Qu’était la principauté d’Eğil ?

La principauté d’Eğil, également appelée émirat d’Eğil, était une principauté kurde centrée sur la ville d’Eğil, Gêl en kurde, au nord de Diyarbakır, sur le haut Tigre. Gouvernée par la dynastie Bulduqani de 1049 environ à 1864, elle comptait parmi les dynasties kurdes les plus durables : un petit pouvoir montagnard d’une remarquable longévité, de l’époque seldjoukide à la centralisation ottomane.


L’essentiel

• Fondée vers 1049 par Pir Mansûr, sayyid kurde et guide soufi, elle fut gouvernée par ses descendants, les Bulduqani, pendant près de huit siècles.

• Elle avait pour centre la citadelle creusée dans le roc d’Eğil, près de Diyarbakır, identifiée à l’antique Carcathiocerta.

• Soutenue par la tribu kurde Mirdesan, elle associait prestige religieux soufi et autorité tribale.

• Après 1514, elle devint une principauté kurde autonome sous suzeraineté ottomane, exemptée du système du timar.

• L’abolition de ses privilèges en 1864 en fit l’une des dernières principautés kurdes autonomes dissoutes.


Repères

Nom : Principauté d’Eğil, ou émirat d’Eğil

Dynastie : Les Bulduqani

Nom kurde : Gêl

Région : Eğil, au nord de Diyarbakır, haut Tigre, dans l’actuel sud-est de la Turquie

Fondation : Vers 1049, par Pir Mansûr

Dissolution : 1864

Nature : Principauté ou émirat kurde

Suzerainetés : Indépendance, puis suzeraineté aq qoyunlu, safavide et ottomane

Particularités : Longévité exceptionnelle, environ 8 siècles ; pouvoir soufi et tribal


Sommaire

Qu’était la principauté d’Eğil ?

Origines : Pir Mansûr et la conquête d’Eğil, vers 1049

Des pirs aux émirs : la fondation de la principauté

Territoire et expansion sous les émirs

Entre Safavides et Ottomans au 16e siècle

Eğil sous suzeraineté ottomane

Déclin et abolition, 1864

Eğil : le lieu et son patrimoine

Chronologie

Les souverains d’Eğil, la lignée Bulduqani

Place dans l’histoire kurde

Personnes, lieux et sujets connexes

Questions fréquentes

Références et lectures complémentaires


Origines : Pir Mansûr et la conquête d’Eğil, vers 1049

La dynastie fait remonter ses origines à Pir Mansûr, né vers 989. Selon la tradition, il quitta la région du Hakkâri, près des monts Sinjar, pour celle de Diyarbakır. Vers 1049, il s’empara d’Eğil et de sa citadelle dominante creusée dans le roc. Se réclamant de la descendance du prophète Mahomet, il s’installa parmi les Kurdes de la tribu Mirdesan, dans la ville voisine de Dicle. Sa piété et son érudition lui valurent d’être reconnu comme leur chef et leur murshid, guide spirituel soufi.

Le contexte était celui du déclin du pouvoir marwanide à Diyar Bakr et de l’arrivée des Turcs seldjoukides au onzième siècle. À mesure que des tribus kurdes telles que les Humeydiye, les Beşneviye et les Zuzaniye s’établissaient dans la région, les anciennes populations de langues arménienne, grecque et syriaque furent progressivement déplacées. Un nouvel ordre tribal kurde se forma autour de figures comme Pir Mansûr. Son autorité spirituelle, transmise à ses successeurs, devint le fondement d’une seigneurie territoriale.


Des pirs aux émirs : la fondation de la principauté

La principauté proprement dite se consolida sous Pir Musa, fils de Mansûr, puis son petit-fils Pir Bedir. Ils transformèrent le prestige religieux et les soutiens tribaux de la famille, notamment la fidélité des Mirdesan, en pouvoir politique durable. Le règne de Pir Bedir fut écourté : il fut tué lors d’un siège seldjoukide du territoire en 1087 et mourut en exil.

Son fils Bulduk lui succéda. Né après la mort de son père, il fut élevé par les Mirdesan. C’est de cet émir que la dynastie tira son nom, Bulduqani. Au fil des générations, le titre religieux de « pir » céda la place au titre politique d’« émir ». À l’époque de l’émir Ibrahim, les Mirdesan avaient adopté ce dernier, marquant la transformation complète d’une lignée soufie en dynastie régnante. Après la mort d’Ibrahim, la principauté fut brièvement partagée entre ses trois fils.


Territoire et expansion sous les émirs

À son apogée, traditionnellement associé au règne de l’émir Muhammed, le territoire dépassait largement la ville d’Eğil. Il atteignait Karaca Dağ au sud, englobait Palu et les terres vers Elazığ au nord, s’étendait à Çermik à l’ouest et aux terres entre Hani et Lice à l’est. Eğil formait ainsi l’un des pouvoirs kurdes les plus importants du haut Tigre.

La principauté entretenait des relations amicales avec les Aq Qoyunlu, confédération turcomane dominante au quinzième siècle ; des contacts avec son souverain Jahangir sont attestés vers 1441. Comme ses voisines, Eğil survécut en lisant les rapports de force entre les grands États traversant le Kurdistan et en se rattachant à la puissance ascendante.


Entre Safavides et Ottomans au 16e siècle

Au début du seizième siècle, la principauté fut d’abord absorbée par l’Empire safavide du chah Ismaïl, puis passa aux Ottomans de Selim Ier après leur victoire à Tchaldiran en 1514. Son intégration à l’ordre ottoman s’inscrivait dans un règlement plus large du Kurdistan, négocié par le lettré et homme d’État kurde Idris Bitlisi, qui persuada des dizaines d’émirs de s’allier à Istanbul contre l’Iran safavide.

Les Ottomans lui accordèrent surtout un statut distinct de leur organisation provinciale ordinaire. Autonome et exemptée du timar, système de fiefs militaires, Eğil conserva le gouvernement de ses émirs héréditaires. Cette formule était réservée aux dynasties kurdes les plus solidement établies le long de la frontière iranienne pendant les longues guerres frontalières ottomano-safavides. Durant plus de trois siècles, ses émirs gouvernèrent avec peu d’ingérence du centre.


Eğil sous suzeraineté ottomane

Dans ce cadre autonome, les émirs Bulduqani présidaient une petite cour kurde stable. Un épisode de 1684 éclaire sa vie culturelle : Şam’i, scribe au service de Mustafa Bey, prince kurde d’Eğil, acheva une traduction en turc ottoman du Sharafnama, la grande histoire des dynasties kurdes du seizième siècle. Commander une telle œuvre montre qu’Eğil, comme les grands émirats, se situait dans une tradition dynastique consciente de son identité kurde.

Le caractère originel de la famille, sayyids et guides soufis, ne disparut jamais tout à fait. Eğil resta liée à un prestige religieux, renforcé par la ville elle-même, depuis longtemps vénérée comme lieu de sépulture de prophètes.


Déclin et abolition, 1864

L’autonomie prit fin au cours de la longue campagne du dix-neuvième siècle durant laquelle l’État ottoman démantela les émirats kurdes les uns après les autres. Perdant du terrain dans les Balkans et poussant les réformes centralisatrices des Tanzimat, l’empire commença à lever des hommes à Eğil, érodant le statut particulier de la principauté.

En 1864, les privilèges furent officiellement abolis et l’émirat dissous, son territoire intégré à l’administration ottomane ordinaire. Après près de huit siècles, le règne des Bulduqani s’achevait : l’une des toutes dernières principautés kurdes autonomes à disparaître.


Eğil : le lieu et son patrimoine

Eğil est bien plus ancienne que la principauté. Identifiée à l’antique Carcathiocerta, elle fut l’une des premières capitales du royaume de Sophène et porta successivement les noms d’Ingila, d’Angl et de Karkathiokerta sous les pouvoirs assyrien, arménien, grec, romain et byzantin. Son nom kurde est Gêl.

Son impressionnante citadelle creusée dans le roc, le château d’Eğil, s’élève au-dessus de profondes vallées près du Tigre. Aujourd’hui dominant le lac du barrage de Kralkızı, elle est percée de citernes et de tunnels. Eğil est aussi vénérée comme une « terre de prophètes », censée abriter notamment les tombeaux de Dhu al-Kifl et d’Élisée. Cette réputation sacrée a largement survécu à la dynastie autrefois établie sur ses hauteurs.


Chronologie

Vers 989 — Naissance de Pir Mansûr, fondateur de la dynastie. Vers 1049 — Conquête d’Eğil et installation parmi les Mirdesan. 1087 — Pir Bedir est tué lors d’un siège seldjoukide ; il meurt en exil. Fin du 11e siècle — Élevé par les Mirdesan, l’émir Bulduk donne son nom aux Bulduqani. 15e siècle — Expansion sous l’émir Muhammed ; relations amicales avec les Aq Qoyunlu, Jahangir, vers 1441. Début du 16e siècle — Après Tchaldiran, 1514, Eğil passe des Safavides aux Ottomans et obtient l’autonomie. 1684 — Traduction du Sharafnama en turc ottoman pour Mustafa Bey d’Eğil. 1864 — La centralisation ottomane abolit ses privilèges et dissout l’émirat.


Les souverains d’Eğil, la lignée Bulduqani

La dynastie produisit une longue lignée de souverains pendant près de huit siècles, mais sa première généalogie relève surtout de la tradition et les chroniques restent incomplètes. Les principales figures initiales furent, dans l’ordre, Pir Mansûr, fondateur vers 1049 ; son fils Pir Musa ; son petit-fils Pir Bedir, mort en 1087 ; l’émir Bulduk, qui donna son nom à la dynastie ; puis l’émir Ibrahim, sous lequel le titre d’émir remplaça celui de pir et dont les trois fils se partagèrent brièvement le domaine après sa mort. Plus tard, l’émir Muhammed, associé à l’expansion maximale, et Mustafa Bey, attesté en 1684, prolongèrent la lignée jusqu’à l’abolition de 1864. Les dates précises des règnes de nombreux souverains ne sont pas solidement établies.


Place dans l’histoire kurde

La principauté d’Eğil occupe une place singulière dans l’histoire kurde, d’abord par son extraordinaire longévité. Fondée au onzième siècle et maintenue jusqu’au dix-neuvième, elle traversa presque toute l’histoire des États kurdes médiévaux et modernes, de l’époque des Marwanides à la centralisation ottomane finale.

Elle illustre aussi un modèle de gouvernement caractéristique : associer l’autorité religieuse soufie, traditions du murshid et du sayyid, au pouvoir tribal des Mirdesan pour créer un émirat héréditaire. À plus petite échelle, elle ressemblait aux grands émirats de Bitlis, de Bahdinan et du Bohtan, dont elle partagea le destin sous les Tanzimat. Aujourd’hui, on se souvient davantage d’Eğil pour son château antique et ses tombeaux sacrés que pour sa dynastie, mais les Bulduqani restent l’un des pouvoirs discrets et durables de l’histoire politique kurde.


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Questions fréquentes

La principauté d’Eğil était-elle kurde ?

Oui. Gouvernée par les Bulduqani, elle reposait sur le soutien de tribus kurdes comme les Mirdesan. Son fondateur Pir Mansûr était un sayyid et chef soufi kurde. Elle est régulièrement classée parmi les émirats kurdes de Diyar Bakr.


Qui l’a fondée ?

Pir Mansûr, né vers 989, conquit Eğil vers 1049. Ses descendants gouvernèrent pendant près de huit siècles ; la dynastie doit son nom de Bulduqani à un émir ultérieur, Bulduk.


Combien de temps a-t-elle duré ?

Environ 815 ans, de 1049 à 1864, ce qui en fait l’une des dynasties kurdes les plus durables de l’histoire.


Où se trouvait Eğil ?

Eğil, Gêl en kurde, se trouve à environ 50 km au nord de Diyarbakır, dans le sud-est de la Turquie, sur les hauteurs du Tigre. Sa citadelle ancienne occupe un plateau rocheux qui domine aujourd’hui le lac du barrage de Kralkızı.


Quels étaient ses rapports avec les Ottomans ?

Après 1514, Eğil devint une principauté kurde autonome sous suzeraineté ottomane, exemptée du timar et gouvernée par ses émirs héréditaires jusqu’à l’abolition de l’autonomie en 1864.


Pourquoi est-elle importante ?

Ses huit siècles d’existence et son association des pouvoirs soufi et tribal en font un exemple caractéristique de l’émirat kurde autonome et un fil de continuité entre les dynasties médiévales kurdes et l’époque moderne.


Références et lectures complémentaires

Erkan Gördük, études universitaires sur la principauté d’Eğil et les Bulduqani, 2014.

Vladimir Minorsky, The Turks, Iran and the Caucasus in the Middle Ages, sur les Turcs, l’Iran et le Caucase au Moyen Âge, Variorum Reprints, 1978.

Sharaf Khan Bidlisi, Sharafnama, 1597, ouvrage fondateur de l’histoire des dynasties kurdes.

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