Introduction
Nusaybin (en kurde : Nisëbîn ; l’antique Nisibe) est une ville frontalière à majorité kurde de la province de Mardin, dans le sud-est de la Turquie. Elle se trouve à même la frontière syrienne, séparée seulement par une frontière fortifiée de Qamishli, ville kurde plus grande située de l’autre côté. Modeste aujourd’hui, mais ancienne et d’une forte importance stratégique, Nusaybin est l’un des lieux les plus chargés d’histoire des confins kurdes.
Voici le nouvel article de notre série géographique consacrée aux villes et bourgs de la région : où ils se trouvent, qui les contrôle, qui y vit et pourquoi ils comptent dans l’histoire kurde.
Repères
Nom courant : Nusaybin
Nom kurde : Nisëbîn
Nom historique : Nisibe (ancienne Naṣibīna)
Pays : Turquie — district de la province de Mardin
Population : Environ 115 600 habitants dans le district (2022) ; environ 85 000 dans la ville elle-même
Population : Majoritairement kurde sunnite, avec une petite communauté chrétienne assyrienne/syriaque
Situation : À la frontière syrienne, face à Qamishli, sur le Jaghjagh, au pied des collines du Tur Abdin
Renommée : L’antique Nisibe, l’École de Nisibe et l’église Saint-Jacques
Sommaire
L’antique Nisibe et ses monuments
Chronologie des principaux événements
Références et lectures complémentaires
Situation et géographie
Nusaybin se trouve à l’extrême sud de la province de Mardin, à même la frontière turco-syrienne. Elle occupe les rives du Jaghjagh (en turc Çağçağ), l’antique Mygdonius, au pied de l’escarpement du mont Izla, sur la bordure méridionale des collines du Tur Abdin, hautes terres historiques du christianisme syriaque. Juste de l’autre côté de la frontière se trouve Qamishli, ville syrienne plus grande et à majorité kurde ; les deux formaient autrefois un seul espace urbain et sont aujourd’hui séparées par une frontière fortement fortifiée et minée, doublée ces dernières années d’un mur. Le district couvre environ 1 079 kilomètres carrés, pour l’essentiel une plaine plate aux marges de la Haute-Mésopotamie.
Peuples et population
Le district de Nusaybin comptait environ 115 600 habitants en 2022, dont quelque 85 000 dans la ville elle-même. Sa population est majoritairement kurde sunnite, issue de diverses tribus kurdes des régions environnantes du Tur Abdin et du Berriyê. Une petite communauté chrétienne assyrienne/syriaque subsiste, héritière de ce qui fut l’un des grands centres du christianisme syriaque. La langue kurde est largement parlée, et la ville constitue depuis longtemps un bastion de la vie politique kurde en Turquie.
Histoire
Nusaybin est l’un des lieux habités sans interruption les plus anciens au monde. Mentionnée pour la première fois comme l’établissement araméen de Naṣibīna vers 901 av. J.-C., puis absorbée peu après par l’Empire assyrien, elle passa entre les mains des Achéménides, des royaumes hellénistiques, des Romains, des Sassanides, des Arabes et des Ottomans. Sous le nom romain de Nisibe, elle fut une grande forteresse frontalière entre Rome et la Perse ; aux quatrième et cinquième siècles de notre ère, elle devint l’un des principaux centres du savoir chrétien syriaque, abritant la célèbre École de Nisibe. Sous les Ottomans puis sous la République turque, elle devint une ville frontalière peuplée de Kurdes, dont le destin fut de plus en plus marqué par le tracé de la frontière moderne entre Syrie et Turquie.
L’antique Nisibe et ses monuments
Le monument le plus célèbre de la ville est l’église Saint-Jacques (Mor Yakup), construite au début du quatrième siècle de notre ère sur le baptistère d’une cathédrale disparue, et associée à Jacques de Nisibe ainsi qu’à l’École de Nisibe. À proximité se dresse l’ensemble de la mosquée Zeynel Abidin, et les fouilles de la vieille ville continuent de révéler les strates de l’antique Nisibe. Ensemble, ces sites font de Nusaybin un lieu où les histoires assyrienne, romaine, chrétienne et islamique se superposent sur une même parcelle de territoire frontalier.
Nusaybin aujourd’hui
La Nusaybin moderne est une ville frontalière kurde qui a traversé des décennies récentes agitées. En 2013, sa maire, Ayşe Gökkan, entama une grève de la faim contre la construction d’un mur le long de la frontière avec Qamishli. À la fin de 2015 puis en 2016, la ville devint l’un des foyers de la reprise du conflit entre l’État turc et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) : un long couvre-feu fut imposé à partir de novembre 2015, et de violents combats urbains détruisirent une grande partie du centre historique et déplacèrent de nombreux habitants. Depuis, la ville a été en partie reconstruite sous haute surveillance et reste un lieu sensible, étroitement surveillé sur la frontière.
Chronologie des principaux événements
Vers 901 av. J.-C. — Première mention de l’établissement araméen de Naṣibīna ; l’Assyrie s’en empare peu après.
4e–5e siècles apr. J.-C. — La Nisibe romaine devient un grand centre du savoir syriaque ; l’École de Nisibe prospère.
313–320 apr. J.-C. — Construction de l’église Saint-Jacques.
Époque ottomane — Nisibe devient une ville frontalière peuplée de Kurdes.
Années 1950 — Des centaines de milliers de mines sont posées le long de la nouvelle frontière turco-syrienne.
2013 — La maire Ayşe Gökkan mène une grève de la faim contre le mur frontalier avec Qamishli.
2015–16 — Un couvre-feu et de violents combats dans le conflit entre la Turquie et le PKK dévastent le centre-ville.
Débats et controverses
Nusaybin se trouve au cœur de plusieurs débats douloureux. Sa séparation de Qamishli incarne la manière dont la frontière moderne turco-syrienne a coupé une même communauté kurde et syriaque, laissant des familles et un patrimoine commun de part et d’autre d’une frontière minée. Les combats de 2015–16 sont l’objet d’une vive controverse : l’État turc présenta ses opérations comme une lutte antiterroriste contre des militants liés au PKK qui s’étaient retranchés et avaient fortifié la ville, tandis que les habitants kurdes et les organisations de défense des droits humains soulignaient les couvre-feux, l’ampleur des destructions et les déplacements de civils. Le sort du patrimoine chrétien assyrien de la ville et la manière de reconstruire ses quartiers historiques détruits restent des sujets sensibles. Ce portrait expose ces différends clairement sans prendre parti.
Importance pour les Kurdes
Pour les Kurdes, Nusaybin est à la fois un trésor ancien et un symbole moderne. Elle ouvre une fenêtre sur le passé profond et stratifié des confins kurdes — assyrien, romain et chrétien ancien — tout en incarnant un peuple divisé par une frontière, dont la parenté et la ville jumelle se trouvent juste derrière les barbelés, en Syrie. Ses souffrances récentes en ont fait un point de référence dans les débats sur les droits kurdes, l’autonomie locale et le coût du conflit dans le sud-est de la Turquie.
Lieux et sujets connexes
Mardin, capitale provinciale au nord-ouest. Qamishli, la ville kurde jumelle de l’autre côté de la frontière syrienne. Les hautes terres du Tur Abdin et leur patrimoine chrétien syriaque. D’autres villes frontalières du sud-est kurde de la Turquie, comme Cizre et Silvan.
Questions fréquentes
Où se trouve Nusaybin ?
Nusaybin se trouve dans la province de Mardin, dans le sud-est de la Turquie, à même la frontière syrienne. Elle est située sur le Jaghjagh, juste en face de la ville kurde syrienne de Qamishli.
Nusaybin est-elle une ville kurde ?
Oui. Nusaybin est majoritairement kurde sunnite, habitée par des Kurdes de différentes tribus, avec une petite communauté chrétienne assyrienne/syriaque qui subsiste.
Pourquoi Nusaybin est-elle célèbre ?
C’est le site de l’antique Nisibe, grand centre du savoir chrétien syriaque grâce à l’École de Nisibe, qui abrite l’église Saint-Jacques (Mor Yakup), datant du début du quatrième siècle.
Que s’est-il passé à Nusaybin en 2015 et 2016 ?
La ville fut placée sous couvre-feu à partir de novembre 2015 et connut de violents combats urbains dans le conflit entre l’État turc et le PKK. Ils détruisirent une grande partie du centre historique et déplacèrent de nombreux habitants. Elle a depuis été en partie reconstruite.
