Introduction
Le 18 février 1229, le plus puissant souverain chrétien d’Europe signa un traité avec le sultan ayyoubide d’Égypte, d’ascendance kurde. Jérusalem changea de mains sans bataille. Al-Kamil, petit-fils de Saladin et héritier de la dynastie ayyoubide kurde, céda Jérusalem, Bethléem et Nazareth à l’empereur du Saint-Empire Frédéric II pour dix ans, en échange d’une trêve et d’une alliance militaire. Ce calcul diplomatique saisissant d’un souverain d’origine kurde accomplissait ce que quatre croisades sanglantes n’avaient pu obtenir.
Le traité de Jaffa de 1229 est l’un des épisodes les plus controversés de l’histoire ayyoubide. Certains historiens musulmans condamnèrent Al-Kamil pour avoir livré la Ville sainte, mais les chercheurs modernes y reconnaissent de plus en plus un coup de maître stratégique : une concession temporaire donnant à la dynastie le temps de consolider son pouvoir et d’éliminer ses rivaux internes. L’accord illustre la tradition diplomatique élaborée de cette cour fondée par des Kurdes, qui privilégiait la négociation et l’art de gouverner plutôt qu’une guerre destructrice.
Sommaire
Qu’était le traité de Jaffa de 1229 ?
Qu’était le traité de Jaffa de 1229 ?
Le traité de Jaffa de 1229, également appelé traité de Jaffa et de Tall al-Ajul, fut signé le 18 février 1229 entre le sultan ayyoubide Al-Kamil et l’empereur du Saint-Empire Frédéric II. Il mit fin à la sixième croisade, fait remarquable, sans bataille majeure. Al-Kamil cédait au royaume de Jérusalem, pour dix ans, Jérusalem, Bethléem, Nazareth et un corridor reliant Jérusalem à la côte. Frédéric acceptait en retour une trêve de dix ans et promettait un soutien militaire contre tous les ennemis du sultan, y compris les autres chrétiens.
Les musulmans conservaient surtout l’accès au Haram al-Sharif, le mont du Temple ou Noble Sanctuaire, placé sous la supervision d’un cadi musulman. Les murailles de Jérusalem ne devaient pas être reconstruites, laissant la ville pratiquement sans défense. Al-Kamil faisait un pari calculé : abandonner temporairement une ville de toute façon indéfendable pour obtenir une marge de manœuvre face à des menaces internes bien plus dangereuses.
Points essentiels
• Al-Kamil était le petit-fils de Saladin et le souverain de la dynastie ayyoubide fondée par des Kurdes, l’un des États les plus puissants du monde islamique médiéval.
• La diplomatie d’un souverain d’ascendance kurde obtint ce que quatre croisades précédentes n’avaient pu gagner par la force : le transfert pacifique de Jérusalem.
• La décision d’Al-Kamil relevait de la stratégie : il échangea une ville qu’il ne pouvait défendre contre une trêve lui donnant le temps de vaincre ses rivaux bien plus dangereux au sein de la famille ayyoubide.
• Les négociations s’accompagnèrent de cadeaux, de divertissements et d’échanges intellectuels, reflétant le raffinement de la cour ayyoubide et de sa tradition diplomatique kurde.
Repères
Nom : traité de Jaffa (1229), ou traité de Jaffa et de Tall al-Ajul Date : 18 février 1229 Parties : le sultan Al-Kamil, Ayyoubide d’ascendance kurde, et Frédéric II, empereur du Saint-Empire Type : trêve de dix ans assortie de concessions territoriales Principales clauses : Jérusalem, Bethléem et Nazareth cédées aux chrétiens pour dix ans ; accès musulman au Haram al-Sharif maintenu ; murailles de Jérusalem non reconstruites ; promesse d’aide militaire de Frédéric à Al-Kamil Conflit terminé : sixième croisade (1228–1229) Dynastie : ayyoubide, fondée par Saladin et d’origine kurde, au pouvoir de 1171 à 1260 Résultat : Jérusalem aux mains des chrétiens jusqu’en 1244
Contexte historique : une dynastie sous pression
Dans les années 1220, l’Empire ayyoubide fondé par Saladin s’était fragmenté en principautés concurrentes dirigées par différentes branches de la famille kurde. Al-Kamil, souverain d’Égypte, affrontait une coalition dangereuse : son propre frère Al-Mu’azzam, émir de Damas, s’était allié aux redoutables Turcs khwarezmiens pour menacer ses territoires du nord de l’Irak et de Syrie. La lutte interne ayyoubide était pour sa survie une menace bien plus grande que les croisés.
Frédéric II arriva quant à lui au Levant en 1228, à la tête de la sixième croisade. Diplomate raffiné, il parlait arabe, admirait la culture islamique et préférait négocier plutôt que verser le sang. Al-Kamil reconnut chez lui un esprit proche du sien, un souverain conscient que la diplomatie pouvait obtenir davantage que la guerre. Les deux hommes ne se rencontrèrent jamais, mais menèrent durant des mois des négociations secrètes par l’intermédiaire d’émissaires, accompagnées de cadeaux et de discussions savantes.
Les clauses du traité : la diplomatie plutôt que la guerre
Les dispositions furent soigneusement équilibrées pour offrir à chacun l’essentiel. Frédéric recevait Jérusalem, Bethléem, Nazareth, Toron et Sidon, de quoi proclamer un triomphe dans la chrétienté. Al-Kamil maintenait le Haram al-Sharif sous supervision musulmane, empêchait la reconstruction des murailles de Jérusalem, ce qui limitait la valeur militaire d’une ville indéfendable pour les croisés, et obtenait la promesse d’une aide militaire de Frédéric contre tous ses ennemis, même chrétiens.
Le traité fut profondément impopulaire dans les deux camps. Les critiques musulmans accusaient Al-Kamil de trahir l’oumma en livrant la troisième ville sainte de l’islam. Des chrétiens, dont le pape lui-même, reprochaient à Frédéric de négocier avec les musulmans et de laisser Jérusalem sans murailles. À son départ d’Acre, des Latins furieux lui jetèrent des abats. Les deux dirigeants avaient pourtant compris que l’accord servait parfaitement leurs intérêts stratégiques.
La stratégie d’Al-Kamil : le pragmatisme kurde
Les chercheurs modernes considèrent de plus en plus la décision d’Al-Kamil comme un coup de maître stratégique. Al-Mu’azzam avait détruit les murailles de Jérusalem en 1219 précisément pour empêcher les croisés d’en faire une forteresse. Sans elles, la ville n’avait aucune valeur militaire. Al-Kamil céda une cité indéfendable en échange d’un puissant allié européen contre ses véritables ennemis : ses parents ayyoubides et les mercenaires khwarezmiens qui menaçaient ses territoires septentrionaux.
La stratégie porta ses fruits. Al-Mu’azzam mourut en 1227, et Al-Kamil utilisa le répit du traité pour prendre Damas et consolider son pouvoir dans l’Empire ayyoubide. Jérusalem revint aux mains des musulmans en 1244, lorsque les forces khwarezmiennes s’en emparèrent. La concession de dix ans s’avéra ainsi temporaire, comme Al-Kamil l’avait prévu.
Cette diplomatie pragmatique et calculée caractérise la tradition politique kurde. Des Ayyoubides aux Marwanides, les souverains kurdes choisirent à plusieurs reprises la négociation stratégique plutôt que la guerre idéologique, comprenant que survie et souveraineté exigent de la souplesse.
Chronologie des événements essentiels
1218–1221 — La cinquième croisade vise l’Égypte ; Al-Kamil la défend avec succès.
1219 — Al-Mu’azzam détruit les murailles de Jérusalem pour en priver les croisés.
1227 — Mort d’Al-Mu’azzam, frère et rival d’Al-Kamil.
Septembre 1228 — Frédéric II arrive à Acre ; début des négociations secrètes.
18 février 1229 — Signature du traité de Jaffa ; Jérusalem est cédée pour dix ans.
1229 — Al-Kamil prend Damas et consolide le pouvoir ayyoubide.
1238 — Mort d’Al-Kamil ; le terme de dix ans du traité approche.
1244 — Les Khwarezmiens reprennent Jérusalem pour l’islam ; elle reste ensuite musulmane.
Héritage et portée pour l’histoire kurde
Le traité de Jaffa de 1229 importe à l’histoire kurde parce qu’il montre la persistance d’un art de gouverner élaboré chez les Ayyoubides d’ascendance kurde, plusieurs décennies après la mort de Saladin. Al-Kamil, rarement présenté comme kurde dans l’histoire populaire, était pourtant le petit-fils de Saladin et l’héritier d’une dynastie kurde. Sa capacité à négocier avec le plus puissant souverain chrétien du monde, à obtenir les concessions nécessaires et à transformer une perte temporaire en avantage durable témoigne de cette tradition politique.
Le traité illustre aussi un thème récurrent des histoires kurde et ayyoubide : la tension entre cohésion interne et menaces extérieures. Les principaux ennemis d’Al-Kamil étaient ses propres parents. Comme tant de projets politiques kurdes, l’Empire ayyoubide fut affaibli par ses divisions internes. La tradition politique kurde a constamment produit de brillants dirigeants, Saladin, Al-Kamil ou Nasr al-Dawla, tout en peinant à assurer la continuité institutionnelle.
Le traité de Jaffa demeure une remarquable démonstration de ce qu’un pouvoir d’ascendance kurde pouvait accomplir sur la scène mondiale : résoudre pacifiquement une guerre religieuse par une négociation entre égaux, au service des intérêts durables de la dynastie ayyoubide et du monde islamique.
Questions fréquentes
Qu’était le traité de Jaffa de 1229 ?
Une trêve de dix ans signée le 18 février 1229 entre le sultan ayyoubide Al-Kamil, petit-fils de Saladin, et l’empereur du Saint-Empire Frédéric II. Al-Kamil cédait Jérusalem, Bethléem et Nazareth aux chrétiens en échange d’une alliance militaire et d’une trêve. Les musulmans conservaient l’accès au Haram al-Sharif.
Al-Kamil était-il kurde ?
Al-Kamil était le petit-fils de Saladin et membre de la dynastie ayyoubide, fondée par une famille kurde de la tribu Rawadiya/Hadhbani de Tikrit. La dynastie était d’origine kurde, bien que sa cour fût culturellement diverse à l’époque d’Al-Kamil.
Pourquoi Al-Kamil céda-t-il Jérusalem ?
Ses murailles avaient été détruites en 1219, la rendant militairement indéfendable. Les véritables menaces venaient de princes ayyoubides rivaux et de mercenaires khwarezmiens. Il échangea une ville sans valeur stratégique contre une alliance militaire européenne lui donnant le temps de consolider son pouvoir. Jérusalem revint aux mains des musulmans en 1244.
Références et lectures complémentaires
Wikipédia : traité de Jaffa (1229)
Abu-Munshar, M.Y. Le sultan Al-Kamil, l’empereur Frédéric II et la remise de Jérusalem. International Journal of Social Science and Humanity, 2013.
Riley-Smith, J. Les croisades : une histoire. Bloomsbury, 2014.
