Introduction

En 69 av. J.-C., au cœur de la guerre de la République romaine contre Tigrane le Grand d’Arménie, un roi kurde prit une décision dont l’écho traverserait les millénaires. Zarbienus, souverain de Gordyène, antique royaume kurde niché dans les montagnes au sud du lac de Van, ouvrit des contacts diplomatiques secrets avec Rome. Il recherchait une alliance pour libérer son peuple de la domination arménienne. Ce fut l’un des premiers actes connus de diplomatie souveraine kurde. Il se termina par une tragédie, une trahison et un hommage romain posthume confirmant ce que les Kurdes ont toujours su : ils n’étaient pas seulement les sujets des empires, mais les souverains de leur propre terre.

Le traité entre la Gordyène et Rome n’est pas une simple note de bas de page dans l’histoire de l’expansion romaine. C’est un moment fondateur de l’histoire kurde : la preuve que des dirigeants kurdes pratiquaient une diplomatie internationale de haut niveau à l’apogée du monde antique, et que la première puissance mondiale reconnaissait le royaume kurde de Gordyène comme une entité politique légitime avec laquelle conclure une alliance.


Sommaire

Qu’était le traité entre la Gordyène et Rome ?

L’essentiel

Repères

Le royaume de Gordyène : une terre kurde

Contexte historique

L’alliance : Zarbienus se tourne vers Rome

Trahison et martyre

Rome confirme la souveraineté kurde

Les suites

Chronologie

Héritage et portée

Questions fréquentes

Références


Qu’était le traité entre la Gordyène et Rome ?

Le traité entre la Gordyène et Rome était un accord diplomatique négocié vers 69 av. J.-C. entre le roi Zarbienus de Gordyène, ou Corduène, et l’envoyé romain Appius Claudius Pulcher, représentant du général Lucullus. Selon les termes de l’alliance, la Gordyène devait se révolter contre Tigrane le Grand d’Arménie et perturber son ravitaillement pour faciliter l’avancée romaine à travers les montagnes kurdes. En échange, Rome garantirait l’indépendance de la Gordyène comme État souverain.

L’accord ne fut jamais officiellement ratifié : Zarbienus fut trahi et exécuté par Tigrane avant que les forces romaines ne puissent atteindre la Gordyène. Lucullus honora néanmoins le roi kurde défunt par de magnifiques funérailles royales, allumant lui-même le bûcher et déclarant Zarbienus « ami et allié du peuple romain », Socius et amicus populi Romani : la plus haute distinction diplomatique que Rome pouvait accorder à un souverain étranger.

L’essentiel

• La Gordyène, ou Corduène, était un ancien royaume kurde dans les montagnes au sud du lac de Van, dont le nom est étymologiquement lié au mot « Kurdistan » lui-même.

• Le roi Zarbienus engagea une alliance souveraine avec Rome, témoignant de la capacité d’initiative diplomatique kurde au plus haut niveau du monde antique.

• Zarbienus fut trahi et exécuté par Tigrane avant l’arrivée des forces romaines, selon un schéma récurrent de l’histoire kurde.

• Lucullus accorda à Zarbienus des funérailles royales et le déclara « ami et allié du peuple romain », reconnaissance officielle par Rome de la souveraineté kurde.

• Rome libéra ensuite la Gordyène, dont les habitants accueillirent les Romains comme des libérateurs de l’oppression arménienne.

Repères

Nom du traité : traité entre la Gordyène et Rome Date : vers 69 av. J.-C., négociations vers 71–70 av. J.-C. Parties : le roi Zarbienus de Gordyène et la République romaine Nature : alliance militaire et politique Objectif : action commune contre Tigrane ; garantie romaine de l’indépendance de la Gordyène Issue : Zarbienus exécuté avant la ratification, puis honoré à titre posthume par Rome Lieu : Gordyène, Corduène ou Kardox en kurde, au sud du lac de Van Acteurs majeurs : Zarbienus, Appius Claudius Pulcher, Lucullus, Tigrane et Pompée Portée : premier engagement connu de diplomatie souveraine kurde avec une superpuissance occidentale

Le royaume de Gordyène : une terre kurde

La Gordyène, également connue sous le nom de Corduène et appelée Kardox en kurde, était un ancien royaume situé dans les montagnes escarpées au sud du lac de Van, dans l’actuelle province de Şırnak, au sud-est de la Turquie. Des savants du dix-neuvième siècle, dont George Rawlinson, ont identifié « Corduène » comme la plus ancienne forme lexicale de « Kurdistan ». L’historien romain Strabon assimilait les Gordyéniens aux Cardouques décrits par Xénophon dans son Anabase, en 401 av. J.-C. : ces guerriers montagnards avaient farouchement résisté au passage des Dix-Mille en retraite sur leur territoire. Ils représentent la première rencontre de la littérature occidentale avec le peuple ancestral des Kurdes.

Entre 189 et 90 av. J.-C. environ, la Gordyène connut une période d’indépendance après s’être dégagée de l’Empire séleucide déclinant. Ce royaume montagneux, fertile et riche en pâturages, était réputé pour ses maîtres bâtisseurs et ses spécialistes des machines de siège. Il possédait sa propre dynastie royale, ses villes et son identité politique : un État kurde pleinement souverain au carrefour du monde antique.

Les habitants de Gordyène vénéraient Teshub, principale divinité hourrite. Leur langue était vraisemblablement iranienne et, selon l’historien Mekerdich Chahin, ils descendaient des Mèdes, ce peuple antique que les historiens kurdes considèrent comme l’ancêtre de la nation kurde.

Contexte historique : Rome, l’Arménie et les montagnes kurdes

À la fin du 2e siècle av. J.-C., l’indépendance de la Gordyène avait été brisée. Tigrane le Grand d’Arménie conquit le royaume vers 90 av. J.-C. Selon Plutarque, il détruisit les villes locales et déplaça de force une grande partie de la population à Tigranocerte. Les Gordyéniens vivaient sous une occupation qui cherchait à effacer leur identité, selon un schéma appelé à se répéter dans l’histoire kurde.

Pendant ce temps, Rome étendait son influence vers l’est. La troisième guerre de Mithridate, de 73 à 63 av. J.-C., l’opposa à Mithridate VI du Pont et à son allié Tigrane. Lucullus reçut la mission de vaincre les deux rois, et sa campagne devait le conduire profondément dans les montagnes kurdes. C’est dans ce contexte que Zarbienus entrevit une possibilité d’action.

L’alliance : Zarbienus se tourne vers Rome

Vers 71–70 av. J.-C., Lucullus envoya son beau-frère Appius Claudius Pulcher en ambassade à Antioche. Celui-ci y ouvrit discrètement des contacts diplomatiques avec plusieurs princes hostiles à la domination arménienne. Zarbienus, roi de Gordyène, en faisait partie.

Zarbienus proposa un plan audacieux : la Gordyène se révolterait contre Tigrane et perturberait ses lignes de ravitaillement, ouvrant la voie à l’avancée romaine. En retour, Rome garantirait son indépendance. Ce projet témoignait d’une remarquable vision politique : Zarbienus plaçait son royaume dans le rôle d’un acteur capable de modifier l’équilibre des puissances, plutôt que dans celui d’un sujet passif.

Plutarque rapporte qu’Appius Claudius accueillit favorablement ces ouvertures et promit l’aide de Lucullus, tout en conseillant à Zarbienus de rester discret pour le moment. L’alliance était conclue, mais elle ne serait jamais mise en œuvre.

Trahison et martyre

Tigrane découvrit la correspondance secrète de Zarbienus. Sa réaction fut immédiate et impitoyable : il fit exécuter le roi avec sa femme et ses enfants. Toute la famille royale de Gordyène fut anéantie, dans un acte délibéré de terreur politique destiné à écraser toute future tentative kurde d’indépendance.

C’est l’une des premières manifestations connues d’un schéma qui se répète dans l’histoire kurde : un dirigeant tente d’accéder à la souveraineté, mais une puissance occupante l’abat avant que l’aide n’arrive. De Zarbienus à Qazi Muhammad, jusqu’aux Kurdes abandonnés à Lausanne, le récit se répète de manière obsédante.

Lucullus honore Zarbienus : Rome confirme la souveraineté kurde

Lorsque Lucullus entra en Gordyène en 69 av. J.-C., Zarbienus était déjà mort. Selon Plutarque, le général organisa de somptueuses funérailles royales, ornant lui-même le bûcher de vêtements royaux, d’or et de butin pris à Tigrane. Il y mit le feu de sa propre main, versa des libations et déclara Zarbienus « compagnon et allié des Romains ».

Lucullus ordonna d’ériger à grands frais un monument en l’honneur de Zarbienus. Le titre d’« ami et allié du peuple romain » constituait une désignation diplomatique officielle en droit romain : il reconnaissait son bénéficiaire comme souverain et son État comme entité politique légitime. À l’apogée du monde antique, l’État le plus puissant de la terre reconnaissait officiellement un roi kurde comme allié souverain.

Les suites : Pompée et la Gordyène romaine

Plutarque rapporte que les Gordyéniens furent profondément touchés par la bienveillance de Lucullus et se déclarèrent prêts à le suivre avec leurs familles. Ce n’était pas un peuple conquis : c’était une nation qui voyait en Rome une libératrice de l’oppression arménienne.

Lorsque Pompée acheva la conquête de l’Arménie, il réclama la Gordyène aux Parthes. Ceux-ci cédèrent sans combattre. Pompée envoya Afranius occuper la région et, selon une inscription au temple de Vénus, étendit la protection romaine à ce territoire. La Gordyène resta dans la sphère romaine pendant plus de quatre siècles.

Chronologie des événements majeurs

Vers 189 av. J.-C. — La Gordyène devient un royaume indépendant.

Vers 90 av. J.-C. — Tigrane conquiert la Gordyène.

73 av. J.-C. — Début de la troisième guerre de Mithridate.

Vers 71–70 av. J.-C. — Zarbienus négocie avec Rome par l’intermédiaire d’Appius Claudius.

Vers 71–70 av. J.-C. — Tigrane exécute Zarbienus et sa famille.

69 av. J.-C. — Lucullus organise des funérailles royales et déclare Zarbienus « ami et allié du peuple romain ».

Vers 65 av. J.-C. — Pompée occupe la Gordyène.

Héritage et portée pour l’histoire kurde

Ce traité prouve que l’État kurde n’est pas une invention moderne. Deux mille ans avant le traité de Sèvres, un roi kurde pratiquait une diplomatie souveraine avec la première puissance mondiale. Le royaume de Gordyène était un État doté d’un roi, de villes, d’une armée et d’une politique étrangère. Rome elle-même le reconnaissait.

L’histoire de Zarbienus incarne un schéma caractéristique de l’histoire kurde : rechercher l’indépendance, subir la trahison et en payer le prix. De Zarbienus aux Kurdes de Mahabad, de l’accord d’Alger au référendum de 2017, cette répétition est bouleversante.

Le nom même de Gordyène, plus ancien ancêtre de « Kurdistan », ancre l’identité kurde dans la géographie où les Kurdes vivent toujours. Les montagnes au sud du lac de Van, la province de Şırnak : ce sont des lieux où les Kurdes ont toujours été présents.

On se souvient de Zarbienus comme d’un héros et d’un martyr, un roi qui osa rechercher la liberté et le paya de sa vie. Son histoire rappelle que l’histoire kurde ne se réduit pas à une souffrance passive : elle est aussi résistance active, vision stratégique et refus inébranlable de la soumission.


Questions fréquentes

Qu’était le traité entre la Gordyène et Rome ?

Une alliance diplomatique et militaire, vers 69 av. J.-C., entre le roi Zarbienus de Gordyène et Rome. La Gordyène devait se révolter contre Tigrane en échange d’une indépendance garantie par Rome. Zarbienus fut trahi et tué, mais Rome l’honora à titre posthume comme allié souverain.


La Gordyène était-elle un royaume kurde ?

Oui. La Gordyène, ou Corduène, appelée Kardox en kurde, se situait dans les montagnes au sud du lac de Van. Des savants identifient « Corduène » comme la plus ancienne forme lexicale de « Kurdistan », et Strabon assimilait ses habitants aux Cardouques, premier peuple ancestral kurde mentionné dans les textes.


Qui était Zarbienus ?

Un roi de Gordyène du 1er siècle av. J.-C. qui rechercha secrètement une alliance romaine pour libérer son royaume de la domination arménienne. Trahi, il fut exécuté par Tigrane. Lucullus l’honora à titre posthume comme ami et allié du peuple romain.


Pourquoi ce traité est-il important dans l’histoire kurde ?

Il constitue l’un des premiers exemples documentés de diplomatie souveraine kurde, prouvant l’existence d’un État kurde deux millénaires avant les débats modernes sur l’autonomie et la reconnaissance officielle par Rome d’un royaume kurde.


Références et lectures complémentaires

Plutarque, Vie de Lucullus, chapitres 21 et 29.

Wikipédia — Gordyène, ou Corduène.

Rawlinson, G., The Seven Great Monarchies of the Ancient Eastern World, ouvrage sur les sept grandes monarchies du monde oriental antique, 1871.

Chahin, M., The Kingdom of Armenia: A History, histoire du royaume d’Arménie, Routledge, 2001.