Mohammed ben Othman, largement connu sous le nom de Mohammed el Kebir, dirigea le beylik de l’Ouest de 1776 à 1796. Son gouvernement marqua un tournant dans l’histoire régionale, notamment par ses succès militaires et ses politiques réformatrices. Il reprit surtout aux Espagnols les villes stratégiques d’Oran et de Mers El Kébir, renforçant ainsi la position du beylik de l’Ouest. Au-delà de ses réalisations militaires, Mohammed el Kebir investit dans l’action sociale, l’éducation et le développement économique, laissant un héritage durable qui façonna l’avenir de la région.

Vue à hauteur des yeux des remparts historiques d’Oran, en Algérie

⚔️ L’architecte de l’Ouest : Mohammed el Kebir et l’âge d’or du beylik algérien

Mohammed el Kebir, qui régna de 1779 à 1799, apparaît peut-être comme la figure la plus redoutable et la plus visionnaire de l’histoire du beylik de l’Ouest de la régence d’Alger. Son règne fut une période de transformation, marquée par l’expulsion définitive des forces coloniales espagnoles du sol algérien et par une profonde restructuration du tissu social et intellectuel régional. Si ses triomphes militaires dominent souvent le souvenir qu’il a laissé, son véritable héritage réside dans son association singulière de construction de l’État, d’action humanitaire et de développement urbain.

🛡️ Jeunesse : la formation d’un commandant

Mohammed el Kebir naquit dans l’élite administrative de la régence. Il était le fils d’Othman al-Kurdi, bey du Titteri, ce qui le familiarisa très tôt avec les complexités du gouvernement ottoman en Algérie.

La progression dans la hiérarchie

Sa carrière commença dans le beylik de l’Ouest, alors établi à Mascara, où ses talents administratifs furent rapidement reconnus par le dey d’Alger, Baba Mohammed

Ben-Osman.

  • Caïd des Flitta : il fut d’abord nommé gouverneur, ou caïd, de la région des Flitta, territoire stratégiquement sensible connu pour la puissance de ses tribus.

  • Khalifa de l’Ouest (1768) : ses succès lui valurent d’être promu khalifa, commandant militaire suprême et adjoint du bey. À ce poste, il administrait les tribus du makhzen (alliées au gouvernement) et coordonnait la défense de la frontière occidentale.

L’invasion espagnole de 1775

Le moment décisif de son parcours de commandant survint lors de l’expédition d’Alger de 1775. Le roi d’Espagne Charles III envoya une immense armada pour s’emparer d’Alger. Mohammed el Kebir marcha depuis l’ouest avec plus de 4 000 combattants provinciaux disciplinés. Sa charge de cavalerie légendaire près d’El Harrach fut déterminante pour rompre les lignes espagnoles et contraindre les envahisseurs à une retraite humiliante. Cette victoire consacra son statut de héros national, même si des manœuvres politiques retardèrent d’abord sa nomination comme bey.

🏛️ Le grand réformateur : gouvernement et action sociale

À la mort de Hadj Khrellil en 1779, Mohammed el Kebir prit enfin le titre de bey de l’Ouest. Il héritait d’une province frappée par des cycles de sécheresse, des invasions de criquets et des famines. Contrairement à de nombreux gouverneurs de son époque, qui privilégiaient avant tout la perception des impôts, el Kebir donna la priorité à la survie de ses sujets.

Une « grande » philanthropie

Son surnom, « El Kebir » (le Grand), ne lui vint pas seulement de la guerre, mais aussi de sa réponse à la famine du début des années 1780.

  • Les soupes populaires du souverain : il transforma le palais de Mascara en un immense centre de distribution, finançant des soupes populaires sur son trésor personnel pour nourrir une population affamée.

  • La stabilisation économique : il importa des céréales et réglementa les marchés pour empêcher les riches marchands d’accaparer les stocks, créant un lien de fidélité rare entre la population et l’administration du beylik.

Renaissance intellectuelle et urbaine

El Kebir estimait qu’un État fort exigeait une population instruite. Il fit de Mascara un foyer intellectuel :

  • La grande médersa : il fonda à Mascara une université islamique et une bibliothèque de premier plan, attirant des savants de toute l’Afrique du Nord.

  • La restauration de Tlemcen : il consacra des ressources importantes à la restauration des écoles et des mosquées historiques de Tlemcen et de Mostaganem, revitalisant un patrimoine culturel andalou-maghrébin négligé depuis des décennies.

🤺 La reconquête d’Oran et de Mers El Kébir

Le couronnement de la carrière d’el Kebir fut la libération de la ville d’Oran. La ville avait été occupée par les Espagnols pendant près de trois siècles, avec une brève interruption. Elle était une « épine dans le pied » de la régence, servant de base aux corsaires chrétiens et épuisant les ressources algériennes.

Le siège de 1790–1792

Après un séisme dévastateur à Oran en 1790, qui affaiblit les fortifications espagnoles, el Kebir saisit l’occasion. Il organisa un blocus et un siège minutieux.

  • La diplomatie militaire : il associa la pression militaire à une diplomatie habile et finit par négocier un traité permettant aux Espagnols d’évacuer la ville avec honneur.

  • Le triomphe : en 1792, Mohammed el Kebir entra dans Oran en conquérant. Il transféra immédiatement la capitale du beylik de l’Ouest de Mascara à Oran, marquant le retour définitif de la ville dans le giron islamique. Il transforma les églises espagnoles, notamment la cathédrale Saint-Louis, en mosquées, dont la célèbre mosquée du Pacha, qui demeure un témoignage de sa victoire.

🌍 Expansion saharienne et maîtrise diplomatique

Mohammed el Kebir fut l’un des rares beys à réussir à projeter son pouvoir jusque dans les profondeurs du Sahara. Il comprenait que la richesse du beylik dépendait de la sécurité des routes commerciales transsahariennes.

  • La pacification du Sud : il conduisit des expéditions vers les oasis du Touat et du Tidikelt, plaçant les tribus sahariennes autonomes sous l’autorité centrale d’Alger. Il sécurisa ainsi l’acheminement de l’or, du sel et des plumes d’autruche vers les ports du nord.

  • La « petite mine d’or » : les sources historiques évoquent la découverte d’un filon d’or lors de ses campagnes méridionales. Plutôt que d’accumuler cette richesse, el Kebir s’en servit pour financer ses vastes travaux publics et la modernisation de son artillerie.

  • Le prestige international : sa puissance était si respectée que le sultan du Maroc et le bey de Tunis entretenaient avec lui une correspondance diplomatique fréquente. On le traitait davantage en prince souverain qu’en simple gouverneur provincial.

📜 Héritage : les fondations de l’Ouest algérien moderne

Le règne de Mohammed el Kebir s’acheva à sa mort en 1799, mais il laissa un beylik de l’Ouest devenu la province la plus puissante et la plus stable de la régence.

Domaine

Réalisation

Effet

Territorial

Reconquête d’Oran et de Mers El Kébir

Fin de 300 ans de présence espagnole dans l’Ouest.

Social

Secours contre la famine et soupes populaires

Une légitimité populaire sans précédent pour le beylik.

Culturel

Construction de la médersa de Mascara et de la mosquée du Pacha

Renouveau de l’érudition islamique et de l’architecture andalouse.

Politique

Soumission des oasis sahariennes

Sécurisation des routes commerciales et stabilisation des frontières méridionales.

Sa vie offre une leçon magistrale de gouvernement équilibré. Il prouva que la puissance militaire est la plus efficace lorsqu’elle s’accompagne de justice sociale et d’investissement intellectuel. Pour les Algériens d’aujourd’hui, Mohammed el Kebir reste un symbole de résistance nationale et l’architecte de l’identité culturelle de l’Ouest.

Références

Abu-Nasr, J. M. (1987). A history of the Maghrib in the Islamic period [Une histoire du Maghreb à l’époque islamique]. Cambridge University Press.

  • Justification de cette référence : cet ouvrage universitaire de référence couvre l’histoire de l’Afrique du Nord. Il fournit le contexte général nécessaire pour comprendre le « système des beyliks » et la politique régionale de la régence d’Alger à la fin du 18e siècle.

Fkair, A. (2024). Relations commerciales entre la régence d’Alger et l’Espagne entre 1786 et 1830. ELWAHAT Journal For Research And Studies, 17(2), 466–485. https://asjp.cerist.dz/en/article/257686

  • Justification de cette référence : cet article scientifique récent détaille les évolutions diplomatiques et économiques qui suivirent les traités de 1791/1792 négociés par Mohammed el Kebir. Il étaye les affirmations concernant ses relations diplomatiques et la « reprise commerciale » survenue après le retrait espagnol d’Oran.

Hassaine, I. T. (2004). Oran au XVIIIe siècle : du désarroi à la clairvoyance politique de l’Espagne [Oran au 18e siècle : du désarroi à la clairvoyance politique de l’Espagne]. Insaniyat / إنسانيات, (23-24), 197–222. https://doi.org/10.4000/insaniyat.5625

  • Justification de cette référence : cet article évalué par les pairs porte précisément sur Oran dans les années 1700. Il apporte un éclairage historique détaillé sur la présence espagnole, puis sur les stratégies militaires et politiques employées par Mohammed el Kebir pour reprendre la ville.

Lauwers, K. (2023). Nonsense and the senses: French sources of knowledge in colonial Algeria, 1846–1871 [Non-sens et sens : les sources françaises du savoir dans l’Algérie coloniale]. Université d’Helsinki.

  • Justification de cette référence : bien que portant sur une période ultérieure, cette recherche examine la transition des systèmes administratifs ottomans, comme le beylik de l’Ouest, vers la domination française. Elle fournit un contexte archivistique sur les dirigeants et les structures qui existaient juste avant l’invasion de 1830, dont l’héritage de beys réformateurs comme el Kebir.

Oran El Maqam: The guide of the glorious memory [Oran El Maqam : le guide de la mémoire glorieuse]. (2022). Centre arabe démocratique d’études stratégiques, politiques et économiques. https://democraticac.de/wp-content/uploads/2022/07/Oran-Al-Maqam-The-Guide-of-the-glorious-memory.pdf

  • Justification de cette référence : ce rapport institutionnel confirme les dates précises de l’entrée de Mohammed el Kebir dans Oran, le 27 février 1792, de sa mort, en 1799, et ses vastes efforts de reconstruction, dont la fondation de mosquées et d’écoles pour rendre à la ville son « visage arabo-islamique ».

  1. https://en.wikipedia.org/wiki/Mohammed_el_Kebir