L’extrême droite turque traîne derrière elle une longue histoire sanglante, dont une bonne part se poursuit au grand jour. Les Loups gris, officiellement les Foyers idéalistes — Ülkü Ocakları —, n’ont jamais été un simple mouvement de jeunesse nationaliste inoffensif. Fondés à la fin des années 1960 par Alparslan Türkeş comme force paramilitaire de rue de ce qui est devenu le Parti d’action nationaliste (MHP), ils ont passé les années 1970 à transformer les campus et les villes de Turquie en zones de guerre, affrontant les militants de gauche, les Kurdes et tous ceux qui ne correspondaient pas à leur vision de la suprématie ethnique turque et d’un empire panturc.
Voici dix noms à connaître : les fondateurs, les tueurs à gages, les figures politiques et les responsables actuels qui entretiennent encore la flamme, et parfois aussi le bilan des morts.
1. Alparslan Türkeş Le parrain. Un ancien colonel qui a fait des Loups gris la première force combattante d’extrême droite de Turquie. Sous sa direction, le mouvement a adopté un mélange toxique d’ultranationalisme, de panturquisme et de fascisme ouvert. Dans les années 1970, ses troupes de choc « idéalistes » ont été responsables de centaines d’assassinats politiques. Türkeş n’a pas seulement inspiré la violence : il l’a institutionnalisée comme stratégie politique. Il est ensuite devenu vice-Premier ministre alors que ses hommes continuaient à tuer dans les rues. Le premier architecte de la terreur ultranationaliste turque moderne.
2. Abdullah Çatlı La figure monstrueuse par excellence de l’État profond parmi les Loups gris. Numéro deux pendant les pires années de violence de la décennie 1970, il cumulait les rôles de tueur à gages, de trafiquant d’héroïne et d’assassin au service de l’État. Çatlı travaillait pour l’appareil turc de « contre-guérilla », exécutant les basses œuvres contre les militants de gauche et les Kurdes pendant que l’État fermait les yeux, ou apportait activement son aide. Il était recherché à l’international pour meurtre et trafic de drogue. En 1996, il est mort dans le tristement célèbre accident de voiture de Susurluk, aux côtés d’un chef de la police et d’un chef tribal kurde devenu député, avec de faux papiers, des armes et des silencieux dans le coffre. Ce seul accident a révélé au grand jour l’alliance nouée depuis des décennies entre l’État profond turc et les escadrons de la mort d’extrême droite. Çatlı en était l’emblème.
3. Devlet Bahçeli L’homme qui a repris cet héritage sanglant pour lui donner un costume respectable et une place à la table du pouvoir. Dirigeant du MHP depuis 1997, il est largement considéré par les militants de base des Loups gris comme leur commandant politique suprême. Sous Bahçeli, le mouvement affirme s’être « réformé », mais la même organisation, les mêmes symboles et le même ADN idéologique demeurent. Il a intégré dans le jeu des coalitions politiques ce qui était autrefois un extrémisme paramilitaire ouvert, sans jamais désavouer pleinement les forces de rue qui continuent à agir en son nom. Le pouvoir sans avoir à rendre de comptes.
4. Ahmet Yiğit Yıldırım L’actuel président de l’organisation des Loups gris. L’homme qui entretient la flamme dans les années 2020. Il dirige une organisation toujours accusée de discours de haine, de violence et d’intimidation, purement et simplement interdite en France et condamnée par le Parlement européen en tant que groupe terroriste. Tandis que les autorités turques la traitent comme une branche de jeunesse ordinaire, Yıldırım et ses prédécesseurs ont poursuivi son expansion internationale et la rhétorique nationaliste agressive qui lui a valu des difficultés à travers l’Europe et au-delà.
5. Olcay Kılavuz Ancien président des Loups gris (2012–2019) et responsable politique du MHP. L’une des figures essentielles qui ont contribué à préserver la structure de l’organisation et à entretenir ses liens politiques pendant les années de transition. Il a ouvertement présenté Bahçeli comme le véritable dirigeant auquel les idéalistes doivent obéir. Un trait d’union entre le mouvement de rue et la politique électorale.
6. Sinan Ateş Ancien président des Loups gris, assassiné en plein jour à Ankara en décembre 2022. Il avait démissionné en 2020 et aurait représenté une aile plus « modérée » ou intellectuelle, opposée aux éléments les plus radicaux. Son meurtre, puis les procès qui ont vu condamner des exécutants subalternes tandis que les soupçons visant les échelons supérieurs étaient largement abandonnés, ont exposé les sordides luttes de factions et règlements de comptes internes au mouvement nationaliste. Même les loups dévorent les leurs lorsque le pouvoir ou l’idéologie sont en jeu.
7. Mehmet Ali Ağca Le tueur des Loups gris devenu tristement célèbre dans le monde entier. En 1979, il a assassiné le journaliste de gauche Abdi İpekçi. En 1981, il s’est évadé de prison et a tiré sur le pape Jean-Paul II sur la place Saint-Pierre. Ağca était un produit de la culture de l’assassinat politique des Loups gris. La question de savoir s’il agissait uniquement sur les ordres de l’organisation ou s’il avait d’autres commanditaires fait débat depuis des décennies, mais son appartenance au mouvement et son parcours idéologique ne sont pas contestés. L’un des auteurs de tentatives d’assassinat les plus tristement célèbres de la fin du 20e siècle était directement issu de ce mouvement.
8. Fırat Yılmaz Çakıroğlu Dirigeant local des Loups gris à l’université d’Ege. Tué en 2015 lors d’affrontements violents avec des étudiants de gauche et nationalistes kurdes. Pour ses partisans, c’est un martyr. Pour ses critiques, il incarne une réalité persistante : les sections des Loups gris continuent à participer aux violences politiques de rue sur les campus et dans les villes, et à les glorifier. Le bilan humain de ces affrontements ne s’est pas arrêté aux années 1970.
9. Hüseyin Çakallı Une figure essentielle des activités internationales des Loups gris. Il a participé à l’approbation et à la supervision des sections et des activités à l’étranger. Alors que l’État turc minimise souvent la portée de l’organisation, des figures comme Çakallı montrent comment le mouvement exporte son idéologie et ses réseaux bien au-delà des frontières turques, ce qui a entraîné des interdictions et une surveillance dans plusieurs pays européens.
10. Kıvanç Ağaoglu Sympathisant des Loups gris condamné pour le meurtre, en 2011, de Sevag Balıkçı, un soldat turc d’origine arménienne tué pendant son service militaire. Ağaoglu avait publiquement exprimé son admiration pour Abdullah Çatlı. L’affaire est devenue un point de cristallisation des accusations de violence à motivation nationaliste au sein de l’armée et de la société turques. Il a finalement été condamné à une longue peine de prison après des années de procédures judiciaires. Un exemple sinistre de la manière dont cette idéologie peut se traduire par un meurtre ciblé, même des décennies après l’apogée de la puissance de rue du mouvement.