Sarhang Almas Khan, connu en kurde sous le nom de ئەڵماس خانی کەنۆڵەیی (Serheng Elmas Xan), est une figure majeure de l’histoire littéraire kurde. Né dans le village de Kenule, dans la région de Kermanshah, à l’époque de la dynastie Zand, il transforma la tradition orale du Shahnameh kurde en un chef-d’œuvre écrit. Composée dans le dialecte gorani, son œuvre préserva et enrichit le patrimoine culturel kurde pour les générations futures.

Vue à hauteur des yeux d’une page de manuscrit ancien ornée de calligraphie kurde

📖 La plume du peuple : Sarhang Almas Khan et la mise par écrit du Shahnameh kurde

Sarhang Almas Khan de Kenuleh, actif à la fin du 18e siècle, occupe une place monumentale dans l’histoire culturelle kurde. À une époque où les grands empires perse et ottoman dominaient le peuple kurde, et où ses traditions épiques subsistaient de façon précaire dans la matière mouvante de la transmission orale, Almas Khan accomplit un acte essentiel de sauvegarde culturelle : il transcrivit le vaste Shahnameh kurde dans le dialecte gorani. Ce travail dépassait la simple transcription : cette entreprise littéraire et politique transforma un folklore fragile en un témoignage national indélébile.

Né dans la région vivante et culturellement riche de Kermanshah pendant la période instable de la dynastie Zand (1750–1794), Almas Khan prit conscience de la vulnérabilité d’un patrimoine culturel sans écriture. Grâce à son travail, les récits des héros, des mythes et de l’histoire kurdes, jusque-là menacés de disparition, de déformation ou d’appropriation, purent survivre sous la forme d’une expression structurée, poétique et durable de l’identité kurde, liant à jamais le dialecte gorani à la plus haute forme de littérature épique.

🎭 I. La tradition orale et la nécessité d’écrire

Almas Khan appartenait à une société où la littérature et l’histoire se transmettaient principalement par la voix, selon un mode de transmission aussi vivant qu’intrinsèquement fragile.

A. Le Shahnameh kurde : une épopée parallèle

L’expression Shahnameh kurde ne désigne pas une traduction du chef-d’œuvre persan de Ferdowsi, mais un vaste cycle indépendant comprenant des épopées héroïques et des récits historiques propres aux régions de langue kurde, notamment à celles qui se trouvaient au cœur de la sphère littéraire gorani (Kermanshah, Ardalan).

La tradition orale était entretenue par les dengbêj (ménestrels kurdes) et les bexşî (conteurs), qui récitaient ces vers dans les villages, lors des réunions de cour et des fêtes. Parmi les grandes différences avec l’épopée persane figuraient les éléments suivants :

  1. Une place centrale donnée aux héros locaux : la version kurde mettait souvent à l’honneur des figures distinctes du panthéon persan, soulignant les exploits d’ancêtres kurdes légendaires, reflétant l’histoire tribale locale et intégrant des mythes et légendes spécifiquement kurdes.

  2. Le gorani comme langue d’expression : ce cycle épique avait principalement pour langue le gorani, un dialecte dont la structure poétique élaborée se prêtait idéalement aux longues récitations métriques.

B. La vulnérabilité de la parole

À la fin du 18e siècle, la tradition orale faisait face à des menaces qui compromettaient son existence même :

  • L’instabilité politique : les guerres continuelles et les changements de régime, des Zand aux Qajars, entraînèrent la dissolution des cours et des réseaux de mécénat qui soutenaient les conteurs professionnels.

  • La pression impériale : la domination croissante du persan, langue de l’administration impériale, et le prestige culturel de l’œuvre de Ferdowsi menaçaient de supplanter ou d’assimiler l’épopée kurde dans sa singularité.

  • Les pertes au fil du temps : les traditions orales sont mouvantes et dépendent de la mémoire et du talent de celui qui les récite. Sans texte fixe, les variations et, à terme, les pertes étaient inévitables.

En décidant de recueillir ce fleuve de récits dans le réceptacle stable de l’écrit, Almas Khan accomplit un profond acte de sauvetage culturel d’urgence : une tentative désespérée mais nécessaire pour protéger le patrimoine de son peuple contre les forces du déclin et de l’assimilation.

🖋️ II. L’importance linguistique et littéraire du gorani

En choisissant le dialecte gorani pour sa transcription, Almas Khan prit une position forte, inscrivant son œuvre dans une lignée littéraire kurde précise et prestigieuse.

A. Le gorani : le dialecte des élites

Comme le montre l’exemple de son contemporain Khana Qubadi, le dialecte gorani jouissait, avec le hawrami, d’un immense prestige dans la littérature kurde depuis des siècles. Il servait de langue de haute culture, de religion et de poésie soufie dans les régions kurdes centrales et méridionales, notamment l’Ardalan et Kermanshah.

  • Une structure classique : le gorani possédait la rigueur métrique et le vocabulaire nécessaires pour suivre les mètres classiques de l’arouz (quantitatifs), ce qui en faisait le dialecte le mieux adapté pour rivaliser, sur le plan de la structure formelle, avec le Shahnameh persan.

  • Préservation et prestige : en employant le gorani, Almas Khan préserva ce dialecte tout en réaffirmant son statut de langue littéraire légitime de l’élite kurde, réfutant l’idée selon laquelle le kurde ne serait qu’un ensemble de parlers vernaculaires peu élaborés.

B. L’art du poète et scribe

La tâche d’Almas Khan ne consistait pas à écrire simplement sous la dictée. Il était un poète et scribe, assumant une fonction artistique et éditoriale complexe :

  1. La normalisation : il lui fallait choisir entre les nombreuses variantes orales des récits pour créer un texte unifié faisant autorité pour les générations futures.

  2. La construction poétique : il organisa les récits mouvants en un masnavi formel, structure épique composée de distiques rimés, imposant à la tradition vernaculaire gorani la discipline rigoureuse de la forme poétique persane classique.

  3. La pureté linguistique : ses vers sont célébrés pour leur clarté et leur rythme. Ils témoignent d’une volonté profonde de porter au plus haut les capacités expressives du gorani, tout en absorbant et en adaptant la complexité technique de l’influence littéraire persane.

Il en résulta une œuvre fondamentalement kurde par son contenu et inscrite dans la tradition persane classique par sa forme, constituant un pont singulier entre deux grandes civilisations littéraires.

⚔️ III. Contenu et thèmes : l’âme de la société kurde

Le Shahnameh kurde écrit est un document ethnographique et historique essentiel, qui reflète les valeurs fondamentales et la mémoire géopolitique du peuple kurde.

A. Héros, honneur et loyauté

L’épopée regorge de personnages et d’épisodes qui définissent le cadre éthique de la société kurde :

  • Bravoure et maîtrise de la guerre : les descriptions détaillées de batailles, de duels et de campagnes militaires mettent en valeur la tradition guerrière des peuples montagnards, pour lesquels l’honneur et la défense de la patrie sont des vertus suprêmes.

  • Leçons morales et politiques : les récits servent souvent d’outils didactiques, explorant les thèmes de la justice, de la royauté et de la trahison. Ils offrent un cadre pour évaluer la conduite des dirigeants, reflétant la vie politique tumultueuse des principautés kurdes.

  • Mémoire géographique : les épopées sont profondément ancrées dans la géographie du Kurdistan. Les descriptions de batailles et de voyages héroïques constituent une carte et une mémoire collectives du cœur du pays kurde, renforçant le lien du peuple avec sa terre.

B. La comparaison avec le Shahnameh de Ferdowsi

Si leur esprit est proche, puisque toutes deux sont des épopées fondatrices nationales, le Shahnameh kurde se distingue profondément par son identité narrative :

Caractéristique

Le Shahnameh persan de Ferdowsi

Le Shahnameh kurde de Sarhang Almas Khan

Thème principal

L’essor et la chute des anciens rois iraniens et le conflit entre l’Iran et le Touran, dans l’histoire zoroastrienne et préislamique.

Les exploits de héros tribaux kurdes, les légendes locales et les généalogies des maisons régnantes kurdes.

Objectif linguistique

Préserver le persan de l’influence arabe.

Préserver le dialecte gorani/kurde de la domination persane.

Position culturelle

Accent sur le pouvoir impérial centralisé.

Accent sur l’honneur tribal, l’autonomie locale et la résistance.

En écrivant cette épopée distincte, Almas Khan permit au peuple kurde de conserver son propre récit fondateur, reflet de ses expériences historiques et de ses aspirations politiques particulières, à l’écart des récits impériaux de ses voisins.

📉 IV. Le contexte politique de l’écrit

Le travail d’Almas Khan se déroula sur fond de transition impériale, ce qui accentuait l’urgence de sa tâche.

A. L’instabilité de l’époque Zand

La dynastie Zand (1750–1794), établie à Chiraz, réunifia brièvement certaines parties de l’Iran, mais son contrôle des régions kurdes ne fut jamais absolu.

  • Un mécénat limité : contrairement à la glorieuse période safavide, l’époque Zand offrait un soutien impérial moins constant aux littératures régionales. La sauvegarde culturelle reposait donc largement sur des figures locales comme Almas Khan.

  • L’ombre des Qajars : lorsque la dynastie Zand s’effondra et que la puissante dynastie Qajar (1794–1925) s’imposa, le pouvoir central fut réaffirmé avec violence. Cette nouvelle centralisation agressive exerça une forte pression sur l’autonomie des langues et des cultures régionales, faisant de l’œuvre achevée d’Almas Khan un lien vital pour l’identité kurde à la veille de la domination qajare.

B. Héritage et influence culturelle

L’œuvre de Sarhang Almas Khan devint l’une des pierres angulaires des mouvements culturels kurdes modernes :

  • Un fondement littéraire : son texte écrit servit de programme d’histoire et de poésie nationales, offrant une source commune et unifiée aux écrivains kurdes ultérieurs, en particulier à ceux qui continuèrent à travailler dans la sphère gorani.

  • Un symbole identitaire : le Shahnameh kurde devint un puissant symbole de la résilience kurde, montrant que ce peuple possédait un patrimoine littéraire aussi profond et grandiose que celui des empires qui l’entouraient.

  • La force de Kenuleh : son identité d’Almas Khan-e Kenuleh — du village de Kenuleh — rattache directement cet accomplissement littéraire monumental au monde rural simple du peuple kurde, renforçant son authenticité et son attrait populaire.


💡 V. Conclusion : préserver la mémoire culturelle

La contribution de Sarhang Almas Khan dépasse le simple inventaire littéraire : elle constitue un acte de salut culturel. En maîtrisant les outils de la tradition des scribes — précision, mètre et structure —, il assura la survie de l’esprit héroïque et de la mémoire historique de son peuple malgré l’effondrement des principautés et les pressions de la domination impériale.

Son œuvre souligne une leçon essentielle : face à la marginalisation politique, l’écrit devient le sanctuaire ultime de l’identité nationale. Le Shahnameh kurde mis sur le papier par Almas Khan reste un lien vital avec le passé et une source d’inspiration durable, transmettant aux générations kurdes les valeurs et l’histoire qui définissent leur patrimoine pérenne.

Références :

  1. https://en.wikipedia.org/wiki/Almas_Khan-e_Kanoule%27ei

  2. https://biographycentral.com/biography/almas_khan-e_kanoule'ei

  3. https://www.kurdipedia.org/default.aspx?q=20220126115813402829&lng=10