Introduction
Le 8 juillet 1937, la Turquie, l’Iran et l’Irak, États qui s’étaient partagé le Kurdistan, signèrent avec l’Afghanistan un pacte de non-agression au palais de Saadabad, à Téhéran. Le traité, également appelé pacte de Saadabad, les engageait à respecter mutuellement souveraineté et intégrité territoriale, à s’abstenir de toute agression et à ne pas intervenir dans leurs affaires intérieures respectives. D’apparence ordinaire dans la diplomatie de l’entre-deux-guerres, il avait pour les Kurdes une portée plus inquiétante : une coopération entre les trois États gouvernant le Kurdistan, conçue en partie pour réprimer le séparatisme kurde et empêcher les mouvements de franchir leurs frontières communes.
Pour l’histoire kurde, Saadabad représente une phase nouvelle et terrifiante : les États qui avaient partagé le Kurdistan cessèrent de s’affronter pour ses territoires et commencèrent à coopérer pour contrôler sa population. Les traités précédents l’avaient divisé entre empires. Celui-ci réunissait ces empires devenus États-nations contre les Kurdes eux-mêmes. Ce fut la première alliance de sécurité régionale conçue, en partie, pour contenir leurs aspirations nationales.
Sommaire
Qu’était le traité de Saadabad ?
Qu’était le traité de Saadabad ?
Ce pacte de non-agression fut signé le 8 juillet 1937 au palais de Saadabad, à Téhéran, par la Turquie, l’Iran, l’Irak et l’Afghanistan. Prévu pour cinq ans, il les engageait à une paix et une amitié perpétuelles, au respect mutuel de leur souveraineté et de leur intégrité territoriale, à la non-agression, à la non-ingérence et à des consultations en cas de menace extérieure. Ses dix articles prévoyaient notamment des réunions annuelles des ministres des Affaires étrangères.
Parfois appelé « Entente orientale », il fut la première grande alliance régionale de sécurité entre nations musulmanes du Moyen-Orient. Promu par le roi afghan Mohammed Zahir Shah, il était fermement soutenu par Mustafa Kemal Atatürk et Reza Shah Pahlavi. La Grande-Bretagne exerça une influence en coulisses, cherchant à renforcer sa position au Proche et au Moyen-Orient et à faire du groupement un rempart contre l’expansion soviétique et l’intérêt croissant de l’Allemagne et de l’Italie pour la région.
Points essentiels
• Trois des quatre signataires, Turquie, Iran et Irak, s’étaient partagé le Kurdistan. Leur engagement de non-ingérence et de sécurité frontalière revenait en pratique à réprimer les mouvements transfrontaliers et le séparatisme kurdes.
• Le pacte intervint dans une période de forte répression : la Turquie venait d’écraser la révolte de Dersim (1937–1938), l’Iran sédentarisait de force les tribus nomades et l’Irak consolidait le contrôle arabe sur les régions kurdes.
• La non-ingérence permettait à chaque État de réprimer sa population kurde sans craindre le soutien des voisins aux rebelles, supprimant les refuges transfrontaliers dont dépendaient les mouvements.
• Le pacte servit de modèle aux coopérations antikurdes ultérieures entre Turquie, Iran et Irak, du pacte de Bagdad (1955) à l’accord d’Alger (1975), jusqu’au présent.
Repères
Traité : traité ou pacte de Saadabad, Entente orientale Date : 8 juillet 1937 ; ratification le 25 juin 1938 Signataires : Turquie, Iran, Irak et Afghanistan Type : pacte de non-agression et alliance régionale de sécurité Durée : cinq ans pour la période initiale Dispositions principales : non-agression, non-ingérence, respect mutuel de la souveraineté et des frontières, consultations face aux menaces extérieures Dimension kurde : coopération turco-irano-irakienne contre le séparatisme et les mouvements kurdes transfrontaliers Contexte : révolte de Dersim en Turquie (1937–1938), sédentarisation forcée en Iran, consolidation du pouvoir arabe au Kurdistan irakien Héritage : modèle de coopération antikurde ; précurseur du pacte de Bagdad (1955)
Contexte historique : les années 1930, une décennie de répression
Les années 1930 furent l’une des périodes les plus sombres de l’histoire kurde. En Turquie, le gouvernement d’Atatürk avait écrasé les révoltes de cheikh Saïd (1925) et de l’Ararat (1927–1930). Il préparait l’assaut dévastateur de Dersim (1937–1938), avec massacres, déportations et destruction de communautés. L’État niait toute identité kurde, interdisait la langue et qualifiait les Kurdes de « Turcs des montagnes ».
En Iran, Reza Shah Pahlavi imposait la sédentarisation : les tribus nomades devaient abandonner leur mode de vie et s’établir dans des zones contrôlées par le gouvernement. L’expression politique kurde était réprimée et le pouvoir central s’étendait aux régions auparavant partiellement autonomes. En Irak, le royaume officiellement indépendant depuis 1932 consolidait le contrôle arabe sur les territoires kurdes, ignorant les promesses d’autonomie de la déclaration de Noël (1922) et réprimant leurs mouvements politiques.
Les trois États gouvernant des territoires kurdes réprimaient donc activement identité, autonomie et organisation politique. Saadabad donna un cadre diplomatique à cette répression, assurant à chacun la possibilité d’agir sans ingérence de ses voisins.
La dimension kurde : un pacte contre la liberté
Du point de vue kurde, la clause de non-ingérence constituait une garantie réciproque d’impunité. Elle permettait à la Turquie d’écraser Dersim sans que l’Iran ou l’Irak offrent refuge aux Kurdes. L’Iran pouvait sédentariser les tribus de force sans soutien turc ou irakien à leur résistance. L’Irak pouvait réprimer les mouvements sans que les combattants trouvent un refuge sûr de l’autre côté de la frontière.
Pour la résistance, les conséquences étaient dévastatrices. Le caractère transfrontalier du Kurdistan avait toujours été à la fois une épreuve et une ressource : les limites impériales divisaient la population, mais les montagnes offraient un abri. Poursuivis par un État, les combattants pouvaient se replier chez le voisin. Le pacte cherchait à fermer cette issue en assurant la coopération des trois États contre leurs mouvements.
Le calendrier est révélateur. Le traité fut signé en juillet 1937, année du massacre de Dersim, l’un des épisodes les plus effroyables de violence antikurde du 20e siècle. Les forces turques tuèrent des milliers de civils, en déportèrent des dizaines de milliers et détruisirent des communautés entières. Saadabad assura le détournement du regard des voisins. Pour les Kurdes de Dersim, la « non-ingérence » était une condamnation à mort.
Chronologie des événements essentiels
1925 — Répression de la révolte de cheikh Saïd en Turquie ; interdiction de l’identité kurde.
1927–1930 — Révolte de l’Ararat ; proclamation puis destruction de sa république.
1932 — Indépendance officielle de l’Irak ; promesses d’autonomie kurde non tenues.
1935 — Début des négociations du pacte à Genève.
8 juillet 1937 — Signature au palais de Saadabad, à Téhéran.
1937–1938 — Révolte et massacre de Dersim ; des milliers de Kurdes tués et déportés.
25 juin 1938 — Ratification et entrée en vigueur.
1955 — Signature du pacte de Bagdad, prolongeant la coopération régionale antikurde.
Héritage et portée pour l’histoire kurde
Saadabad transforma fondamentalement la lutte kurde. Les traités antérieurs avaient partagé le Kurdistan entre empires concurrents ; celui-ci unissait les États qui le gouvernaient dans la répression des aspirations nationales. Alors que les Kurdes avaient pu exploiter les rivalités, Ottomans contre Safavides ou Irak contre Iran, le pacte cherchait à supprimer cette marge de manœuvre.
Cette coopération trilatérale antikurde se poursuivit durant le 20e siècle. Le pacte de Bagdad (1955) rapprocha Turquie et Irak sous une protection occidentale. L’accord d’Alger (1975) entre Irak et Iran sacrifia explicitement l’autonomie à la normalisation bilatérale. Aujourd’hui encore, Turquie, Iran, Irak et Syrie coopèrent régulièrement sur les questions de sécurité kurdes, dans la continuité de cette logique.
Une ironie amère entoure le pacte : le gouvernement irakien signataire était dirigé par Bakr Sidqi, officier kurde, avec le Premier ministre turkmène Hikmat Sulayman. Qu’un dirigeant d’origine kurde participe à un pacte conçu pour réprimer les mouvements kurdes illustre la complexité politique du système des États-nations. Des individus kurdes pouvaient s’élever dans leurs structures, tandis que celles-ci réprimaient systématiquement les aspirations nationales.
Questions fréquentes
Qu’était le traité de Saadabad ?
Un pacte de non-agression signé le 8 juillet 1937 à Téhéran par la Turquie, l’Iran, l’Irak et l’Afghanistan. Il prévoyait non-agression, non-ingérence et respect mutuel des frontières. Pour les Kurdes, il constituait une coopération entre les trois États gouvernant le Kurdistan, conçue en partie pour réprimer le séparatisme.
Quelles furent ses conséquences pour les Kurdes ?
Sa non-ingérence permettait à chaque État de réprimer sa population sans soutien ni refuge offerts aux rebelles par les voisins. Il supprimait les abris transfrontaliers traditionnels des mouvements et fut signé dans une période de violence intense, dont le massacre de Dersim.
A-t-il créé un précédent de coopération antikurde ?
Oui. Il établit un modèle turco-irano-irakien prolongé par le pacte de Bagdad (1955), l’accord d’Alger (1975) et jusqu’au présent. La coopération des États pour contenir les mouvements kurdes reste un trait déterminant de la sécurité au Moyen-Orient.
Références et lectures complémentaires
Wikipédia : traité de Saadabad
LegalClarity : le pacte de Saadabad, histoire, signataires et obligations
McDowall, D. Une histoire moderne des Kurdes. I.B. Tauris, 2004.
