Sharaf al-Din Khan Bidlisi est une figure majeure de l’histoire kurde, connu pour son alliance singulière de sens du pouvoir, d’érudition et de talents artistiques. Né en 1543, il fut émir de Bitlis, mais aussi historien, écrivain et poète, laissant une empreinte durable sur la littérature kurde et la connaissance de son histoire. Son œuvre, notamment le Sharafnama, reste une source essentielle pour qui s’intéresse au monde kurde médiéval.

Vue à hauteur des yeux d’un manuscrit ancien en calligraphie persane

Jeunesse et origines

Sharaf al-Din Khan naquit le 25 février 1543 dans le village de Garmrood, situé dans la province iranienne de Markazi. Il vit le jour pendant l’exil de son père, Shamsheddin, un beg kurde. La famille appartenait à la confédération tribale rojaki, qui avait gouverné par intermittence l’émirat de Bitlis depuis au moins le 9e siècle. Cette lignée donnait à Sharaf al-Din un lien étroit avec les traditions kurdes du pouvoir.

Contrairement à de nombreux chefs tribaux qui adoptaient le titre de « khan », Sharaf al-Din préférait le titre royal d’émir ou de mir, qui signifie « prince ». Ce choix reflétait son statut et ses aspirations dans la société kurde. Sa famille se plaça ensuite sous la protection de la dynastie safavide, qui joua un rôle important dans sa formation et sa vision du monde.

À neuf ans, Sharaf al-Din entra à la cour royale du chah Tahmasb Ier, où il servit comme page pendant trois ans. Ce contact précoce avec la cour safavide lui procura une solide éducation et l’accès aux courants culturels et intellectuels de son temps. Il étudia non seulement la littérature et l’histoire, mais aussi les mathématiques et la stratégie militaire, domaines dans lesquels il excellait.

Le Sharafnama : une œuvre majeure

La contribution la plus célèbre de Sharaf al-Din Khan est le Sharafnama, écrit en 1597. Cet ouvrage est l’une des sources les plus importantes sur l’histoire kurde médiévale. Il offre un récit détaillé des dynasties kurdes, des structures tribales et de la vie sociale des Kurdes au 16e siècle.

Le Sharafnama est rédigé exclusivement en persan, langue littéraire de la région à l’époque, ce qui lui permit de toucher un public plus large au-delà des zones kurdophones. Par cet ouvrage, Sharaf al-Din brossa un tableau vivant de la vie, de la politique et de la culture kurdes, préservant des connaissances qui auraient autrement pu se perdre.

Le livre retrace l’histoire de plusieurs émirats kurdes, dont Bitlis, et décrit leurs souverains, leurs conflits et leurs alliances. Il reflète aussi la profonde connaissance de Sharaf al-Din en matière de tactique militaire et de gouvernement, probablement nourrie par son éducation à la cour safavide.

Des contributions au-delà de l’histoire

Sharaf al-Din Khan était non seulement historien, mais aussi poète et artiste de talent. Ses dons littéraires enrichirent la culture kurde, et sa poésie abordait souvent les thèmes du pouvoir, de l’honneur et de l’identité kurde.

Ses compétences en mathématiques et en stratégie militaire étaient remarquables pour un homme de lettres. Cette combinaison d’aptitudes intellectuelles et pratiques faisait de lui un dirigeant accompli, capable de composer avec les complexités de son époque.

Ses œuvres influencèrent la littérature et la société kurdes bien au-delà de l’Iran et des pays kurdophones. Les traductions du Sharafnama par d’autres savants contribuèrent à diffuser l’histoire et la culture kurdes auprès d’un public plus vaste et à mieux faire connaître le patrimoine kurde dans le monde.

L’émirat de Bitlis et le pouvoir kurde

L’émirat de Bitlis, gouverné par la famille de Sharaf al-Din, était une importante principauté kurde. Il avait conservé un certain degré d’indépendance depuis le 9e siècle, composant avec des empires plus puissants comme ceux des Safavides et des Ottomans.

L’exercice du pouvoir par Sharaf al-Din reflétait les difficultés du maintien de l’autonomie dans une région marquée par des alliances changeantes et des luttes de pouvoir. Ses écrits éclairent la manière dont les souverains kurdes combinaient diplomatie, guerre et gouvernement intérieur.

Sa préférence pour le titre d’« émir » plutôt que de « khan » symbolisait une revendication d’autorité princière et un lien avec une tradition royale dépassant les appartenances tribales. Cette distinction contribuait à légitimer son pouvoir et son récit historique.

L’éducation à la cour safavide

L’éducation de Sharaf al-Din à la cour safavide fut déterminante pour son développement intellectuel. Servir à la cour royale du chah Tahmasb Ier le mit au contact des plus hauts niveaux de la culture et du savoir persans.

Durant son séjour à la cour, il acquit des connaissances dans diverses disciplines, dont la littérature, l’histoire, les mathématiques et la science militaire. Cette large formation le prépara à écrire le Sharafnama et à gouverner efficacement.

Son expérience à la cour safavide lui donna aussi un regard singulier sur les dynamiques politiques de la région, qu’il intégra à ses écrits historiques.

Héritage et influence

Sharaf al-Din Khan Bidlisi mourut vers 1603–04. Il avait transmis l’autorité sur l’émirat de Bitlis à son fils Shamseddin en 1597, l’année même où il acheva le Sharafnama. On pense qu’il passa ses dernières années retiré des affaires, jusqu’à sa mort.

L’héritage de Sharaf al-Din Khan Bidlisi perdure à travers ses écrits et le patrimoine culturel qu’il contribua à préserver. Le Sharafnama reste une référence fondamentale pour les historiens de l’histoire kurde et de la politique médiévale au Moyen-Orient.

Son œuvre inspire les érudits et les écrivains kurdes depuis des siècles. En consignant l’histoire kurde en persan, il permit aux récits kurdes de toucher un public plus large et d’être reconnus dans l’ensemble du monde islamique.

Aujourd’hui, on se souvient de Sharaf al-Din comme d’un souverain, mais aussi d’un savant qui établit des ponts entre les cultures et préserva l’identité kurde dans une période tumultueuse.

Récapitulatif des principales contributions

  • Auteur du Sharafnama, histoire détaillée des dynasties et de la société kurdes

  • Émir de Bitlis, il maintint l’autonomie kurde dans un paysage politique complexe

  • Formé à la cour safavide, il acquit une expertise en littérature, en histoire, en mathématiques et en stratégie militaire

  • Il produisit une poésie et un art qui enrichirent le patrimoine culturel kurde

  • Il influença la littérature et l’historiographie kurdes au-delà des régions kurdophones grâce aux traductions


La vie de Sharaf al-Din Khan Bidlisi illustre la force du savoir allié à l’exercice du pouvoir. Son dévouement à consigner l’histoire kurde a fourni des éclairages inestimables sur une culture et une époque qui auraient autrement pu être négligées.

Pour qui s’intéresse à l’histoire ou à la littérature kurdes, ou aux dynamiques politiques du Moyen-Orient au 16e siècle, le parcours de Sharaf al-Din offre un exemple saisissant de la manière dont une personne peut façonner la compréhension d’un peuple entier.

Références

Encyclopaedia Iranica, notice « Bedlīsī, Sharaf-al-Dīn Khān ».

Sharaf al-Din Bidlisi, Sharafnama (1597), traduction de V. Velyaminov-Zernov, Saint-Pétersbourg, 1860–62 : la source primaire.

Martin van Bruinessen, Agha, cheikh et État : les structures sociales et politiques du Kurdistan, Zed Books, 1992 : met en contexte l’émirat de Bitlis.

Wikipédia, « Sharafkhan Bidlisi », citant l’Encyclopédie de l’Islam.