Introduction
Le 31 mai 1847, l’Empire ottoman et la Perse qadjare signèrent le second traité d’Erzurum, cette fois sous la médiation attentive de la Grande-Bretagne et de la Russie. Ce fut la première tentative sérieuse des deux empires pour tracer une frontière précise et moderne dans leur espace frontalier commun, qui traversait directement le cœur du Kurdistan. Là où les traités précédents avaient considéré la frontière comme une large zone, le second traité d’Erzurum imposait la conception européenne d’une ligne fixe et délimitée. Le Kurdistan n’était plus simplement divisé : il était mesuré, cartographié et définitivement fixé par le droit international.
Pour le peuple kurde, le second traité d’Erzurum représente un tournant décisif. Il ne s’agissait pas simplement d’un accord bilatéral ottomano-perse : c’était le moment où les puissances impériales européennes s’immisçaient directement dans la gouvernance des territoires frontaliers kurdes. La Grande-Bretagne et la Russie n’intervenaient pas au bénéfice des Kurdes. Elles protégeaient leurs propres intérêts coloniaux et commerciaux dans la région. La patrie kurde était dépecée non seulement par deux empires voisins, mais aussi par l’ordre mondial lui-même.
Sommaire
Qu’était le second traité d’Erzurum ?
Grande-Bretagne et Russie : des médiateurs impériaux
Qu’était le second traité d’Erzurum ?
Le second traité d’Erzurum fut signé le 31 mai 1847 entre l’Empire ottoman et la Perse qadjare, la Grande-Bretagne et la Russie agissant comme puissances médiatrices. Ce fut le premier traité entre les deux empires à tenter une délimitation précise de leur frontière commune, remplaçant la conception islamique traditionnelle des hudud (frontière comme zone) par la conception européenne moderne d’une ligne frontalière fixe établie par des relevés.
Le traité répartissait les régions frontalières disputées entre les deux empires et créait une commission, composée de représentants ottomans, perses, britanniques et russes, chargée de relever et de délimiter l’ensemble de la frontière. Il lui fallut des décennies pour achever son travail : elle publia la Carte identique en 1869 puis continua d’affiner le tracé par plusieurs protocoles, jusqu’à la reconnaissance définitive de la frontière internationale en 1914.
Points essentiels
• Le second traité d’Erzurum introduisit dans l’espace frontalier kurde la conception européenne d’une ligne précise établie par des relevés, remplaçant la zone frontalière traditionnelle souple par une limite fixe et cartographiée.
• La Grande-Bretagne et la Russie servirent de médiatrices pour protéger leurs propres intérêts impériaux et commerciaux, et non pour aider les Kurdes, faisant de la question kurde un instrument de la politique des grandes puissances européennes.
• La commission créée par le traité mit près de sept décennies (1847–1914) à achever ses travaux, témoignage de l’impossibilité de tracer une ligne nette à travers une patrie kurde vivante.
• La conscience nationale kurde se développa durant toute cette période ; les deux empires considéraient l’identité kurde comme une menace, mais aucun ne répondit aux aspirations politiques kurdes dans le traité.
Repères
Nom : second traité d’Erzurum Date : 31 mai 1847 Parties : Empire ottoman et Perse qadjare, sous médiation britannique et russe Nature : traité de délimitation frontalière avec médiation internationale Disposition essentielle pour les Kurdes : première délimitation précise de la frontière ottomano-perse à travers le Kurdistan ; création d’une commission frontalière Négociateurs : Mirza Taqi Khan Farahani (Perse, connu ensuite sous le nom d’Amir Kabir) et Enveri Sadullah Efendi (Ottoman) Commission frontalière : représentants ottomans, perses, britanniques et russes ; travaux achevés en 1914 Concept central : remplacement des hudud islamiques (zone frontalière) par la conception européenne d’une ligne fixe établie par des relevés Importance : fixation définitive du partage du Kurdistan par une frontière reconnue internationalement
Contexte historique : pourquoi un second traité ?
Le premier traité d’Erzurum (1823) n’avait pas résolu les différends frontaliers de fond entre les empires ottoman et perse. Durant les années 1830, les incidents persistèrent : raids tribaux kurdes, allégeances tribales disputées et conflits commerciaux, notamment la destruction par les Ottomans d’intérêts commerciaux iraniens à Mohammara/Khorramshahr. Les deux empires éprouvaient de plus en plus de difficultés à contrôler les Kurdes de la frontière, l’essor de la conscience nationale kurde intensifiant résistance et révoltes.
Dans les années 1840, cette situation avait de nouveau placé les deux empires au bord de la guerre. La Grande-Bretagne craignait qu’une instabilité persistante ne les affaiblisse et ne les expose à l’expansion territoriale russe. La Russie cherchait à maintenir son influence dans le Caucase et en Perse. Les deux puissances européennes avaient des intérêts commerciaux et stratégiques exigeant une frontière ottomano-perse stable. Elles proposèrent leur médiation et les négociations débutèrent à Erzurum en 1842, menées côté perse par Mirza Taqi Khan Farahani, futur grand réformateur Amir Kabir, et côté ottoman par Enveri Sadullah Efendi.
Les dispositions du traité : tracer une ligne à travers le Kurdistan
Le second traité d’Erzurum restait fondamentalement fidèle aux traités antérieurs de Zuhab (1639) et d’Erzurum (1823), mais allait plus loin en créant une commission chargée de relever et de matérialiser avec précision toute la frontière. Il répartissait les derniers territoires contestés entre les deux empires et tentait de résoudre la question des allégeances tribales en attribuant définitivement certaines tribus kurdes et arabes à l’un ou l’autre empire.
Les négociations furent semées de difficultés. Avec le soutien britannique et russe, le gouvernement ottoman ajouta secrètement des articles supplémentaires au traité, et les deux parties divergèrent sur le sens de dispositions essentielles presque immédiatement après la signature. Des combats éclatèrent autour de Qotur et de Khoy, dans le nord-ouest de l’Azerbaïdjan, peu après la conclusion du traité, et la commission frontalière rencontra des obstacles politiques répétés. La Carte identique, carte frontalière convenue, ne parut qu’en 1869, et la démarcation complète ne fut achevée qu’en 1914.
Grande-Bretagne et Russie : médiateurs impériaux, sans être alliés des Kurdes
L’implication britannique et russe dans le second traité d’Erzurum constitue un moment décisif de l’histoire kurde. Pour la première fois, les grandes puissances européennes façonnaient directement la gouvernance des territoires frontaliers kurdes. Mais elles n’agissaient pas par souci du peuple kurde. La Grande-Bretagne craignait que l’instabilité frontalière ne favorise l’expansion russe vers le sud, en direction de l’Inde et du golfe Persique. La Russie cherchait à maintenir son influence sur la Perse qadjare et à empêcher une domination britannique de la région.
Le traité reflétait principalement les intérêts économiques et impériaux de Londres et de Saint-Pétersbourg. Les puissances européennes avaient besoin d’une frontière stable et clairement définie pour créer un cadre juridique à leurs propres accords sur les droits coloniaux et commerciaux dans la région. Les communautés kurdes, leurs aspirations politiques et leur droit à l’autodétermination n’entraient pas dans ce calcul. La frontière kurde était stabilisée au bénéfice des quatre empires ayant des intérêts sur le territoire kurde, et non des Kurdes.
Cette dynamique — des grandes puissances décidant du territoire kurde pour leurs propres raisons, sans participation kurde — s’intensifierait aux 19e et 20e siècles, trouvant son expression la plus destructrice dans l’accord Sykes-Picot (1916), le traité de Sèvres (1920) et le traité de Lausanne (1923). Le second traité d’Erzurum en établissait le modèle : les terres kurdes comme objets de la diplomatie des grandes puissances, les Kurdes comme sujets à administrer et les aspirations kurdes comme négligeables dans les calculs impériaux.
Chronologie des événements majeurs
1823 — Le premier traité d’Erzurum ne résout pas les différends frontaliers.
Années 1830 — Les incidents frontaliers continuent ; la conscience nationale kurde se développe ; les deux empires peinent à contrôler la frontière.
1842 — Début des négociations à Erzurum sous médiation britannique et russe.
31 mai 1847 — Signature du second traité d’Erzurum ; création de la commission frontalière.
1869 — Publication de la Carte identique ; production de la carte frontalière convenue.
1907 — La convention anglo-russe définit des zones d’influence en Perse ; nouveaux protocoles frontaliers.
1914 — La commission achève ses travaux ; la frontière ottomano-perse traversant le Kurdistan est enfin reconnue comme frontière internationale.
Héritage et importance dans l’histoire kurde
Le second traité d’Erzurum est l’un des traités les plus importants de l’histoire kurde car il transforma le partage du Kurdistan, jusque-là arrangement politique, en réalité juridique et cartographique. Les traités précédents avaient partagé le Kurdistan entre empires, mais les frontières demeuraient des zones floues où les communautés kurdes pouvaient encore circuler. Le second traité d’Erzurum traça une ligne précise, relevée, cartographiée et reconnue internationalement, qu’on ne pouvait ni franchir, ni négocier, ni ignorer.
Le traité créa aussi un précédent d’intervention des grandes puissances européennes dans les affaires kurdes. À partir de 1847, la question kurde ne releva plus seulement des relations ottomano-perses : elle devint un sujet de diplomatie internationale, façonné par les intérêts britanniques, russes, puis français et américains. Cette dynamique produirait l’accord Sykes-Picot, le traité de Sèvres et le traité de Lausanne, chacun divisant davantage le Kurdistan au service d’intérêts étrangers.
Le détail peut-être le plus révélateur est que la commission frontalière mit 67 ans à achever ses travaux (1847–1914). Tracer une ligne à travers le Kurdistan était si difficile, si contesté et si combattu par les communautés kurdes locales qu’il fallut sept décennies de relevés, de négociations et de conflits pour y parvenir. Les difficultés de la commission témoignent elles-mêmes de cette réalité : les Kurdes n’ont jamais accepté les frontières qui leur furent imposées et aucune ligne sur une carte n’a jamais pu contenir l’identité d’un peuple.
Questions fréquentes
Qu’était le second traité d’Erzurum ?
Un traité frontalier signé le 31 mai 1847 entre l’Empire ottoman et la Perse qadjare, sous médiation britannique et russe. Ce fut la première tentative de tracer une frontière précise et moderne à travers l’espace frontalier kurde, remplaçant la zone traditionnelle par une ligne fixe établie par des relevés.
Pourquoi la Grande-Bretagne et la Russie sont-elles intervenues ?
La Grande-Bretagne craignait que l’instabilité frontalière ne favorise l’expansion russe vers l’Inde et le golfe Persique. La Russie cherchait à maintenir son influence sur la Perse. Les deux puissances avaient besoin d’une frontière stable pour protéger leurs intérêts coloniaux et commerciaux. Le bien-être des Kurdes n’entrait pas en ligne de compte dans leur médiation.
Combien de temps fallut-il pour tracer la frontière ?
La commission créée par le traité mit 67 ans (1847–1914) à achever ses travaux. La Carte identique parut en 1869, mais la démarcation complète ne fut obtenue qu’en 1914, à la veille de la Première Guerre mondiale.
Références et lectures complémentaires
Oxford Public International Law — La frontière Iran-Irak : une histoire de traités trop nombreux
Morikawa, T., La frontière perso-ottomane et le second traité d’Erzurum en 1847, Revue d’histoire, vol. 90, 2007.
