Introduction

L’Empire ayyoubide fut l’État kurde le plus vaste, le plus puissant et le plus déterminant de l’histoire. Fondée par Saladin — Salah al-Din Yusuf ibn Ayyub — en 1171, la dynastie qu’il établit au Caire unifia l’Égypte, la Syrie, la Djézireh, le Hedjaz et le Yémen sous une même maison kurde musulmane sunnite, chassa les croisés de Jérusalem en 1187, vainquit trois invasions chrétiennes successives de la Terre sainte et présida à un siècle et demi de réalisations architecturales, savantes et politiques qui façonnèrent l’ensemble de la Méditerranée orientale. À son apogée sous Saladin et son frère al-Adil, le domaine ayyoubide s’étendait de la Tunisie au golfe Persique et des hautes terres anatoliennes au littoral yéménite de l’océan Indien.

Or les Ayyoubides étaient kurdes. Le père de Saladin, Najm al-Din Ayyub, et son oncle, Asad al-Din Shirkuh, étaient nés à Dvin, cette même ville arménienne que les Kurdes chaddadides avaient gouvernée deux siècles plus tôt, au sein de la confédération tribale kurde hadhbani. La famille ayyoubide s’éleva au service des seigneurs de guerre turkmènes zengides de Mossoul et d’Alep, mais demeura une dynastie kurde, selon sa propre identification et le témoignage unanime des chroniqueurs médiévaux arabes, persans et francs. Saladin fut le Kurde le plus célèbre de l’histoire mondiale. L’empire qu’il fonda marqua le sommet des réalisations politiques kurdes dans le monde islamique.

Voici l’histoire de cet empire : ses origines dans les terres tribales hadhbani du Caucase, sa consolidation sous Saladin, son âge d’or sous al-Adil et al-Kamil, ses nombreuses branches régionales à Damas, Alep, Homs, Hama, en Djézireh et au Yémen, puis son long crépuscule, qui ne prit fin qu’avec la chute du dernier gouverneur ayyoubide en 1341. Pendant plus de 170 ans, la dynastie ayyoubide accomplit ce qu’aucune autre entité politique kurde n’avait fait auparavant ni ne fit depuis : elle bâtit et gouverna un empire islamique d’importance mondiale.

Origines : la famille ayyoubide, de Dvin à Tikrit

La famille ayyoubide venait du Caucase. L’ancêtre éponyme de la dynastie, Ayyub, de son nom complet Najm al-Din Ayyub ibn Shadi, naquit vers 1100 dans la ville de Dvin, ancienne capitale arménienne qui avait été en 951 le siège de Muhammad ibn Shaddad, fondateur de la dynastie kurde chaddadide. Son père, Shadi ibn Marwan, appartenait à la confédération tribale kurde hadhbani, celle-là même dont étaient issus les émirs chaddadides du Caucase. L’identité kurde de la famille est constamment affirmée dans les chroniques arabes médiévales d’Ibn Khallikan, d’Ibn al-Athir et d’Abu Shama, dans les écrits des chroniqueurs francs contemporains et dans les travaux universitaires modernes. L’appartenance kurde des Ayyoubides ne fait l’objet d’aucun doute historique sérieux.

La famille migra de Dvin vers le sud dans les années 1130, attirée par les possibilités offertes aux militaires kurdes au service des puissances turkmènes montantes de Djézireh et d’Irak. Ayyub et son frère Asad al-Din Shirkuh — le « Lion de la foi », notoirement petit, farouche et borgne — entrèrent au service des Seldjoukides et finirent par obtenir le gouvernement de Tikrit, ville stratégique du Tigre qui contrôlait le passage du fleuve entre Mossoul et Bagdad. C’est à Tikrit, vers 1137 ou 1138, que naquit Saladin — Salah al-Din Yusuf. Quelques années plus tard, la famille perdit Tikrit : Shirkuh avait tué un homme pour défendre l’honneur d’une femme et les deux frères furent expulsés. Ils entrèrent alors au service du grand Zengi, l’atabeg turkmène de Mossoul qui allait devenir le premier grand adversaire musulman des États croisés.

Dès lors, l’ascension de la famille ayyoubide accompagna celle des Zengides. Najm al-Din Ayyub devint gouverneur de Baalbek sous Zengi, puis gouverneur de Damas sous son fils Nur al-Din. Shirkuh devint l’un des commandants militaires auxquels Nur al-Din accordait le plus de confiance. Le clan ayyoubide, kurde par son origine tribale, sunnite par sa religion et arabe par sa culture administrative, faisait son apprentissage de la politique du Proche-Orient islamique médiéval. Son heure arriva en Égypte.

Shirkuh en Égypte : la conquête du califat fatimide (1163–1169)

Dans les années 1160, le califat fatimide d’Égypte, rival chiite du califat abbasside sunnite de Bagdad, était au bord de l’effondrement. Des vizirs rivaux se disputaient le pouvoir ; le royaume croisé de Jérusalem, sous Amaury Ier, multipliait les invasions du delta du Nil ; Nur al-Din d’Alep était déterminé à empêcher que l’Égypte ne tombe aux mains des croisés ou d’un rival chiite renforcé. À trois reprises entre 1164 et 1169, Nur al-Din envoya des armées en Égypte sous le commandement de Shirkuh, dont le jeune neveu Saladin figurait parmi les lieutenants.

La troisième campagne réussit. En janvier 1169, Shirkuh entra au Caire et fut nommé vizir du calife fatimide al-Adid. Il mourut d’un excès de nourriture deux mois seulement plus tard, et le calife fatimide, à la recherche d’un jeune officier kurde inexpérimenté qu’il pourrait contrôler, nomma son neveu Saladin nouveau vizir. Ce choix allait changer l’histoire du monde islamique.

L’ascension de Saladin : de vizir à sultan (1169–1174)

Saladin avait trente et un ans lorsqu’il prit ses fonctions de vizir d’Égypte, en mars 1169. En cinq ans, il avait aboli le califat fatimide, s’était proclamé sultan d’Égypte au nom de Nur al-Din, avait fondé une nouvelle dynastie sous la bannière de sa propre famille et avait commencé à consolider la Syrie, ce qui ferait de lui le principal souverain musulman de la Méditerranée orientale.

La transformation commença à l’intérieur du pays. Saladin réorganisa l’armée égyptienne, remplaça les administrateurs chiites fatimides par des fonctionnaires sunnites qui lui étaient personnellement fidèles et prépara le terrain à une révolution religieuse. En septembre 1171, lorsque le dernier calife fatimide, al-Adid, tomba gravement malade, Saladin ordonna que les prières publiques du vendredi au Caire soient prononcées au nom du calife abbasside sunnite de Bagdad plutôt qu’au nom de l’imam fatimide chiite mourant. Al-Adid mourut quelques jours plus tard. Le califat fatimide, soit deux cent soixante-deux ans de domination chiite sur l’Égypte, s’éteignit avec lui. L’Égypte redevenait sunnite. Saladin fut l’architecte de cette transformation.

En 1174, Nur al-Din mourut à Damas, laissant un héritier de onze ans. Saladin agit rapidement. Il marcha sur la Syrie, prit Damas la même année et, au cours de la décennie suivante, soumit un à un les territoires zengides : Homs, Hama, Baalbek, Alep, prise en 1183, et enfin la majeure partie de la Djézireh et du Diyar Bakr. Il épousa la veuve de Nur al-Din, Ismat al-Din Khatun, pour légitimer sa mainmise sur l’héritage zengide. Au milieu des années 1180, Saladin était maître d’un empire qui s’étendait du Caire à Mossoul et de la Méditerranée au Hedjaz. La voie était ouverte à la campagne qui allait définir sa réputation historique : la reconquête de Jérusalem.

Hattin et Jérusalem : la reconquête (1187)

Le 4 juillet 1187, l’armée de Saladin affronta celle de Guy de Lusignan, roi de Jérusalem, sur les deux collines connues sous le nom de Cornes de Hattin, en Galilée. L’armée croisée, peut-être 20 000 hommes, soit l’essentiel de la puissance militaire du royaume de Jérusalem, avait été attirée sur un plateau sans eau sous le soleil galiléen de juillet et fut anéantie. Guy fut capturé. Les chevaliers templiers et hospitaliers qui avaient survécu à la bataille furent exécutés. La Vraie Croix, relique la plus sacrée du royaume croisé, fut saisie. L’ossature militaire des États croisés fut brisée en un seul après-midi.

Au cours des semaines suivantes, l’armée de Saladin balaya la Terre sainte, prenant Acre, Sidon, Beyrouth, Jaffa, Ascalon, Toron et enfin Jérusalem elle-même, le 2 octobre 1187. Quatre-vingt-huit ans après le massacre de la population musulmane de Jérusalem par la première croisade en 1099, la Ville sainte repassait sous domination musulmane. La clémence de Saladin envers les habitants chrétiens devint célèbre : ceux qui pouvaient payer une rançon furent autorisés à partir avec leurs biens ; ceux qui ne le pouvaient pas obtinrent un sauf-conduit à ses frais personnels. Le Saint-Sépulcre fut préservé. Les pèlerinages chrétiens purent se poursuivre. Le contraste avec le bain de sang de la première croisade en 1099 était délibéré et devint l’un des faits marquants de l’histoire de la Méditerranée médiévale.

La troisième croisade, lancée en réaction par les souverains d’Angleterre, Richard Cœur de Lion, de France, Philippe II, et du Saint-Empire romain germanique, Frédéric Barberousse, reprit une partie du littoral, surtout Acre en 1191, mais ne parvint pas à reconquérir Jérusalem. Le traité de Ramla, en septembre 1192, confirma la possession de la Ville sainte par Saladin et mit fin à la troisième croisade. Saladin mourut à Damas six mois plus tard, le 4 mars 1193, épuisé par vingt ans de guerre. Il fut enterré dans un mausolée près de la mosquée des Omeyyades, où son tombeau se trouve encore aujourd’hui.

Les fils de Saladin : partage, guerre civile et reconstruction (1193–1200)

Avant sa mort, Saladin avait partagé son empire entre ses fils, décision lourde de conséquences dans le contexte islamique médiéval, où les partages débouchaient presque toujours sur une guerre civile. Al-Afdal, l’aîné, reçut Damas et la prééminence. Al-Aziz Uthman reçut l’Égypte. Az-Zahir Ghazi reçut Alep. Des principautés plus petites revinrent à d’autres fils et frères. Moins d’un an après la mort de Saladin, les frères étaient en guerre les uns contre les autres.

La crise fut résolue par l’ascension du frère cadet de Saladin, bien plus capable, Al-Adil Ier, que les croisés connaissaient sous le nom de Saphadin. Al-Adil avait été le principal lieutenant de Saladin pendant trente ans et était largement respecté dans les territoires ayyoubides. Alliant habileté militaire, patience politique et diplomatie dynastique, il soumit progressivement les fils querelleurs de Saladin et réunifia l’empire sous son autorité. En 1200, il était le sultan incontesté, gouvernant depuis Le Caire et Damas un territoire au moins aussi étendu que celui de Saladin. La figure de Sitt al-Sham, sœur aînée de Saladin et d’al-Adil et grande mécène des fondations religieuses de Damas, incarne le rôle central des réseaux familiaux dans le premier État ayyoubide.

Al-Adil et al-Kamil : l’apogée ayyoubide (1200–1238)

Les règnes d’al-Adil (1200–1218) et de son fils Al-Kamil (1218–1238) représentent l’apogée politique et culturelle de l’Empire ayyoubide. À eux deux, ils régnèrent près de quarante ans, présidèrent à la plus grande extension territoriale de l’empire, repoussèrent des invasions croisées successives et firent du Caire et de Damas les principales villes du monde musulman sunnite.

Al-Adil consolida le pouvoir. Il rétablit l’autorité centrale sur la famille ayyoubide, organisa un réseau de principautés régionales confiées à ses fils et neveux, Damas à Al-Mu’azzam Isa, la Djézireh à Al-Awhad Ayyub, Mayyafariqin à Al-Muzaffar Ghazi, et renforça les bases institutionnelles d’une domination ayyoubide durable. Il mourut en 1218, pendant le siège de Damiette par la cinquième croisade, laissant le trône à son fils al-Kamil.

Les vingt années de règne d’al-Kamil furent un chef-d’œuvre de l’art de gouverner ayyoubide. Il vainquit la cinquième croisade à Damiette en 1221, reprenant la ville conquise grâce à la pression militaire et à une crue favorable du Nil. Il surmonta une importante alerte mongole sur sa frontière orientale, alors que les armées de Gengis Khan détruisaient l’Empire khwarezmien. Il est surtout célèbre pour avoir négocié le traité de Jaffa avec l’empereur du Saint-Empire Frédéric II en 1229, remarquable accord diplomatique par lequel la sixième croisade de Frédéric recouvra Jérusalem pacifiquement, sans bataille, en échange d’une trêve de dix ans. La reprise de Jérusalem par les chrétiens en 1229 fut vivement critiquée dans une partie du monde musulman, mais le calcul d’al-Kamil, selon lequel une présence franque pacifique à Jérusalem valait mieux qu’une nouvelle croisade sanglante, se révéla stratégiquement juste. Jérusalem revint sous domination musulmane en 1244 sans effusion de sang majeure.

Le mécénat culturel d’al-Kamil et de ses frères transforma Le Caire et Damas. La citadelle du Caire, commencée par Saladin, fut achevée et agrandie ; de nouvelles madrasas, des hôpitaux et des établissements soufis furent construits à travers l’empire ; le grand chroniqueur Ibn al-Azraq al-Fariqi servit comme fonctionnaire à Mayyafariqin, et son histoire des Marwanides et de la Djézireh préserva les annales médiévales kurdes. De Maïmonide au Caire à Ibn Jubayr à Damas, les savants s’épanouirent dans le milieu cosmopolite ayyoubide.

As-Salih Ayyub et la révolution mamelouke (1240–1250)

La mort d’al-Kamil en 1238 amorça le long délitement de l’autorité centrale ayyoubide. Après une série de règnes brefs et contestés, son fils As-Salih Ayyub s’imposa comme le principal souverain ayyoubide. Son règne (1240–1249) fut éprouvant et lourd de conséquences. Face aux menaces croisées persistantes et aux armées khwarezmiennes réfugiées qui fuyaient les Mongols, il créa un nouveau noyau militaire : les Mamelouks bahrites, soldats esclaves turcs kiptchaks établis sur l’île de Roda, dans le Nil, et entraînés pour former une troupe d’élite d’une qualité sans précédent. Les Mamelouks bahrites allaient vaincre la septième croisade de Louis IX de France à la bataille d’al-Mansurah en 1250, puis, quelques semaines plus tard, assassiner à Fariskur le fils et successeur d’as-Salih, Al-Mu’azzam Turanshah, s’emparer du pouvoir et mettre fin au sultanat ayyoubide d’Égypte.

Le coup d’État mamelouk de 1250 est l’un des événements les plus déterminants de l’histoire islamique médiévale. Les Mamelouks bahrites installèrent nominalement à la tête du sultanat la veuve d’al-Salih, Shajar al-Durr, puis son époux mamelouk Aybak, puis un enfant ayyoubide servant de prête-nom, Al-Ashraf Musa. Enfin, en 1257, ils abandonnèrent entièrement cette façade ayyoubide. Les Mamelouks bahrites allaient gouverner l’Égypte et la Syrie pendant les deux siècles et demi suivants, vaincre les Mongols à Aïn Djalout en 1260, expulser les derniers croisés en 1291 et devenir la principale puissance musulmane sunnite de la Méditerranée à la fin du Moyen Âge. Ils avaient été créés par un sultan ayyoubide et avaient mis fin au sultanat ayyoubide.

Les branches syriennes : Damas, Alep, Homs et Hama

Alors même que l’Égypte tombait aux mains des Mamelouks en 1250, la famille ayyoubide continuait de gouverner la Syrie et la Djézireh grâce à un réseau de principautés régionales, forme la plus résistante de la survie dynastique.

Damas. La branche de Damas fut d’abord dirigée par Al-Mu’azzam Isa (1218–1227), grand défenseur de Jérusalem, bâtisseur de madrasas et mécène culturel dont une autre biographie figure dans l’article parallèle À la découverte d’al-Mu’azzam Isa, puis par son fils An-Nasir Dawud. Elle fut aussi dirigée par divers autres prétendants ayyoubides. La phase finale complexe de la dynastie en Syrie comprit des personnages comme Al-Malik al-Salih Ismail, dont le règne contesté reflétait le morcellement de la famille après Saladin. Le dernier grand Ayyoubide établi à Damas fut An-Nasir Yusuf, arrière-petit-fils de Saladin, qui gouverna Alep et Damas des années 1240 jusqu’à sa mort en 1260.

Alep. La branche d’Alep fut fondée par Az-Zahir Ghazi, fils de Saladin, et se perpétua avec ses descendants, dont Al-Aziz Muhammad ibn Ghazi, jusqu’à ce qu’An-Nasir Yusuf réunisse Alep et Damas sous une même autorité. Sous les Ayyoubides, Alep fut un grand centre du savoir hanafite et chaféite, et la citadelle ainsi que les grandes mosquées de la ville portent les traces de vastes constructions ayyoubides.

Homs. La branche de Homs fut fondée par Muhammad ibn Shirkuh, cousin de Saladin, et se perpétua au fil de la longue lignée de ses descendants, dont Al-Mansur Ibrahim, petit-fils de Shirkuh qui gouverna Homs au début du treizième siècle. Les Ayyoubides de Homs survécurent comme vassaux mamelouks jusque dans le quatorzième siècle. Un article biographique complémentaire sur le fondateur figure sous le titre Muhammad ibn Shirkuh : fondateur de la dynastie kurde ayyoubide de Homs.

Hama. La branche de Hama, fondée par Al-Muzaffar Ier Umar, neveu de Saladin dont le portrait figure aussi dans Al-Muzaffar Ier Umar : le général le plus redoutable de Saladin, eut la plus longue durée de toutes les principautés ayyoubides. Les Ayyoubides de Hama régnèrent comme vassaux mamelouks au treizième siècle et jusqu’au quatorzième, notamment, sous le sultanat mamelouk, le prince érudit ayyoubide Abu’l-Fida (Aboulféda), géographe, historien et sultan de Hama de 1310 à 1331, l’un des grands intellectuels musulmans de la fin du Moyen Âge. La dynastie prit fin en 1341 avec la destitution d’Al-Afdal Muhammad, dernier gouverneur ayyoubide de Hama. La lutte historique pour le pouvoir qui caractérisa les débuts de la branche de Hama est présentée dans l’article consacré à Al-Mansur Ier Muhammad.

Les branches de Djézireh et du Diyar Bakr

En Djézireh et dans le Diyar Bakr, zones frontalières de Haute-Mésopotamie et d’Anatolie que Saladin avait soustraites aux Zengides dans les années 1180, la famille ayyoubide établit plusieurs principautés durables autour de Mayyafariqin, aujourd’hui Silvan, ancienne capitale marwanide, de Hisn Kayfa (Hasankeyf), de Mardin et des forteresses environnantes.

La branche de Mayyafariqin se distingua particulièrement. Fondée sous Al-Awhad Ayyub, fils d’al-Adil dont le portrait figure aussi dans L’héritage d’Al-Malik al-Awhad, et perpétuée sous Al-Muzaffar Ghazi, elle gouverna directement le cœur de l’ancienne dynastie kurde marwanide, refermant une remarquable boucle historique où deux dynasties kurdes administrèrent la même capitale de Haute-Mésopotamie à deux siècles de distance. La figure d’Al-Ashraf Musa incarne le prince ayyoubide de Djézireh qui accéda ensuite au gouvernement de Damas et illustre la mobilité des membres de la famille entre les principautés ayyoubides.

Parmi les autres figures ayyoubides notables des périphéries de Djézireh et de Syrie se trouvent Sa’d al-Din al-Humaidi, gouverneur de Baalbek au treizième siècle ; Izz al-Din Usama, personnage stratégique ayyoubide de la fin du douzième siècle ; le commandant ayyoubide Farrukh Shah, également présenté dans Farrukh Shah : le commandant de confiance de Saladin, fidèle défenseur de Damas au service de Saladin ; et Al-Adil II, sultan d’Égypte au règne bref dont la perte d’autorité au profit de son frère as-Salih illustre la fragilité des successions ayyoubides tardives.

La branche yéménite et la succession rassoulide

En 1182, Saladin envoya son frère Tughtakin ibn Ayyub, également appelé Sayf al-Islam, pour faire entrer le Yémen dans la sphère ayyoubide. Ses campagnes permirent de conquérir Zabid, Sanaa et Aden et d’intégrer le Yémen à l’Empire ayyoubide comme branche la plus méridionale de la dynastie kurde. Le sultanat ayyoubide du Yémen dura de 1182 à 1229, date à laquelle sa famille régnante passa sans heurts à une nouvelle dynastie, les Rassoulides, avec la nomination d’un commandant ayyoubide, Umar ibn Rasul, au poste de gouverneur local. Les Rassoulides allaient gouverner le Yémen jusqu’en 1454, préservant une part substantielle de l’héritage administratif ayyoubide dans le sud-ouest de l’Arabie pendant plus de deux siècles après la chute du Caire aux mains des Mamelouks.

La famille de Saladin et le réseau kurde

Au-delà des lignées dynastiques officielles, Saladin bâtit son empire grâce à un réseau familial et tribal kurde étroitement uni. Son père Najm al-Din Ayyub, également présenté dans L’héritage de Najmadin Ayyub, donna son nom à la dynastie. Son oncle Shirkuh lui donna l’Égypte. Sa sœur Sitt al-Sham, dont le portrait figure aussi dans Sitt al-Sham : dame de la cour kurde ayyoubide, fut une grande mécène religieuse de Damas. Son neveu le plus fiable, Al-Muzaffar Ier Umar, prit Hama. Son gendre Farrukh Shah défendit la frontière damascène.

Saladin cultivait délibérément son identité kurde. Il recrutait des soldats kurdes au sein des confédérations tribales hadhbani, shadhanjan, humaydi et barzikani, ces mêmes groupes kurdes dont étaient issues les dynasties hasanwayhide, marwanide, ainsi que chaddadide des siècles précédents. Il honorait des personnalités religieuses kurdes, au premier rang desquelles le saint yézidi Cheikh Mand, que Saladin aurait reconnu comme émir des Kurdes. Il entretenait des liens personnels kurdes qui s’étendaient de l’Égypte au Caucase, et l’armée ayyoubide, à l’apogée de sa puissance, comprenait des éléments kurdes, turcs et arabes organisés sous un commandement général kurde.

L’ironie historique de la carrière de Saladin tient à ce fait : la dynastie qu’il fonda, malgré son identité kurde, était profondément arabe dans sa culture administrative, dans la langue de ses chroniques de cour et dans le cadre religieux qu’elle cultivait. L’Empire ayyoubide était une maison kurde gouvernant un monde arabe. Le caractère kurde de la dynastie était personnel, familial et tribal, préservé dans la structure du commandement militaire et de la politique familiale, plutôt qu’imposé à la culture ou aux institutions de l’empire.

La fin en Syrie : An-Nasir Yusuf et les Mongols (1250–1260)

Après la prise de l’Égypte par les Mamelouks en 1250, les territoires ayyoubides syriens furent unifiés sous An-Nasir Yusuf, arrière-petit-fils de Saladin, qui gouvernait depuis Alep puis Damas. An-Nasir Yusuf tenta de diriger une coalition de princes syriens contre les Mamelouks, mais sa position politique était faible et son territoire se trouvait pris entre deux immenses menaces extérieures : les Mamelouks au sud et les Mongols à l’est.

La tempête mongole éclata en 1259–1260. Hülegü Khan, petit-fils de Gengis Khan et frère de Kubilai Khan, conduisit l’armée occidentale de l’Ilkhanat mongol à travers l’Iran et l’Irak. Bagdad tomba en février 1258 : le califat abbasside fut anéanti. Alep tomba en janvier 1260, puis Damas en mars 1260. An-Nasir Yusuf se rendit personnellement à Hülegü et fut finalement exécuté par les Mongols en 1260. Le sultanat ayyoubide de Syrie, déjà réduit à l’ombre de lui-même, fut aboli.

Seuls les Mamelouks arrêtèrent l’avancée mongole. À la bataille d’Aïn Djalout, en Galilée, le 3 septembre 1260, l’armée mamelouke bahrite du sultan Qutuz et de son commandant Baybars vainquit le corps expéditionnaire mongol et le repoussa au-delà de l’Euphrate. Les Mamelouks prirent Alep et Damas aux Mongols en retraite et ne les rendirent jamais. La Syrie devint territoire mamelouk. Le rôle de la famille ayyoubide au Levant était pratiquement terminé, à l’exception des petites principautés de Hama et de Homs, qui survécurent sous suzeraineté mamelouke.

Le crépuscule de Hama : Aboulféda et le dernier Ayyoubide (1260–1341)

La principauté ayyoubide de Hama survécut à toutes les autres. Au fil de trois générations de suzeraineté mamelouke, Hama demeura un émirat ayyoubide autonome dirigé par des membres successifs de la dynastie. Le plus illustre des Ayyoubides tardifs de Hama fut Abu’l-Fida, ou Aboulféda (1273–1331), sultan de Hama de 1310 jusqu’à sa mort.

Aboulféda fut l’un des grands savants musulmans de la fin du Moyen Âge. Son Taqwim al-Buldan (« Esquisse des pays ») était un ouvrage géographique complet qui cartographiait le monde médiéval de l’Espagne à l’Inde, à partir de sources grecques, arabes et persanes. Son Mukhtasar fi Akhbar al-Bashar (« Histoire abrégée de l’humanité ») était une chronique universelle devenue un ouvrage de référence pour les historiens mamelouks et ottomans ultérieurs. Sa carrière de prince érudit, à la fois sultan, soldat et historien, représente l’épanouissement culturel de la tradition ayyoubide tardive sous suzeraineté mamelouke.

Aboulféda mourut en 1331. Dix ans plus tard, en 1341, son successeur Al-Afdal Muhammad fut destitué et la principauté ayyoubide de Hama fut directement absorbée par le sultanat mamelouk. La dynastie ayyoubide, fondée par le père de Saladin, élevée au rang d’empire par Saladin lui-même et maintenue pendant 170 ans à travers une demi-douzaine de branches, prit finalement fin avec la chute de Hama. La période allant de l’ascension de Najm al-Din Ayyub à Tikrit, vers 1130, à la destitution d’Al-Afdal Muhammad à Hama en 1341 couvre plus de deux siècles d’histoire familiale ayyoubide.

Héritage culturel : architecture, savoir et restauration sunnite

L’héritage culturel ayyoubide est l’un des plus profonds et des plus durables de toutes les dynasties islamiques médiévales.

Architecture. La citadelle du Caire, fondée par Saladin en 1176, demeure l’un des monuments emblématiques du Caire médiéval et un site du patrimoine mondial de l’UNESCO. Les remparts de Damas, la citadelle d’Alep, les mosquées et madrasas de Hama et de Homs, ainsi que les grandes fortifications de la frontière syro-croisée, dont le Krak des Chevaliers et d’autres châteaux assiégés ou entretenus par les Ayyoubides, appartiennent tous à l’héritage bâti de la dynastie. Les remparts de Mayyafariqin, précédemment fortifiés par le Marwanide Nasr al-Dawla et restaurés sous les gouverneurs ayyoubides, illustrent les strates de l’héritage architectural kurde de Haute-Mésopotamie.

Le savoir. La période ayyoubide fut un âge d’or du savoir sunnite. La dynastie fonda des madrasas dans toute l’Égypte et la Syrie, soutint à égalité les quatre grandes écoles juridiques sunnites et accorda son mécénat aux philosophes, médecins et historiens de toutes confessions. Le savant juif Maïmonide fut le médecin personnel d’Al-Afdal au Caire. Le voyageur andalou Ibn Jubayr parcourut les territoires ayyoubides et en laissa un récit admiratif dans sa Rihla. L’historien Ibn al-Athir de Mossoul écrivit sa grande chronique en partie sous patronage ayyoubide. Abu’l-Fida rédigea sa géographie et son histoire universelle à la cour ayyoubide de Hama.

La restauration sunnite. La réalisation religieuse ayyoubide la plus déterminante fut le rétablissement de l’islam sunnite en Égypte après 262 ans de domination chiite fatimide. L’abolition du califat fatimide par Saladin en 1171, jointe à son soutien institutionnel délibéré à la jurisprudence, à l’enseignement et aux rites sunnites, remodela profondément la géographie religieuse de la Méditerranée orientale. L’Égypte est demeurée majoritairement sunnite pendant les huit siècles et demi qui ont suivi.

Les rapports avec les croisés. L’affrontement de la dynastie ayyoubide avec les États croisés constitue le cadre dans lequel Saladin entra dans la mémoire historique occidentale. De la Divine Comédie de Dante, où Saladin apparaît dans les limbes comme un païen vertueux, au Talisman de Walter Scott, de Nathan le Sage de Lessing au cinéma hollywoodien moderne, Saladin est devenu l’un des souverains non occidentaux les plus reconnus du canon littéraire occidental. Le fait que cette figure majeure de la rencontre médiévale entre islam et christianisme ait été kurde, et que les origines tribales de sa famille remontent au même groupe kurde hadhbani que les émirs chaddadides contemporains d’Ani, est l’un des éléments centraux de l’identité historique kurde.

Place dans l’histoire kurde

L’Empire ayyoubide est l’État kurde le plus vaste, le plus durable et le plus déterminant de l’histoire. Aucune autre entité politique kurde, avant ou depuis, n’a approché son étendue territoriale, son importance politique ou son influence culturelle. L’expansion de la dynastie en Égypte, en Syrie, en Djézireh, au Hedjaz et au Yémen, maintenue pendant 170 ans à travers une demi-douzaine de branches régionales, dépasse de très loin celle de tout autre État kurde, de l’époque médiévale à l’époque moderne.

La réussite ayyoubide représente aussi un modèle historique kurde particulier : une maison régnante kurde à la tête d’un empire culturellement arabe. Là où les Hasanwayhides gouvernaient les Kurdes des montagnes dans leur berceau tribal, où les Marwanides administraient une société mêlant Kurdes, Syriaques et Arméniens en Haute-Mésopotamie, où les Chaddadides dirigeaient un État kurdo-irano-arménien dans le Caucase, les Ayyoubides portèrent l’identité militaire et dynastique kurde au cœur du monde arabe et en firent le cadre d’un empire arabe. Leur caractère kurde fut préservé dans les réseaux familiaux, la structure du commandement militaire et les liens de fidélité personnelle qui maintenaient la cohésion de la dynastie ; leur caractère arabe s’exprimait dans la langue, les institutions et la culture religieuse de l’empire qu’ils gouvernaient.

Ce paradoxe, une dynastie kurde à la tête d’un empire arabe, est au centre de l’héritage historique ayyoubide et de sa place dans la mémoire kurde moderne. Pour les Kurdes d’aujourd’hui, Saladin est l’exemple suprême de la réussite kurde à l’échelle de l’histoire mondiale. L’Empire ayyoubide prouve qu’une autorité politique kurde a autrefois façonné l’ensemble de la Méditerranée orientale. L’architecture du Caire, de Damas, d’Alep, de Jérusalem et de Mayyafariqin porte encore l’empreinte de la dynastie kurde qui construisit et reconstruisit ces villes. Les institutions culturelles et religieuses de l’Égypte et de la Syrie sunnites reposent toujours sur les fondations posées par les Ayyoubides.

Le tombeau de Saladin à Damas, la citadelle du Caire, les remparts de Jérusalem qu’il restaura, les madrasas qu’il fonda, les institutions religieuses sunnites qu’il établit : ce sont des monuments kurdes au cœur du monde arabe, et ils le demeurent huit siècles après sa mort.

Chronologie

Vers 1100 : naissance de Najm al-Din Ayyub à Dvin, dans le Caucase. Vers 1130 : la famille ayyoubide migre à Tikrit. Vers 1137/8 : naissance de Saladin à Tikrit. 1146 : Najm al-Din entre au service de Zengi à Mossoul. 1163–1169 : trois campagnes zengides en Égypte sous Shirkuh ; Saladin figure parmi les lieutenants. Mars 1169 : mort de Shirkuh ; Saladin est nommé vizir de l’Égypte fatimide. Septembre 1171 : Saladin abolit le califat fatimide ; l’Égypte devient sunnite. 1174 : mort de Nur al-Din ; Saladin prend Damas et fonde le sultanat ayyoubide. 1183 : Saladin prend Alep. 4 juillet 1187 : bataille de Hattin ; l’armée croisée de Jérusalem est détruite. 2 octobre 1187 : Saladin prend Jérusalem. 1189–1192 : troisième croisade ; le traité de Ramla maintient Jérusalem sous domination musulmane. 4 mars 1193 : mort de Saladin à Damas. 1193–1200 : guerre civile entre les fils de Saladin ; al-Adil consolide son pouvoir. 1200–1218 : règne d’Al-Adil Ier ; l’Empire ayyoubide est réunifié. 1218–1238 : règne d’Al-Kamil ; la cinquième croisade est vaincue à Damiette (1221) ; le traité de Jaffa avec Frédéric II restitue pacifiquement Jérusalem (1229). 1240–1249 : règne d’As-Salih Ayyub ; création du corps des Mamelouks bahrites. 1250 : bataille d’al-Mansurah ; les Mamelouks bahrites vainquent la septième croisade de Louis IX et assassinent Al-Mu’azzam Turanshah ; naissance du sultanat mamelouk. 1258 : les Mongols mettent Bagdad à sac ; fin du califat abbasside. 1260 : les Mongols prennent Alep et Damas ; An-Nasir Yusuf est exécuté. 3 septembre 1260 : bataille d’Aïn Djalout ; les Mamelouks vainquent les Mongols et prennent la Syrie. 1310–1331 : règne d’Aboulféda à Hama ; rédaction de grandes œuvres géographiques et historiques. 1341 : destitution d’Al-Afdal Muhammad à Hama ; fin de la dynastie ayyoubide.

Souverains et grandes figures de la dynastie ayyoubide

La dynastie ayyoubide produisit plus de trente souverains, princes et commandants notables dans ses principales branches. Kurdish-History.com propose une biographie de chacune des personnalités ci-dessous.

Les fondateurs. Najm al-Din Ayyub, patriarche éponyme de la dynastie, également présenté dans L’héritage de Najmadin Ayyub. Asad al-Din Shirkuh, oncle de Saladin, le Lion de la foi, conquérant de l’Égypte. Saladin (Salah al-Din Yusuf), figure éponyme et centrale de la dynastie. Sitt al-Sham, sœur de Saladin et grande mécène religieuse, également présentée dans Sitt al-Sham : dame de la cour. Cheikh Mand, saint yézidi honoré par Saladin comme émir des Kurdes.

Les sultans d’Égypte. Saladin (1171–1193). Al-Aziz Uthman (1193–1198). Al-Adil Ier (1200–1218). Al-Kamil (1218–1238). Al-Adil II (1238–1240). As-Salih Ayyub (1240–1249), également présenté dans Al-Malik as-Salih Najm al-Din Ayyub. Al-Mu’azzam Turanshah (1249–1250). Al-Ashraf Musa (1250–1254, enfant servant de souverain de façade sous les Mamelouks).

Les sultans et émirs de Damas, d’Alep et de Syrie. Al-Afdal ibn Salah ad-Din (Damas, 1193–1196). Az-Zahir Ghazi (Alep, 1186–1216). Al-Mu’azzam Isa (Damas, 1218–1227), également présenté dans À la découverte d’al-Mu’azzam Isa. An-Nasir Dawud (Kerak). Al-Aziz Muhammad ibn Ghazi (Alep). Al-Malik al-Salih Ismail (Damas). An-Nasir Yusuf (Alep et Damas, années 1240–1260), le dernier sultan ayyoubide de Syrie.

Les branches de Hama et de Homs. Al-Muzaffar Ier Umar, fondateur de la branche de Hama, également présenté dans Al-Muzaffar Ier Umar : le général le plus redoutable de Saladin. Al-Mansur Ier Muhammad de Hama. Abu’l-Fida (Aboulféda), sultan de Hama de 1310 à 1331, géographe et historien. Al-Afdal Muhammad, dernier gouverneur ayyoubide de Hama, destitué en 1341. Muhammad ibn Shirkuh, fondateur de la branche de Homs, également présenté dans Muhammad ibn Shirkuh : le fondateur. Al-Mansur Ibrahim, petit-fils de Shirkuh, souverain de Homs.

Les branches de Djézireh et de Mayyafariqin. Al-Awhad Ayyub, seigneur de la Djézireh, également présenté dans L’héritage d’Al-Malik al-Awhad. Al-Muzaffar Ghazi, seigneur de Mayyafariqin. Al-Ashraf Musa, prince de Djézireh puis sultan de Damas.

La branche yéménite. Tughtakin ibn Ayyub, frère de Saladin et conquérant du Yémen.

Commandants, savants et autres personnalités. Farrukh Shah, commandant de confiance de Saladin et défenseur de Damas, également présenté dans Farrukh Shah : le commandant militaire de confiance de Saladin. Izz al-Din Usama, personnage stratégique ayyoubide de la fin du douzième siècle. Sa’d al-Din al-Humaidi, gouverneur ayyoubide de Baalbek au treizième siècle. Ibn al-Azraq al-Fariqi, grand chroniqueur de Mayyafariqin, également présenté dans Aḥmad ibn Yūsuf ibn al-Azraq al-Fāriqī.

Questions et réponses : comprendre l’Empire ayyoubide

Les Ayyoubides étaient-ils kurdes ? Oui. La dynastie fut fondée par le père de Saladin, Najm al-Din Ayyub, né à Dvin, dans le Caucase, au sein de la confédération tribale kurde hadhbani. L’identité kurde de la famille ayyoubide est constamment affirmée par tous les chroniqueurs médiévaux arabes et persans, dont Ibn Khallikan, Ibn al-Athir, Abu Shama et Sharafkhan Bidlisi, par les chroniqueurs francs contemporains et par tous les grands travaux universitaires modernes. L’identité kurde de Saladin est l’un des faits les plus solidement documentés de l’histoire islamique médiévale.

Pourquoi les Ayyoubides étaient-ils kurdes alors que l’empire était arabe ? Les Ayyoubides étaient une maison régnante kurde arrivée au pouvoir dans un monde arabe au service des Turkmènes zengides. Ils préservèrent leur identité familiale kurde, leurs réseaux de commandement militaire et leurs pratiques de recrutement tribal, mais gouvernaient une société dont la langue était l’arabe, les institutions religieuses arabo-sunnites et la culture administrative héritée des États fatimide et zengide qui les avaient précédés. Il en résulta une dynastie kurde gouvernant un empire arabe, modèle qui se reproduirait sous une forme modifiée avec les Mamelouks et d’autres dynasties islamiques de la fin du Moyen Âge.

Quelle fut la réalisation la plus célèbre de Saladin ? La reconquête de Jérusalem en 1187. Après avoir vaincu l’armée croisée à la bataille de Hattin le 4 juillet 1187, Saladin prit Jérusalem le 2 octobre 1187, mettant fin à quatre-vingt-huit ans de domination croisée commencée avec la conquête sanglante de la première croisade en 1099. Sa clémence envers les habitants chrétiens de la ville, auxquels il accorda un sauf-conduit lorsqu’ils ne pouvaient pas payer leur rançon, devint légendaire dans les mondes musulman et chrétien et fonde sa réputation durable.

Quelle était l’étendue de l’Empire ayyoubide ? À son apogée sous Saladin et Al-Adil Ier, l’Empire ayyoubide s’étendait de la Tunisie à l’ouest au golfe Persique à l’est, et des hautes terres anatoliennes au nord au Yémen et au littoral de l’océan Indien au sud. Ses territoires centraux étaient l’Égypte, la Syrie, la Djézireh, le Hedjaz et le Yémen, couvrant les actuels Égypte, Israël/Palestine, Liban, Jordanie, Syrie, sud-est de la Turquie, certaines parties du nord de l’Irak, ouest de la péninsule Arabique et Yémen. Aucun autre État kurde n’a jamais approché cette étendue territoriale.

Combien de temps l’Empire ayyoubide dura-t-il ? 170 ans, de l’établissement du sultanat par Saladin en 1171 à la destitution d’Al-Afdal Muhammad à Hama en 1341. Le sultanat égyptien prit fin avec le coup d’État mamelouk de 1250 ; le sultanat syrien avec l’invasion mongole de 1260 ; la principauté de Hama survécut comme vassale des Mamelouks jusqu’en 1341. De l’ascension de Najm al-Din Ayyub, vers 1130, à la destitution d’Al-Afdal Muhammad en 1341, la carrière politique de la famille couvre plus de deux siècles.

Qu’est-ce qui mit fin à l’Empire ayyoubide en Égypte ? Le coup d’État mamelouk de 1250. Les Mamelouks bahrites, soldats esclaves turcs kiptchaks constitués en troupe d’élite par As-Salih Ayyub, vainquirent la septième croisade de Louis IX de France à al-Mansurah, puis assassinèrent le sultan ayyoubide Al-Mu’azzam Turanshah à Fariskur quelques semaines plus tard et s’emparèrent du pouvoir. Le sultanat mamelouk qu’ils fondèrent gouverna l’Égypte et la Syrie pendant les 250 années suivantes.

Qu’est-ce qui mit fin à l’Empire ayyoubide en Syrie ? L’invasion mongole de 1259–1260. L’armée de Hülegü Khan prit Alep en janvier 1260 et Damas en mars 1260 ; le dernier sultan ayyoubide de Syrie, An-Nasir Yusuf, fut exécuté par les Mongols en 1260. Les Mamelouks vainquirent les Mongols à Aïn Djalout en septembre 1260 et s’emparèrent de la Syrie, ne laissant que les petites principautés ayyoubides de Hama et de Homs comme vassales des Mamelouks.

Quel est l’héritage moderne de Saladin ? Saladin est l’un des souverains non occidentaux de l’époque prémoderne les plus universellement admirés dans la mémoire historique mondiale. Il apparaît chez Dante, Boccace, Walter Scott et Lessing, dans le cinéma moderne et dans l’iconographie politique de chaque nation arabe et kurde moderne qui revendique son héritage. Pour les Kurdes, Saladin est l’exemple suprême de la réussite historique kurde : un Kurde devenu le souverain musulman le plus célèbre du monde médiéval. Pour les Arabes, il est le modèle du dirigeant anticolonial. Pour les publics occidentaux, il est l’adversaire musulman chevaleresque dont la clémence à Jérusalem en 1187 contraste avec le bain de sang croisé de 1099. Des monuments modernes à Saladin se dressent au Caire, à Damas, à Erbil, sa ville natale de Tikrit se situant juste au sud de la Région du Kurdistan, et ailleurs dans les mondes kurde, arabe et musulman au sens large.

Quelle place les Ayyoubides occupaient-ils dans l’intermède kurde ? Les Ayyoubides sont l’apogée de l’intermède kurde. Les dynasties kurdes plus anciennes hasanwayhide, marwanide, chaddadide, ainsi qu’annazide, avaient gouverné des principautés régionales aux dixième et onzième siècles ; les Ayyoubides portèrent le modèle politique kurde, fondé sur la cavalerie tribale, le gouvernement par réseaux familiaux et la culture militaire des frontières, à l’échelle impériale en Égypte, en Syrie et en Djézireh. Ils prouvent que l’autorité politique kurde médiévale pouvait s’exercer au plus haut niveau de l’art de gouverner islamique.

Conclusion

L’Empire ayyoubide est la grande réalisation kurde de l’histoire prémoderne. Fondée par une famille kurde du Caucase, portée à l’échelle impériale par Saladin grâce à la conquête de l’Égypte et de la Syrie et à la reconquête de Jérusalem, maintenue pendant 170 ans à travers ses branches régionales de Damas, d’Alep, de Homs, de Hama, de Djézireh et du Yémen, puis survivant sous une forme fragmentaire jusqu’au quatorzième siècle, la dynastie compte parmi les États musulmans sunnites les plus importants du monde médiéval.

Son ampleur est sans égale dans l’histoire kurde. Son influence culturelle remodela l’islam sunnite en Égypte et en Syrie pendant des siècles. Son affrontement avec les croisés entra dans la mémoire littéraire de toutes les cultures qui ont réfléchi à la rencontre entre chrétiens et musulmans. Ses innovations administratives et militaires, notamment le corps des Mamelouks bahrites qui allait la remplacer, déterminèrent les deux siècles et demi suivants de l’histoire égyptienne et syrienne.

Et elle était kurde. L’identité tribale hadhbani de la dynastie, dont le parcours mène de Dvin dans le Caucase à Tikrit puis au Caire, se trouve au cœur du réseau familial de Saladin et à la base de chacune des branches régionales issues de la famille ayyoubide. L’identité kurde moderne voit dans l’Empire ayyoubide la preuve de la capacité kurde à accomplir de grandes réalisations politiques à l’échelle mondiale ; l’architecture du Caire, de Damas, de Jérusalem et de Mayyafariqin porte encore l’empreinte de la maison kurde qui construisit et reconstruisit ces villes.

Le tombeau de Saladin à Damas, la citadelle du Caire, les remparts de Jérusalem qu’il restaura, les madrasas qu’il fonda à travers le Levant, les institutions religieuses sunnites qu’il établit en Égypte : ce ne sont pas seulement des monuments islamiques. Ce sont des monuments kurdes, au cœur du monde arabe, huit siècles après la fin du règne de la dynastie qui les bâtit.

Références et sources savantes

Sources primaires : Ibn Shaddad, al-Nawadir al-Sultaniyya wa’l-Mahasin al-Yusufiyya, biographie contemporaine de Saladin par son juge ; Imad al-Din al-Isfahani, al-Fath al-Qussi fi’l-Fath al-Qudsi, récit d’un témoin de la campagne de 1187 ; Abu Shama, Kitab al-Rawdatayn fi Akhbar al-Dawlatayn al-Nuriyya wa’l-Salahiyya, grande chronique du treizième siècle ; Ibn al-Athir, al-Kamil fi’l-Tarikh ; Ibn Khallikan, Wafayat al-Ayan ; Ibn Jubayr, Rihla ; Ibn al-Azraq al-Fariqi, Tarikh al-Fariqi (Mayyafariqin) ; Abu’l-Fida, Mukhtasar fi Akhbar al-Bashar.

Principaux travaux universitaires : Malcolm Cameron Lyons et D. E. P. Jackson, Saladin: The Politics of the Holy War (« Saladin : la politique de la guerre sainte », Cambridge, 1982), biographie moderne de référence en anglais ; Anne-Marie Eddé, Saladin (Harvard, 2011) ; R. Stephen Humphreys, From Saladin to the Mongols: The Ayyubids of Damascus, 1193–1260 (« De Saladin aux Mongols : les Ayyoubides de Damas, de mille cent quatre-vingt-treize à mille deux cent soixante », SUNY Press, 1977), étude de référence sur les branches syriennes ; D. S. Richards, articles sur la période ayyoubide dans The Cambridge History of Egypt (« Histoire de l’Égypte de Cambridge ») ; Carole Hillenbrand, The Crusades: Islamic Perspectives (« Les croisades : perspectives islamiques », Édimbourg, 1999) ; les articles pertinents de l’Encyclopædia of Islam (« Encyclopédie de l’islam », 2e et 3e éditions) et de l’Encyclopædia Iranica (« Encyclopédie iranienne »).

Renvois internes de Kurdish-History.com : cet article d’ensemble renvoie à plus de trente biographies ayyoubides : Saladin, son père et son oncle, ses fils et ses frères, les sultans régionaux de Damas et d’Alep, les fondateurs des branches de Hama, de Homs et de Mayyafariqin, le conquérant du Yémen, le chroniqueur Ibn al-Azraq et le prince érudit ayyoubide tardif Aboulféda. Il comprend aussi des renvois aux articles d’ensemble sur les dynasties contemporaines de l’intermède kurde : Hasanwayhides, Marwanides, ainsi que Chaddadides.