Au cœur des terres escarpées du Kurdistan, où les anciennes madrasas résonnaient des chants des savants et où les vents portaient les récits d’un patrimoine linguistique, Elî Teremaxî apparaît comme une figure fondatrice de l’évolution de la tradition intellectuelle kurde. Actif à la fin du 17e ou au début du 18e siècle, sa chronologie exacte faisant débat, ce linguiste, écrivain et pédagogue kurde rédigea ce qui est largement considéré comme la première grammaire complète de la langue kurde. Connue sous les titres « Serfa Kurmancî » ou « Tesrîfa Kurdî », son œuvre marqua un tournant révolutionnaire vers l’enseignement du savoir islamique en langue vernaculaire, rendant des notions grammaticales complexes accessibles dans la langue maternelle de son peuple.
Les efforts de Teremaxî dépassaient la seule pédagogie ; ils représentaient une affirmation audacieuse de l’identité culturelle kurde dans l’ensemble multilingue des empires ottoman et perse. Alors que les empires se disputaient les frontières du Kurdistan, la madrasa de Teremaxî, dans son village isolé, devint un foyer de préservation et de valorisation du dialecte kurmandji. Cet article de blog explore sa vie énigmatique, de ses origines à Miks, dans le district de Bahçesaray de la province de Van, à son héritage savant durable. Il examine le contexte historique du passage au kurde comme langue du savoir, ses voyages d’étude, ses œuvres novatrices, ses innovations thématiques et les débats savants qui l’entourent encore. À une époque où l’arabe et le persan dominaient le discours savant, les contributions de Teremaxî annonçaient l’essor de la prose et de la linguistique kurdes, influençant des générations de savants et de linguistes.
Contexte historique : le Kurdistan à l’ombre des empires
L’époque d’Elî Teremaxî fut une période de profonde transition au Kurdistan, région fragmentée entre les provinces orientales de l’Empire ottoman et les domaines safavides déclinants de la Perse. Le 17e siècle vit les frontières se consolider après le traité de Zuhab de 1639, qui partagea les terres kurdes entre ces puissances et favorisa une mosaïque d’émirats semi-autonomes comme le Soran, le Bahdinan et le Botan. Les Kurdes, majoritairement sunnites au nord et fidèles à diverses confessions au sud, évoluaient dans un monde multilingue où l’arabe servait le savoir religieux, le persan dominait la littérature de cour et le turc ottoman régissait l’administration. Les dialectes kurdes, en particulier le kurmandji au nord et le gorani au sud, s’épanouissaient néanmoins dans les traditions orales, la poésie et les épopées populaires.
Cette période marqua l’« âge d’or » de la littérature kurde (16e–17e siècles), des poètes comme Melayê Cizîrî et Ehmedê Xanî portant le kurmandji à des sommets littéraires par des mathnawis et des ghazals imprégnés de mystique soufie. La prose restait toutefois rare, les travaux savants demeurant cantonnés au persan ou à l’arabe. Le processus de vernacularisation, qui consiste à faire passer les textes savants dans les langues locales, commença à s’accélérer au 17e siècle, sous l’influence des réformes ottomanes et du déclin du centralisme safavide. L’œuvre de Teremaxî naquit dans ce milieu, contestant l’hégémonie des langues classiques en défendant l’usage du kurde dans l’enseignement des medrese, ou madrasas.
Les frontières orientales de l’Empire ottoman, dont Miks où Teremaxî naquit, étaient des foyers d’échanges culturels et de conflits. Des madrasas parsemaient le paysage et formaient les mollahs aux sciences islamiques, mais les étudiants avaient souvent du mal avec les textes arabes. Teremaxî répondit à cette difficulté, incarnant la « révolution vernaculaire » que Michiel Leezenberg décrit comme une condition préalable à la formation d’une langue nationale. Ses contemporains, comme Mulla Yûnus, expérimentaient eux aussi la prose kurde, signe d’un éveil intellectuel plus large dans un contexte de déclin impérial.
Jeunesse : des collines de Miks aux aspirations savantes
La date de naissance d’Elî Teremaxî reste contestée, ce qui reflète les difficultés à documenter les figures kurdes de l’époque prémoderne. Au milieu du 19e siècle, le savant Mahmud Bayazidi situa sa naissance vers 1591 dans la province de Miks, aujourd’hui dans le sud-est de la Turquie, et sa mort en 1653. Des chercheurs modernes comme Michiel Leezenberg défendent toutefois une chronologie plus tardive, de la fin du 17e au début du 18e siècle, sur la base d’analyses linguistiques et historiques. Ce débat vient de la datation potentiellement erronée de Bayazidi, qui a peut-être confondu Teremaxî avec des poètes antérieurs.
Né dans le village de Teremax, aujourd’hui Yaylakonak dans le district de Bahçesaray, province de Van, Teremaxî grandit dans un milieu rural kurde des montagnes de l’actuelle province de Van.
Miks, qui appartient à la vaste région montagneuse du Hakkari, était un berceau de la vie tribale kurde, où éleveurs nomades et agriculteurs sédentaires coexistaient sous l’autorité d’émirs locaux. De langue maternelle kurmandjie, le jeune Elî aurait assimilé le folklore oral, les hymnes soufis et les enseignements islamiques des mollahs villageois. Ses origines familiales restent obscures, mais son parcours savant suggère un foyer modeste et ouvert au savoir, peut-être engagé dans l’enseignement religieux.
Son enfance dans ce village de montagne le mit au contact de la vitalité culturelle de la région : fêtes de Newroz et récitations épiques de Mem û Zîn, ainsi que débats de madrasa.
La proximité des frontières persanes favorisait le multilinguisme, avec l’arabe pour l’étude du Coran et le persan pour la poésie. Les premières aptitudes linguistiques de Teremaxî apparurent probablement là, alors qu’il affrontait les difficultés de l’apprentissage de la grammaire arabe, obstacle courant pour les étudiants non arabophones. Cette lutte personnelle inspirerait plus tard son œuvre majeure.
Dès l’adolescence, Teremaxî entreprit un pèlerinage savant, rite de passage des aspirants mollahs. Il étudia dans les madrasas kurdes locales avant de se rendre à Bagdad et à Mossoul, centres intellectuels ottomans réputés pour leurs bibliothèques et leurs oulémas. Certains récits prolongent ses voyages jusqu’en Égypte, où il aurait approfondi la jurisprudence islamique, la philosophie et la linguistique. Des études complémentaires dans les émirats du Soran et du Bahdinan, grands foyers du savoir kurde, affinèrent sa connaissance des dialectes kurmandjis et des variations régionales.
Ces voyages étaient éprouvants et traversaient des frontières déchirées par les escarmouches ottomano-safavides. Ils enrichirent pourtant la vision du monde de Teremaxî, en le mettant au contact de diverses traditions grammaticales. De retour à Teremax, il fonda une mosquée et une madrasa, s’affirmant comme un enseignant attaché à l’éducation en langue vernaculaire. Sa vie reliait ainsi des racines rurales à un savoir cosmopolite, préparant ses innovations linguistiques.
Formation intellectuelle : maîtriser les langues dans les madrasas
L’éducation de Teremaxî illustrait le système des medrese, où les étudiants passaient de la mémorisation élémentaire du Coran à des sciences avancées comme le fiqh, la jurisprudence, et le nahw, la syntaxe. À Bagdad et à Mossoul, il étudia des textes arabes comme le « Sa’dînî » d’Al-Taftazani, ouvrage fondamental de morphologie auquel il ferait plus tard référence. Ces villes, peuplées de savants venus de tout le monde islamique, lui firent découvrir des traités de grammaire persane, favorisant son approche comparative.
Au Soran et au Bahdinan, sous des émirs kurdes, Teremaxî rencontra une tradition vernaculaire en plein essor. Des poètes comme Yusuf Yaska influencèrent son style didactique, en privilégiant un apprentissage accessible. Il maîtrisa le kurmandji, l’arabe et le persan, reconnaissant des parallèles structurels entre le kurde et le persan, deux langues indo-iraniennes distinctes de l’arabe sémitique.
De retour à Teremax, sa madrasa devint un centre pour les étudiants locaux, dont beaucoup éprouvaient des difficultés avec l’arabe. L’innovation de Teremaxî consistait à traduire les termes techniques en kurde, démocratisant le savoir. Cette période affermit son rôle de pionnier de la « vernacularisation », contestant l’élitisme des langues classiques.
Carrière et œuvres : forger la première grammaire kurde
La carrière de Teremaxî se concentra sur l’enseignement et l’écriture, sa madrasa servant de laboratoire d’expérimentation linguistique. Sa principale œuvre conservée, « Serfa Kurmancî », répondait au vide pédagogique en proposant un guide de morphologie kurde. Divisée en deux parties, elle présente d’abord les grammaires arabe et persane, en traduisant les termes et en citant des autorités comme Al-Taftazani. La seconde partie compare les structures kurdes, relève les conjugaisons verbales, les déclinaisons nominales et les nuances syntaxiques.
Il omettait des traits complexes comme la construction ergative, se concentrant sur l’essentiel pour les débutants. Un extrait éloquent souligne sa mission : « Lecteur, sache qu’il est également nécessaire pour le peuple kurde... qu’il connaisse la science du sarf dans la langue kurde. » Cette vision égalitaire plaçait le kurde sur un pied d’égalité avec l’arabe et le persan, une position radicale.
D’autres œuvres lui sont attribuées selon certaines sources, notamment « Qewlê Yekane » (Récit unique), « Moriya Yaqut » (La perle de Yakut), « Kurêd Wetan » (Fils de la patrie) et « Jiyîna Heqîqet û Xewn » (Vie réelle et sommeil), des récits didactiques destinés aux étudiants. Seule la grammaire subsiste toutefois, diffusée par des manuscrits dans les madrasas du nord du Kurdistan.
Les écrits de Teremaxî précédèrent des grammaires européennes comme l’ouvrage italo-kurde de Garzoni de 1787, faisant de lui un linguiste fondateur. Sa carrière, bien que locale, influença les tendances vernaculaires du 18e siècle, comme on le voit dans les œuvres de Mulla Yûnus.
Les thèmes des écrits de Teremaxî : égalité, pédagogie et fierté vernaculaire
Les thèmes de Teremaxî tournaient autour de l’équité linguistique et de la réforme de l’enseignement. Il voyait dans la grammaire le « fondement de toutes les sciences », que les Kurdes devaient impérativement maîtriser dans leur langue. En comparant le kurde au persan et à l’arabe sans hiérarchie, il affirmait une égalité culturelle et contestait la domination classique.
Sur le plan pédagogique, son œuvre simplifiait les notions pour les personnes dont l’arabe n’était pas la langue maternelle, en utilisant des exemples kurdes pour illustrer les règles. Cette approche annonçait l’enseignement moderne des langues, privilégiant l’utilité pratique à l’apprentissage mécanique.
La fierté vernaculaire imprègne son texte, qui défend la place du kurde dans les programmes des medrese, une forme d’« hérésie » face aux normes perso-arabes, comme le note Leezenberg. Des thèmes d’unité entre les dialectes apparaissent discrètement, posant les bases de la linguistique nationaliste ultérieure.
Épreuves personnelles : isolement et persévérance intellectuelle
La vie de Teremaxî fut marquée par l’isolement rural, loin des centres impériaux. Les difficultés comprenaient des moyens limités pour produire les manuscrits et une possible résistance de traditionalistes favorables à l’arabe. Sa madrasa, bien qu’influente, fonctionnait dans une région instable, exposée aux conflits tribaux.
Il mourut à Teremax, probablement au début du 18e siècle, laissant un héritage préservé par la transmission orale et les copies.
Héritage : les fondements de la linguistique kurde
L’influence d’Elî Teremaxî perdure comme celle du fondateur de la grammaire kurde, qui inspira des savants du 19e siècle comme Bayazidi, lequel révisa son œuvre. Ses efforts de vernacularisation ouvrirent la voie au développement de la prose, essentiel à la kurdologie moderne.
Dans le Kurdistan contemporain, au milieu des efforts de revitalisation linguistique, Teremaxî symbolise la résistance des savoirs autochtones. Des publications comme l’édition turque de 2018 assurent la résonance de sa voix.
La vie et l’œuvre d’Elî Teremaxî incarnent l’esprit de l’éveil intellectuel kurde. Malgré les débats de datation, sa grammaire demeure une pierre angulaire, affirmant la force de la langue vernaculaire dans la préservation du patrimoine.
Références
Wikipédia, « Elî Teremaxî » — citant Leezenberg (2014) et Hassanpour (1992).
Michiel Leezenberg, « Elî Teremaxî et la vernacularisation de l’enseignement des medrese au Kurdistan », Iranian Studies 47:5 (2014), p. 713–728 — la principale étude savante de Teremaxî et de la Serfa Kurmancî.
M. Khaznadar (dir.), Destura erebî bi zimanê kurdî, Bagdad, 1971 — première édition publiée de la Serfa Kurmancî.
Amir Hassanpour, Nationalisme et langue au Kurdistan, 1918–1985, San Francisco : Mellen Research University Press, 1992 — situe Teremaxî dans l’histoire du développement linguistique kurde.
