Le 22 janvier 1946, à Mahabad, dans le nord-ouest de l’Iran, un juge et chef religieux kurde nommé Qazi Muhammad monta sur une estrade de bois devant la foule réunie sur la place Chwar Chira. Il lut une proclamation préparée au fil de mois de réunions clandestines, de correspondances dangereuses et de calculs politiques minutieux. Elle annonçait la création de la République du Kurdistan, première et, comme l’histoire allait le montrer, seule république kurde de l’histoire.

Sommaire

1. Partie 1 : Mahabad et la tradition kurde du nord-ouest de l’Iran

2. Partie 2 : La famille Qazi, autorité religieuse et pouvoir politique

3. Partie 3 : La Seconde Guerre mondiale et l’ouverture soviétique

4. Partie 4 : Le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran

5. Partie 5 : La République de Mahabad, construire un État en un an

6. Partie 6 : L’effondrement, quand la protection soviétique disparaît

7. Partie 7 : Arrestation, procès et potence

8. Partie 8 : L’héritage du président qui choisit la mort plutôt que l’exil

9. Chronologie des événements essentiels

Partie 1 : Mahabad et la tradition kurde du nord-ouest de l’Iran

Mahabad, également appelée Sawj Bulagh et connue des Kurdes de la région sous le nom de Sablax, se situe dans l’actuelle province iranienne d’Azerbaïdjan occidental, au cœur des hautes terres kurdes du nord-ouest de l’Iran. Cette région appartenait au monde kurde depuis des millénaires. Sa population avait conservé une identité culturelle et linguistique distincte sous les autorités impériales iraniennes, ottomanes et safavides successives. Au début du vingtième siècle, Mahabad était le centre culturel et commercial des Kurdes d’Iran. Sa tradition d’érudition religieuse, son activité marchande et sa conscience kurde avaient résisté aux pressions centralisatrices des Qadjars et des Pahlavi à leurs débuts.

Partie 2 : La famille Qazi, autorité religieuse et pouvoir politique

Qazi Muhammad naquit en 1893 dans la famille la plus prestigieuse de Mahabad. Les Qazi, dont le titre signifie « juge », exerçaient depuis des générations la fonction de principaux juges islamiques de la région. Ils associaient autorité religieuse, fonction judiciaire et influence politique, comme de nombreuses familles religieuses kurdes. Formé à la jurisprudence islamique, Qazi Muhammad suivit la tradition familiale en devenant juge de Mahabad. Il développa parallèlement la conscience politique et les capacités d’organisation qui feraient de lui le fondateur inattendu d’une république.

Partie 3 : La Seconde Guerre mondiale et l’ouverture soviétique

La Seconde Guerre mondiale transforma la situation stratégique de l’Iran et créa les conditions permettant à la République de Mahabad de voir le jour. L’occupation soviétique du nord-ouest de l’Iran en 1941 établit une zone où l’autorité du gouvernement iranien était largement suspendue. Les groupes disposés à s’aligner sur les intérêts soviétiques pouvaient y bénéficier d’une protection. Qazi Muhammad sut exploiter cette situation avec une remarquable habileté politique, nouant des relations avec les représentants soviétiques tout en poursuivant un programme nationaliste kurde bien plus ambitieux que ce qu’ils envisageaient initialement.

Partie 4 : Le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran

En août 1945, Qazi Muhammad fonda le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran, ou KDPI, premier parti politique kurde officiellement constitué en Iran. Il associait la défense des droits culturels et linguistiques kurdes à un programme social-démocrate, reflétant à la fois les aspirations nationales de ses membres et le vocabulaire politique de l’époque soviétique dans lequel il devait agir. Sa création constituait en elle-même une étape importante : la première tentative d’organiser la vie politique kurde d’Iran au sein d’un parti moderne.

Partie 5 : La République de Mahabad, construire un État en un an

Le 22 janvier 1946, Qazi Muhammad proclama la République du Kurdistan depuis la place Chwar Chira. L’assemblée régionale l’élut président. Sur le petit territoire contrôlé par la république, principalement autour de Mahabad, il créa des institutions qui traduisaient une véritable volonté de bâtir un État fonctionnel : un gouvernement, une armée nationale, un enseignement et une radiodiffusion en kurde, une presse kurdophone et une administration remplaçant les structures provinciales iraniennes.

Les forces armées de la république étaient commandées par Mustafa Barzani, qui avait franchi la frontière depuis l’Irak avec plusieurs centaines de peshmergas. Ses troupes en constituaient la composante militaire la plus efficace, mais soulignaient aussi sa dépendance fondamentale envers des soutiens extérieurs. Qazi Muhammad en avait conscience. Il savait que, sans protection soviétique, l’armée iranienne pourrait reprendre Mahabad. Il espérait que la situation politique internationale continuerait à fournir l’abri qui avait rendu la république possible.

Partie 6 : L’effondrement, quand la protection soviétique disparaît

Le retrait soviétique d’Iran, en mai 1946, sous la pression américaine et en échange de concessions pétrolières, fit disparaître cette protection. Le gouvernement iranien engagea des opérations militaires pour reprendre les zones occupées par les Soviétiques, dont Mahabad. En novembre 1946, ses troupes approchaient de la ville. Qazi Muhammad prit alors une décision décisive : il ne fuirait pas. On lui avait proposé une voie de sortie, qu’il avait refusée. Il resterait et en accepterait les conséquences. Barzani, avec ses combattants, franchit la frontière en direction de l’Union soviétique plutôt que de se rendre aux forces iraniennes.

Partie 7 : Arrestation, procès et potence

Les autorités iraniennes arrêtèrent Qazi Muhammad lors de la reprise de Mahabad, en décembre 1946. Un tribunal militaire de la ville le jugea pour trahison et rébellion contre l’État iranien. Le procès fut bref et son issue déterminée à l’avance. Reconnu coupable, il fut condamné à mort. Le 31 mars 1947, il fut pendu avec son frère Sadr Qazi et son cousin Seif Qazi sur la place Chwar Chira, celle-là même où il avait proclamé la république quatorze mois auparavant.

Partie 8 : L’héritage du président qui choisit la mort plutôt que l’exil

Qazi Muhammad reste dans les mémoires comme le président de l’unique république kurde de l’histoire, le fondateur du KDPI et l’homme qui choisit de mourir avec son peuple plutôt que de partir en exil. Sa décision de rester à Mahabad alors qu’il aurait pu fuir constitue le cœur de son héritage. Elle transforma un dirigeant politique qui n’avait pu maintenir sa république en un martyr dont le sacrifice donna à la cause kurde une force morale jamais éteinte. Depuis 1947, le mouvement national kurde d’Iran puise continuellement dans sa mémoire.

Chronologie des événements essentiels

1893 — Naissance à Mahabad dans la prestigieuse famille Qazi, lignée de juges islamiques.

1941 — L’occupation soviétique du nord-ouest de l’Iran ouvre une possibilité politique pour l’autonomie kurde.

Août 1945 — Fondation du Parti démocratique du Kurdistan d’Iran, ou KDPI.

22 janvier 1946 — Proclamation de la République du Kurdistan sur la place Chwar Chira ; élection à la présidence.

Janvier–novembre 1946 — Gouvernement de la république ; création d’institutions en langue kurde ; commandement des forces de Mustafa Barzani.

Mai 1946 — Le retrait soviétique d’Iran prive la république de sa protection.

Décembre 1946 — Les forces iraniennes reprennent Mahabad ; Qazi Muhammad est arrêté et refuse de s’enfuir.

31 mars 1947 — Exécution par pendaison sur la place Chwar Chira, où il avait proclamé la république.

Chronologie de Qazi Muhammad

1893 — Naissance à Mahabad.

1945 — Fondation du KDPI.

22 janvier 1946 — Proclamation de la République du Kurdistan ; accession à la présidence.

Décembre 1946 — Chute de la république et arrestation.

31 mars 1947 — Exécution sur la place Chwar Chira.

Références

1. Eagleton, William Jr. La République kurde de 1946. Oxford University Press, 1963.

2. McDowall, David. Une histoire moderne des Kurdes. I.B. Tauris, 1996.

3. Jwaideh, Wadie. Le mouvement national kurde. Syracuse University Press, 2006.

4. Bruinessen, Martin van. Agha, cheikh et État. Zed Books, 1992.

5. Koohi-Kamali, Farideh. Le développement politique des Kurdes en Iran. Palgrave, 2003.

6. Roosevelt, Archie. La République kurde de Mahabad. Middle East Journal, 1947.

7. Olson, Robert. Le mouvement nationaliste kurde dans les années 1990. University Press of Kentucky, 1996.

8. Ghods, M. Reza. L’Iran au vingtième siècle. Lynne Rienner, 1989.

Questions fréquentes

Qui était Qazi Muhammad ?

Qazi Muhammad (1893–1947) était un juge kurde de Mahabad, dans le nord-ouest de l’Iran. Il fonda le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran en 1945, puis proclama la République du Kurdistan, unique république kurde de l’histoire, qu’il présida de janvier 1946 à sa chute en décembre 1946. Il refusa de fuir après cet effondrement et fut exécuté par pendaison en mars 1947.

Pourquoi la République de Mahabad s’est-elle effondrée ?

La république dépendait entièrement de la protection soviétique. Lorsque l’Union soviétique se retira du nord-ouest de l’Iran en mai 1946, sous la pression américaine et en échange de concessions pétrolières iraniennes, plus rien n’empêchait l’armée iranienne de reprendre Mahabad. Son incapacité à survivre sans soutien extérieur constituait sa faiblesse stratégique fondamentale.

Pourquoi l’héritage de Qazi Muhammad est-il si fort dans la mémoire kurde ?

En restant à Mahabad alors qu’il aurait pu fuir, il passa du statut de fondateur d’une république défaite à celui de martyr. Il refusa l’évasion qu’on lui proposait et choisit de mourir avec son peuple plutôt que de se sauver. Ce choix donna à la cause kurde une force morale que le seul succès politique n’aurait jamais pu lui apporter. Depuis 1947, le mouvement national kurde d’Iran invoque sans cesse sa mémoire.