Mahmud Bayazidi (1797–1859), connu en kurde sous le nom de Mehmûdê Bazîdî, est une figure fondatrice de la préservation et de la documentation de la langue kurde, de l’histoire et de la culture kurdes à une époque de profonds bouleversements politiques dans l’Empire ottoman. Né à Bayazid, ville d’Anatolie orientale aujourd’hui appelée Doğubeyazıt, en Turquie, cet érudit aux multiples savoirs reliait dans ses œuvres l’enseignement islamique traditionnel aux nouveaux intérêts ethnographiques et philologiques. Ses collaborations avec des savants russes, en particulier le consul Auguste Jaba, permirent de réunir de précieux manuscrits kurdes et de les transmettre à Saint-Pétersbourg, les mettant à l’abri pour les générations futures.
Alors que le pouvoir de cet Empire ottoman se centralisait et démantelait les principautés kurdes semi-autonomes, les écrits de Bayazidi recueillirent les coutumes, les dialectes et les récits historiques des Kurdes, offrant un rare point de vue de l’intérieur. Si une grande partie de son œuvre resta inédite de son vivant, ses contributions posèrent les fondements de la kurdologie moderne. Cet article examine sa vie, sa formation, ses principales collaborations, ses œuvres marquantes, les thèmes de ses travaux et son héritage durable, en s’appuyant sur des sources historiques pour éclairer le parcours d’un érudit dont les efforts dépassèrent les contraintes de son époque.
Contexte historique : le Kurdistan au milieu du 19e siècle
Le 19e siècle fut une époque de transformations pour les Kurdes, peuple réparti entre les empires ottoman, perse et russe. Le Kurdistan, région aux contours peu précis couvrant des parties de la Turquie, de l’Iran, de l’Irak et de la Syrie actuels, se caractérisait par des confédérations tribales et des émirats semi-indépendants comme ceux de Bayazid, du Botan et du Soran. Ces principautés jouissaient d’une relative autonomie sous la suzeraineté ottomane, mais les réformes centralisatrices des Tanzimat (1839–1876) affaiblirent les pouvoirs locaux, provoquant des soulèvements et la dissolution des émirats. Les guerres russo-ottomanes (1828–1829 et 1853–1856, cette dernière étant connue comme la guerre de Crimée) déstabilisèrent encore la région, tandis que l’expansion russe dans le Caucase et en Anatolie orientale apportait de nouvelles influences.
Au milieu de ces changements, les orientalistes européens s’intéressèrent aux sujets non turcs de l’Empire ottoman, notamment aux Kurdes. Tirant parti de leur proximité géographique et de leurs ambitions impériales, les savants russes cherchèrent des informateurs locaux pour documenter les langues et les cultures. Dans ce contexte, Bayazidi fut un érudit actif ancré dans les traditions islamiques, et non une source passive. Ses travaux coïncidèrent avec le déclin de la poésie kurde classique en gorani et l’essor de la prose en kurmandji, dialecte du Nord qu’il utilisait principalement. Contrairement aux écrivains nationalistes ultérieurs, Bayazidi adoptait une démarche ethnographique de préservation, alliant savoir local et mécénat extérieur.
La chute de l’émirat de Bayazid dans les années 1840, dans le cadre des efforts ottomans pour réprimer les troubles tribaux, contraignit de nombreux intellectuels comme Bayazidi à partir. Erzurum, ville ottomane stratégique proche de la frontière russe, devint un centre pour ces personnalités, où les consulats facilitaient les échanges entre cultures. C’est là que Bayazidi rencontra Auguste Jaba, tournant décisif de sa carrière.
Jeunesse et formation : les fondements d’un savoir dans une ville frontalière
Mahmud Bayazidi naquit en 1797 à Bayazid, ville fortifiée au carrefour des influences ottomanes, perses et russes. Située près du mont Ararat, Bayazid était un centre de la vie tribale kurde, peuplé de Kurdes, d’Arméniens et de Turcs. Ses origines familiales restent obscures, mais son titre de « mollah » suggère une formation religieuse, courante chez les intellectuels kurdes. Enfant, Bayazidi commença son éducation par le Coran, entrée habituelle dans les études islamiques. Il maîtrisa l’arabe, langue des textes religieux, avant d’apprendre le persan, langue littéraire commune de la région, et le turc ottoman, langue administrative de l’Empire.
Le kurde, sa langue maternelle, ne lui fut pas enseigné de manière formelle : il l’acquit à travers les traditions orales et les madrasas locales. Sa maîtrise du kurmandji, dialecte parlé dans le nord du Kurdistan, allait plus tard caractériser ses contributions. En quête d’un savoir plus poussé, il se rendit à Tabriz, dans le nord-ouest de l’Iran, centre intellectuel animé sous le pouvoir qadjar. Il y étudia probablement auprès de savants persans, approfondissant l’histoire, la philosophie et la linguistique. Tabriz l’exposa à diverses influences, notamment aux confréries soufies comme la Naqshbandiyya, très présentes chez les Kurdes, qui privilégiaient l’apprentissage spirituel et éthique.
De retour à Bayazid, Bayazidi enseigna dans les madrasas et servit peut-être des dirigeants locaux comme Behlûl Pacha. Cette période lui permit de perfectionner ses compétences de copiste et de commentateur de manuscrits, essentielles avant l’imprimerie. Toutefois, la répression ottomane des émirats kurdes dans les années 1840 rompit cette stabilité. La chute de l’émirat de Bayazid le conduisit à s’installer à Erzurum vers 1850. Il y évolua dans une ville grouillant de réfugiés, de diplomates et d’espions, contexte de sa future collaboration avec les milieux russes.
Carrière et collaborations : un lien entre les empires
La carrière savante de Bayazidi prit son essor lorsqu’Auguste Jaba, consul russe à Erzurum, l’employa comme spécialiste de la langue, de l’histoire et de la culture kurdes. Ce partenariat était mutuellement bénéfique : Jaba lui apportait un soutien financier et des ressources, tandis que Bayazidi apportait son expertise sur la langue, l’histoire et la culture kurdes. Dans les années qui suivirent, ils réunirent des documents envoyés à l’Académie des sciences de Russie à Saint-Pétersbourg.
Leur collaboration se déroula sur fond de guerre de Crimée (1853–1856), qui renforça l’intérêt russe pour les minorités ottomanes. Le rôle de Bayazidi dépassait la traduction : il rassembla activement plus de 50 volumes manuscrits de classiques kurdes, notamment des épopées de Feqiyê Teyran, de Melayê Bateyî, de Melayê Cizîrî, ainsi que l’œuvre d’Ehmedê Xanî, Mem û Zîn. Ces ouvrages furent envoyés à la bibliothèque de Saint-Pétersbourg, préservant des textes qui auraient autrement pu disparaître dans les troubles régionaux. Margarita Rudenko publia ensuite une description de cette collection en 1961 sous le titre About the Hand-Written Kurdish Texts in Leningrad (« Sur les textes manuscrits kurdes de Leningrad »).
Le travail de Bayazidi avec Jaba portait aussi sur l’édition de grammaires anciennes. En 1858–1859, il révisa la grammaire kurde-arabe-persane d’Ali Taramokhi, datant des 15e–16e siècles, pour l’adapter à un usage contemporain. Ce travail reflétait son souci de diffuser le savoir en kurde, pour le rendre accessible au-delà des élites. Leurs projets communs comprenaient un dictionnaire kurde-français, publié à titre posthume en 1879, premier ouvrage de ce type qui aida les savants européens à étudier les dialectes kurdes.
Malgré sa productivité, Bayazidi rencontra des difficultés. Ses écrits étaient commandés pour un public étranger, plutôt que pour des lecteurs kurdes, ce qui limitait leur influence immédiate. La sensibilité politique d’une collaboration avec les Russes dans un contexte de tensions russo-ottomanes l’isola peut-être. Il mourut en 1859 à Erzurum, peut-être de maladie, à l’âge de 62 ans, laissant plusieurs manuscrits inédits.
Œuvres marquantes : ethnographie, histoire et linguistique
L’œuvre de Bayazidi couvre l’ethnographie, l’historiographie, la linguistique et le folklore, avec le souci de préserver l’identité kurde par la prose. Son ouvrage ethnographique le plus connu est ’Adat u Rusumatname-ye Akradiye (Us et coutumes des Kurdes), description détaillée de la vie kurde au 19e siècle. Écrit en kurmandji, il aborde les structures sociales, les guerres tribales, les rites du mariage, les jeux, l’élevage des chevaux et les rapports entre les sexes. Bayazidi comparait les pratiques kurdes aux pratiques françaises, relevant la relative liberté des femmes face à certaines formes d’oppression. Publié en 1963 par Rudenko avec une traduction russe, il constitue une auto-ethnographie mêlant observations de l’intérieur et critiques normatives fondées sur l’éthique islamique.
En linguistique, le manuscrit de Bayazidi de 1856, TuhfaTulkhulan (Don aux généreux), analysait la grammaire kurde pour Jaba. Influencé par les modèles arabes, il abordait la phonologie, la morphologie, la syntaxe et la lexicologie en réunissant des éléments du kurmandji et du sorani. Il inventait des termes pour les concepts linguistiques, mettant en évidence les synonymes et les variations dialectales. Cet ouvrage, resté inédit jusqu’à des études récentes, constitue la première grammaire kurde complète, précédant de plus d’un siècle la kurdologie moderne.
En historiographie, Bayazidi traduisit du persan en kurmandji le Sharafnama (1597) de Sharaf al-Din Khan Bidlisi, histoire fondatrice des dynasties kurdes. En simplifiant son style orné, il le rendit accessible aux locuteurs kurdes. Publié en 1986 à partir du manuscrit de Saint-Pétersbourg, il est considéré comme le premier livre d’histoire kurde moderne. Sa suite, Kitêba Tawârîkhê Cedîdê Kurdistan (Nouvelle histoire du Kurdistan, 1785–1858), relatait les événements récents dans des émirats comme Rawanduz et Botan. Tragiquement perdu, hormis une préface traduite en français, cet ouvrage distinguait les dialectes kurdes tout en soulignant leur unité.
Ses autres œuvres comprennent un recueil de 3 000 expressions kurdes éclairant la vie quotidienne (traduction française en 1880), un résumé en prose de Mem û Zîn (publié en 1989), ainsi que Cami‘eya Rîsaleyan û Hikayetan (Recueil de traités et de récits), comprenant 40 histoires sur les tribus, les poètes et les événements politiques. Ces récits, souvent factuels, traitaient des guerres ottomano-persanes et des conflits tribaux, faisant ainsi office de documents historiques.
Thèmes des écrits de Bayazidi : la rencontre du savoir islamique et des traditions locales
Les œuvres de Bayazidi sont imprégnées du savoir islamique : elles considèrent le déclin culturel comme un signe eschatologique plutôt que comme un appel à un renouveau nationaliste. Il critiquait l’ignorance des religieux (jâhiliyya) et la décadence soufie, les attribuant à la fin des temps. Dans son ethnographie, il décrivait les Kurdes dans une acception large, incluant sunnites, yézidis et groupes sédentaires, sans hiérarchie raciale ou linguistique. Des coutumes comme Newroz étaient islamisées, tandis que des pratiques telles que la vénération du pain étaient jugées comme des écarts ignorants par rapport à l’orthodoxie.
Ses histoires présentaient l’an 1000 de l’hégire (1591–1592 de notre ère) comme un tournant pour les traditions écrites kurdes, en attribuant le mérite à des figures comme Sharaf Khan et Ehmedê Xanî. Cependant, ses datations étaient parfois inexactes, reflétant les traditions orales. Bayazidi soutenait les réformes ottomanes pour la réduction de l’oppression tribale (zulm) et décrivait la centralisation avec optimisme malgré une instabilité accrue dans les faits.
Sur le plan linguistique, il voyait dans le kurde une langue mêlant arabe et persan, et prêtait aux Kurdes des origines arabes sans revendiquer de pureté ethnique. Ni le nationalisme romantique ni la philologie occidentale ne figuraient dans sa pensée ; des catégories comme la « littérature » se limitaient à la poésie (shi‘ir) et aux récits (hikâya), sans englober la fiction. Son auto-ethnographie, commandée pour des personnes extérieures, témoignait de la tolérance envers les chrétiens et les yézidis tout en excluant des groupes comme les Tsiganes.
Difficultés personnelles et dernières années
La vie de Bayazidi fut marquée par les déplacements et la dépendance envers ses mécènes. La disparition des dirigeants locaux le rendit vulnérable, tandis que ses liens russes risquaient d’éveiller les soupçons ottomans. Des problèmes de santé ont peut-être contribué à sa mort en 1859. De nombreuses œuvres restèrent manuscrites, exposées au risque de disparition, comme son histoire moderne.
Héritage : une pierre angulaire de la kurdologie
L’héritage de Bayazidi réside dans la préservation du patrimoine kurde face à l’effacement impérial. Ses collections de Saint-Pétersbourg rendirent possibles des publications à l’époque soviétique et influencèrent des chercheuses comme Rudenko. Bien que marginalisé comme « informateur indigène » dans l’orientalisme russe, où ses contributions étaient minimisées et ses erreurs soulignées, il incarna la capacité d’action locale dans la documentation d’un peuple.
Dans l’historiographie kurde, il fait le lien entre les époques classique et moderne, diffusant le savoir en langue vernaculaire sans nationalisme. Des études récentes redécouvrent son rôle dans le développement de la prose et de la grammaire. Alors que les Kurdes interrogent aujourd’hui leur identité, Bayazidi symbolise la résilience, ses œuvres témoignant d’une continuité culturelle.
En conclusion, les travaux savants de Mahmud Bayazidi, forgés dans les tensions frontalières, ont enrichi la connaissance mondiale des Kurdes. Son alliance de tradition et d’innovation lui assure une place de pionnier dont la voix résonne à travers les textes préservés.
Références
Wikipédia, « Mahmud Bayazidi », citant Margarita Rudenko et la correspondance d’A. D. Jaba avec Saint-Pétersbourg.
Margarita Rudenko (dir.), ’Adat u Rusumatname-ye Akradiye [Us et coutumes des Kurdes], Moscou : Académie des sciences de l’URSS, 1963 ; première publication de l’œuvre ethnographique de Bayazidi.
A. D. Jaba et F. Justi (dir.), Dictionnaire kurde-français, Saint-Pétersbourg : Académie impériale des sciences, 1879 ; premier dictionnaire kurde-français, élaboré avec Bayazidi.
Claus Schaefer, « Between Islamic Learning and Philological Nationalism: Mullah Mahmûdê Bayazîdî’s Auto-ethnography of the Kurds » (« Entre savoir islamique et nationalisme philologique : l’auto-ethnographie des Kurdes du mollah Mahmûdê Bayazîdî »), Die Welt des Islams, vol. 60, 2020, p. 433–475 ; principale étude savante moderne.
Margarita Rudenko, Opisanie Kurdskikh Rukopisei Leningradskikh Sobranii [Sur les textes manuscrits kurdes de Leningrad], Moscou, 1961 ; catalogue de la collection de manuscrits Bayazidi-Jaba.
