalité, sa poésie en hawrami, gorani et sorani, ses œuvres historiques comme Histoire d’Ardalan et plus de 20 000 vers.
Publication : 6 novembre 2025
Masture-y Ardalan-i, poétesse et écrivaine kurde, son rôle dans la littérature kurde — PDF de ResearchGate sur sa vie, son diwan et son influence dans l’école poétique d’Ardalan.
Publication : 12 mars 2021
Rencontre avec la 1re historienne d’Iran — Article d’iFilm sur sa poésie, ses écrits historiques, son livre de jurisprudence islamique et sa statue à Sanandaj.
Publication : 23 juin 2022
L’avenir est féminin et réclame la justice sociale — Article de la National Press Foundation la présentant comme première historienne iranienne et évoquant son héritage poétique.
Publication : 1er février 2023
Adresse : https://nationalpress.org/topic/ardalan-artificial-intelligence-storytelling-womens-voices/
Mastoureh Ardalan — Nouvelle référence au même article de Wikipédia, soulignant ses œuvres en hawrami, gorani, persan et kurde central, dont son diwan et son histoire d’Ardalan.
L’incarnation de la voix féminine dans la poésie de Mastoureh Ardalan — Nouvelle référence sur son historiographie, son exil et les 2 000 vers conservés.
Adresse : https://associationforiranianstudies.org/content/embodiment-feminine-voice-poetry-mastoureh-ardalan
Les expériences liminales de Mestûre Ardalan, Mestûrey Kurdistani — Nouvelle référence au PDF sur sa poésie, ses textes historiques et sa littérature dans différents dialectes.
Publication : 6 novembre 2025
Mastoureh Ardalan, une femme rare en son temps, première historienne — Billet Reddit résumant sa noblesse, sa poésie et son rôle historique.
Publication : 24 mai 2024
Sur les traces de notre lignée d’Ardalan — Nouvelle référence au billet Medium sur sa poésie, sa prose et Sharafnama-e-Kurdi.
Publication : 19 janvier 2025
Adresse : https://idavar.medium.com/ardalan-family-chronicl-68aff301e54f
Masture-y Ardalan-i, poétesse et écrivaine kurde, son rôle dans la littérature kurde — Nouvelle référence au PDF de ResearchGate sur son diwan et sa place dans la poésie kurde.
Publication : 12 mars 2021
Le pouvoir de la poésie pour dire l’indicible : l’histoire kurde — Billet du LSE sur le rôle de sa poésie dans la résilience kurde et le développement de l’empathie.
Publication : 19 mars 2020
Adresse : https://blogs.lse.ac.uk/wps/2020/03/19/poetrys-power-to-speak-the-unspeakable-the-kurdish-story/
Mastoureh Ardalan, poétesse, historienne et princesse d’Ardalan — Publication Instagram sur sa vie, la fuite familiale vers Souleimaniye et son rôle dans la principauté.
Publication : 14 octobre 2021
Adresse : https://www.instagram.com/p/CVAGtzdrx5q/
Mastura Khani Ardalan — Nouvelle référence à la notice de Kurdipedia sur sa poésie kurde redécouverte et son importance historique.
Adresse : https://www.kurdipedia.org/Default.aspx?q=20220124134431402614&lng=8
L’avenir est féminin et réclame la justice sociale — Nouvelle référence à l’article de la National Press Foundation sur son héritage historique et poétique dans le contexte des voix féminines.
Publication : 1er février 2023
Adresse : https://nationalpress.org/topic/ardalan-artificial-intelligence-storytelling-womens-voices/
