Dans l’Iran du 19e siècle, peu de figures incarnent aussi vivement qu’Aziz Khan Mokri, 1792–1871, les liens complexes entre fidélité tribale, puissance militaire et manœuvres politiques. Également appelé Aziz Khan Sardar-e Koll, cet officier et homme d’État kurde s’éleva des frontières occidentales du Kurdistan aux plus hautes fonctions qajares. Sa carrière, des années 1810 à 1870, traversa les règnes de Muhammad Shah, de 1834 à 1848, et de Naser al-Din Shah, de 1848 à 1896. Commandant en chef de 1853 à 1857, ministre de la Guerre en 1866–1868, il exerça aussi des gouvernements, des missions diplomatiques et des commandements dans tout l’Iran. Son histoire reflète un pays marqué par les conflits internes, les pressions russes et britanniques et l’équilibre fragile entre centralisation et autonomies tribales. Kurde sunnite dans une cour majoritairement chiite et persane, il franchit les divisions confessionnelles avec habileté, accumulant richesse, titres et influence malgré les disgrâces et les exils. De Sardašt à Tabriz, cet article examine sa vie, les réformes militaires, le siège d’Hérat et son influence sur les relations kurdo-iraniennes.
Jeunesse : les racines mokri et les années de formation
Aziz Khan naquit en 1207 de l’hégire, soit 1792–1793, dans le village de Sardašt, au sud-ouest de Mahabad, dans l’actuelle province d’Azerbaïdjan occidental. Cette partie du Kurdistan oriental était un foyer tribal où les Mokri dominaient montagnes et vallées fertiles. Descendants de l’émirat historique du Mukryan, ils rattachaient leur lignée à des figures comme Qubad Beg Mokri et revendiquaient leur rang princier. Aziz appartenait à la branche Baba Miri, plus précisément à la famille Beykat, dite Bekzada. Il était sunnite chaféite, singularité dans la cour chiite qui lui donnait aussi une perspective particulière sur les relations confessionnelles.
Son père, Muhammad Khan, également appelé Muhammad Sultan, était un notable local ; sa mère reste mal connue. Son enfance est peu documentée, mais Sardašt lui fit découvrir les modes de vie nomades et semi-nomades des tribus kurdes où équitation, guerre et administration étaient indispensables. Le début du 19e siècle était une période de changement : la dynastie qajare, fondée par Agha Muhammad Khan en 1794, cherchait à contrôler les périphéries et affrontait souvent les principautés autonomes. Les Mokri alternaient fidélité à Téhéran et indépendance opportuniste, fournissant des troupes contre des terres et des titres.
Vers vingt ans, Aziz accompagna un frère aîné à Tabriz, capitale animée de l’Azerbaïdjan et grand centre militaire. Sachant lire et écrire d’une belle main, compétences rares dans une société largement orale, il entra au sixième régiment, fawj-e sheshom, de l’armée d’Azerbaïdjan. Ce fut le début de son ascension. Sous les réformes du prince héritier Abbas Mirza, l’armée adoptait des entraînements européens avec des conseillers français et britanniques. Ces expériences développèrent son sens tactique et le préparèrent aux ambitions impériales iraniennes.
Sa vie familiale enrichit son parcours. Il épousa l’une des filles du Premier ministre réformateur Mirza Taqi Khan Amir Kabir, née de sa première épouse. Trois fils naquirent, dont Sayf al-Din Khan, mort en 1891–1892, plusieurs fois gouverneur de Savojbolagh, l’actuelle Mahabad. L’influence familiale se poursuivit jusqu’à la mort de son fils Husayn Khan lors de l’invasion ottomane de 1914. Une autre fille, Fatema, épousa Ahmad Agha Ilkhani, et Naser al-Din Shah accorda à la famille le nom honorifique de Mohtadi. Ces alliances montrent sa stratégie de rapprochement avec les puissantes élites chiites.
L’ascension militaire : du commandement régimentaire au conseil du pouvoir
Sa carrière progressa sous Muhammad Shah. En 1837, colonel, ou sarhang, il commanda le sixième régiment de Tabriz lors du long siège d’Hérat de 1837–1838, moment décisif de la rivalité anglo-persane en Afghanistan. L’Iran assiégeait cette ville stratégique de la route de la soie pour y affirmer sa domination, tandis que Londres craignait l’influence russe. Aziz négocia au nom du shah avec Yar Muhammad Khan et Kamran Mirza, sans résultat après deux jours. Malgré l’échec du siège dû à l’intervention britannique, son rôle lui valut la faveur royale et montra ses capacités diplomatiques.
Après Hérat, il se tourna brièvement vers le soufisme et l’ascèse, faqr o darvishi, pendant une pause politique, tout en cultivant ses relations à la cour. En 1840–1841, lors d’une rébellion du Fars contre Feridun Mirza Farmanfarma, Muhammad Shah envoya Mirza Nabi Khan Qazvini à Chiraz. Recommandé par le médecin de cour Mirza Nazar-Ali Hakim-bashi, Aziz l’accompagna comme conseiller, rish-safid, et aida à stabiliser la province. Il revint au Fars en 1843 avec Nabi Khan et resta sous Husayn Khan Moqaddam Maraghei, futur Nizam al-Dawla. Conseiller, puis trésorier, tahvildar, il devint colonel du quatrième régiment de Tabriz stationné sur place. Jusqu’à la mort du shah en 1848, cette expérience renforça sa maîtrise des tribus méridionales agitées.
L’armée qajare évoluait sous l’influence européenne. Abbas Mirza avait introduit l’infanterie régulière, nizam-i jadid, mais les levées tribales restaient peu fiables. Les origines kurdes d’Aziz le rendaient précieux pour mobiliser les forces frontalières, tandis que son sunnisme suscitait la méfiance dans les milieux chiites de Téhéran.
L’apogée sous Naser al-Din Shah : réformes, révoltes et intrigues
L’avènement de Naser al-Din en 1848 lui donna une stature nationale. Pendant une révolte de Chiraz contre Nizam al-Dawla, il servit de médiateur et impressionna Amir Kabir malgré les inimitiés. Nommé adjudant général de toutes les troupes, ajudan-bashi-e koll-e asaker, il réprima le soulèvement babi de Zanjan en 1850, dirigé par Mulla Muhammad-Ali Barfurushi. Après des négociations infructueuses, il délégua la répression et devint ambassadeur à Erevan, renforçant les liens russo-iraniens dans une région troublée.
En 1851, pendant le voyage du shah en Irak-e Ajam, Aziz commanda les forces et la citadelle de Téhéran. Son fils Ali Khan dirigeait la nouvelle police. Après la destitution et l’exécution d’Amir Kabir en 1851–1852, il s’adapta à la montée de Mirza Aqa Khan Nuri et reçut le titre de sardar-e koll-e asaker en 1853. Il organisa des défilés et administra l’école polytechnique Dar al-Funun, soutenant l’enseignement des sciences modernes.
En 1852, après une tentative babie d’assassinat du shah, il rechercha et fit exécuter les conspirateurs, dont la poétesse Tahereh, ou Qorrat al-Ayn, ce qui lui valut le nom d’Aziz Khan Sardar. Cette brutalité affermit sa réputation de fidèle exécutant. Pendant la guerre de Crimée de 1853–1856, il mena des troupes à la frontière ottomane en Azerbaïdjan, sans grands combats.
Les intrigues culminèrent en 1857. Victime de complots de Nuri et de favoris comme Jeyran Khanom, il fut destitué, emprisonné quatre ans à Tabriz et soumis à un contrôle de ses comptes. Exilé à Sardašt, il subit des harcèlements jusqu’à la chute de Nuri en 1858. Rétabli en 1859, il devint pishkar, adjoint du gouverneur d’Azerbaïdjan, et entra au cabinet. En 1860, ministre de la Guerre et conseiller du prince héritier Mozaffar al-Din Mirza à Tabriz, il disposait d’un pouvoir immense et accumulait les richesses. Un nouveau contrôle en 1868–1869 le conduisit à un bref exil à Sultanabad, ou Arak.
Rétabli en 1869, il gouverna le Mazandaran, commanda la quatrième armée de Tabriz et dirigea Savojbolagh. Nommé à nouveau pishkar d’Azerbaïdjan en 1870, il vit sa santé décliner au milieu des rivalités de cour.
Dernières années et mort : bilan d’une carrière mouvementée
Il mourut le 18 chawwal 1287 de l’hégire, soit le 11 janvier 1871, à Tabriz, vers 79 ans. Il fut enterré près du sanctuaire Imamzada-ye Hamza. Sa mort attrista Naser al-Din Shah, alors en pèlerinage à Kerbala. Les jugements contemporains divergent : Khormuji louait sa justice et sa chevalerie ; Gobineau, diplomate français, jugeait qu’il devait son ascension à l’incompétence. L’envoyé britannique Eastwick le décrivait comme un « homme robuste », célèbre pour des châtiments cruels, comme l’emmurement de voleurs.
Héritage : entre autonomie kurde et centralisme qajar
Aziz Khan symbolise l’intégration kurde au gouvernement iranien. Sunnite d’origine modeste élevé par Amir Kabir, il représentait la méritocratie dans une époque de népotisme. Réformes, répression et défense frontalière renforcèrent la stabilité qajare au temps du Grand Jeu. Dans l’histoire kurde, il incarne l’ambition princière, prolongée par l’influence familiale à Mahabad. Une place de Téhéran porta son nom et des portraits conservent son image. Dans les renouveaux culturels actuels, son parcours lie résilience, héritage tribal et destin impérial.
Références
Calmard, J., 1988. « ʿAZĪZ KHAN MOKRĪ, SARDĀR-E KOLL ». Encyclopaedia Iranica, vol. III, fasc. 3, p. 261–263 : principale référence savante sur sa biographie.
Wikipédia, « Aziz Khan Mokri » : renvoie à Encyclopaedia Iranica et aux sources iraniennes primaires.
Encyclopaedia Iranica, « MOKRI Tribe » : contexte sur la tribu mokri et la place d’Aziz Khan.
Fisher, William B. et autres, 1991. The Cambridge History of Iran, vol. 7, Cambridge University Press : contexte de l’organisation militaire et administrative qajare.
