Table des matières
Partie II : le moment wilsonien et l’essor de la diplomatie kurde (1919–1920)
La grande scission : autonomistes, avec Sayyid Abdulkadir, et séparatistes, avec Sharif Pacha
Paris 1919 : le général Sharif Pacha et le mémorandum aux Alliés
L’« alliance contre nature » : l’accord Sharif Pacha–Boghos Nubar et ses répercussions
Le traité de Sèvres : le cadre juridique du Kurdistan, articles 62–64
Partie III : le tournant kémaliste et la bataille pour les tribus (1919–1922)
Partie IV : les changements de cap de la realpolitik (1921–1922)
Partie V : la conférence de Lausanne, la mort d’un rêve (1922–1923)
Partie VI : les coulisses, entre pétrole, complots et accords secrets
Partie VII : les conséquences, de la fraternité au déni (1923–1925)
Introduction : la question d’Orient non résolue
L’année 1923 marque une rupture décisive dans l’histoire du Moyen-Orient : la trame mouvante et multiethnique de l’Empire ottoman se fige dans les frontières rigides des États-nations. Pour le peuple kurde, qui habite la région géoculturelle montagneuse où se rejoignent les chaînes du Taurus et du Zagros, 1923 n’est pas une année de libération, mais de partage et de négation. L’échec de l’indépendance kurde ne résulte pas d’un événement catastrophique unique, mais d’un processus complexe d’usure diplomatique, de fragmentation interne et de realpolitik impitoyable des grandes puissances.
Pour comprendre pourquoi le Kurdistan n’apparaît pas sur la carte du monde aux côtés de la Pologne, de la Tchécoslovaquie ou de l’Irak, il faut examiner la période chaotique comprise entre 1915 et 1923. C’est une époque où des traités secrets s’élaborent à Londres et à Paris, où les allégeances tribales en Anatolie changent au gré des promesses d’or ou de salut religieux, et où l’odeur du pétrole commence à dicter la boussole morale des empires. Ce rapport propose une analyse exhaustive des événements, des manœuvres « en coulisses » et des théories du complot qui caractérisent ce chapitre perdu de l’histoire.
Partie I : le creuset géopolitique (1915–1918)
La Grande Guerre dans l’Est ottoman : dévastation et déplacements
En 1915, les régions kurdes de l’Empire ottoman sont devenues le théâtre terrifiant d’une guerre totale. Cette région, théoriquement le « cœur du pays » kurde, devient la ligne de front entre une armée ottomane en décomposition et un Empire russe en pleine avancée.
Le tissu social de la société kurde est irrémédiablement endommagé durant ces années. Le gouvernement ottoman, qui cherche désespérément à sécuriser son flanc oriental, mobilise des irréguliers des tribus kurdes au sein des régiments Hamidiye, réorganisés plus tard en cavalerie légère tribale. Ces unités jouent un rôle essentiel dans l’effort de guerre de l’État, mais participent aussi au génocide arménien de 1915. L’élimination de la population arménienne, voisine et partenaire économique des Kurdes dans l’Est agricole, crée un vide démographique et économique.
Si certains chefs kurdes profitent de la saisie des biens arméniens, l’ensemble de la région sombre dans la famine et le dénuement. L’« élimination » des Arméniens affaiblit paradoxalement la position kurde : auparavant, les Ottomans recherchaient l’appui des Kurdes pour contrebalancer le nationalisme arménien. Une fois les Arméniens disparus, les Kurdes deviennent la seule menace potentielle pour la centralisation turque.
L’accord Sykes-Picot : la cartographie secrète du partage
Pendant que les Kurdes combattent et meurent sur le front oriental, leur avenir se négocie secrètement dans les chancelleries européennes. En 1916, le Britannique Sir Mark Sykes et le Français François Georges-Picot concluent une convention secrète pour partager l’Empire ottoman.
Aux termes de l’accord Sykes-Picot, les territoires kurdes sont découpés sans aucun égard pour la logique ethnique ou géographique :
Zone A, sous influence française : Elle comprend les régions kurdes de Cilicie, Diyarbakir et Mardin, dans le sud-est de la Turquie actuelle, ainsi que Mossoul, dans le nord de l’Irak.
Zone B, sous influence britannique : Centrée sur Bagdad et Bassora, elle étend toutefois son influence vers le nord, en direction des régions riches en pétrole.
Zone russe : Les provinces du Nord-Est, Erzurum, Van, Bitlis et Trabzon, qui abritent d’importantes populations kurdes, sont promises aux Russes.
Cet accord traite les Kurdes comme un tampon stratégique et une ressource à administrer, plutôt que comme une nation à libérer. La révélation de ce traité par les bolcheviks en 1917 alimentera ensuite une profonde méfiance des intellectuels kurdes envers les promesses alliées.
Le facteur russe : de l’occupation à la révolution
Jusqu’en 1917, l’armée russe occupe de vastes étendues du Kurdistan du Nord, à Van, Bitlis et Erzurum. Certaines tribus kurdes, aliénées par l’administration jeune-turque d’Istanbul, ont timidement engagé des relations avec les Russes. Cependant, la révolution bolchevique d’octobre 1917 transforme le paysage géopolitique du jour au lendemain.
Le retrait : L’armée russe s’effondre et se retire, laissant un vide du pouvoir que l’armée ottomane comble temporairement en 1918.
Le tournant idéologique : Les bolcheviks renoncent aux traités secrets des tsars, y compris à leurs prétentions sur les terres kurdes, et publient des proclamations anti-impérialistes. Les Britanniques sont terrifiés : ils craignent que la « contagion bolchevique » ne se propage vers le sud, à travers le Caucase jusqu’au Kurdistan, et ne menace les champs pétrolifères persans ainsi que la route des Indes. Cette peur deviendra un moteur majeur de la politique britannique envers l’indépendance kurde pendant les années cruciales de 1920 à 1923.
L’armistice de Moudros et l’occupation britannique de Mossoul
Pour les Ottomans, la guerre prend officiellement fin avec l’armistice de Moudros le 30 octobre 1918. Toutefois, les lignes de l’armistice sont ambiguës.
L’incident de Mossoul : Trois jours après la signature de l’armistice, les forces britanniques entreprennent d’occuper le vilayet de Mossoul, qui comprend Mossoul, Kirkouk et Souleimaniye. Les Britanniques invoquent des impératifs de « sécurité », mais des documents internes révèlent que leur motivation principale vient des études géologiques indiquant de vastes réserves pétrolières.
Les implications : Cette occupation sépare physiquement le Kurdistan du Sud, ou Kurdistan irakien, du Kurdistan du Nord, ou Kurdistan turc. Elle crée une « question de Mossoul » qui hantera les négociations de paix pendant les cinq années suivantes. Les Britanniques détiennent désormais l’enjeu le plus précieux, le pétrole, et leur soutien à un « Kurdistan uni » s’affaiblit lorsqu’ils comprennent qu’un tel État pourrait revendiquer Mossoul pour lui-même.
Partie II : le moment wilsonien et l’essor de la diplomatie kurde (1919–1920)
La fin de la guerre apporte un bref et grisant moment d’espoir, porté par les Quatorze Points du président américain Woodrow Wilson. Le douzième point affirme explicitement que les « nationalités non turques » de l’Empire ottoman doivent bénéficier d’une « sécurité d’existence incontestable et d’une possibilité de développement autonome sans entraves ».
L’éveil du nationalisme kurde : la Kürdistan Teali Cemiyeti
Dans les cafés et les salons d’Istanbul occupée, des intellectuels kurdes et des aristocrates en exil fondent la Kürdistan Teali Cemiyeti à la fin de 1918, Société pour l’essor du Kurdistan, ou KTC. La KTC entend représenter la nation kurde à la conférence de paix à venir. L’organisation est toutefois immédiatement paralysée par une profonde fracture interne qui reflète la division sociologique de la société kurde.
La grande scission : autonomistes et séparatistes
Caractéristique | Les autonomistes | Les séparatistes |
Dirigeant | Sayyid Abdulkadir (fils de Cheikh Ubeydullah) | Le général Sharif Pacha, Emin Ali Bedirkhan |
Base de soutien | Conservateurs religieux, traditionalistes, élite d’Istanbul fidèle au califat. | Intellectuels occidentalisés, nationalistes laïques, famille Bedirkhan. |
Objectif politique | L’autonomie au sein du système ottoman et islamique. Conserver le calife comme chef spirituel. | Indépendance complète. Séparation totale d’avec les Turcs. Protection britannique. |
Raisonnement | Ils craignent que l’indépendance ne rende les Kurdes vulnérables aux revendications arméniennes ou à la colonisation occidentale. Ils croient à l’unité islamique. | Ils estiment que l’État ottoman est mort. Ils se méfient des « Jeunes-Turcs » et des nationalistes. |
Point de vue britannique | Considérés comme « proturcs » et peu fiables. | Considérés comme des « atouts utiles », mais dépourvus d’autorité tribale sur le terrain. |
Cette scission est catastrophique. Pendant que Sharif Pacha réclame l’indépendance à Paris, Sayyid Abdulkadir négocie l’autonomie à Istanbul avec le gouvernement du sultan, envoyant des signaux contradictoires au haut-commissariat britannique.
Paris 1919 : le général Sharif Pacha et le mémorandum aux Alliés
Le général Sharif Pacha, ancien diplomate ottoman raffiné établi en Suède, arrive à Paris comme représentant autoproclamé des Kurdes. Le 22 mars 1919, puis de nouveau en 1920, il soumet des mémorandums à la conférence de la paix.
L’argument : Il affirme que les Kurdes constituent une race aryenne distincte des Turcs et qu’un État kurde est nécessaire pour servir de « tampon » face aux bolcheviks au nord et aux Turcs à l’ouest.
La carte : Il présente une carte du « Kurdistan uni » comprenant Van, Bitlis, Diyarbakir, Mossoul et Kirkouk, et s’étendant jusqu’à la frontière persane.
L’« alliance contre nature » : l’accord Sharif Pacha–Boghos Nubar
L’erreur la plus fatale de la diplomatie kurde survient le 20 novembre 1919. Constatant que les puissances alliées sont très favorables aux Arméniens, victimes d’un génocide, et relativement indifférentes aux Kurdes, perçus comme des responsables de celui-ci, Sharif Pacha tente un tournant stratégique. Il signe une déclaration commune avec Boghos Nubar Pacha, chef de la délégation arménienne.
L’accord : Le document réclame la création d’États arménien et kurde indépendants et promet reconnaissance mutuelle et coopération.
La réaction : C’est un désastre de communication au Kurdistan. Pour les tribus kurdes d’Anatolie orientale, l’« Arménie » est synonyme de menace de perdre leurs terres, dont beaucoup ont été saisies aux Arméniens en 1915. L’idée que leur représentant à Paris s’allie aux Arméniens est perçue comme une trahison.
La conséquence : Les nationalistes turcs, ou kémalistes, exploitent cette situation sans scrupule. Ils distribuent des copies de l’accord aux chefs tribaux et présentent le mouvement d’indépendance kurde comme un « cheval de Troie » de la revanche arménienne. Les tribus sont ainsi poussées dans les bras d’Ankara.
Le traité de Sèvres : le cadre juridique du Kurdistan (articles 62–64)
Malgré la confusion, les puissances alliées, animées par la volonté britannique de démanteler l’État ottoman, inscrivent un État kurde dans le traité de Sèvres, signé le 10 août 1920. La section III, consacrée au Kurdistan, contient trois articles décisifs :
Article 62 : Une commission britannique, française et italienne doit élaborer un projet d’« autonomie locale » pour les régions à majorité kurde situées à l’est de l’Euphrate.
Article 63 : La Turquie accepte de se conformer aux décisions de cette commission.
Article 64, la clause d’indépendance : Si, dans un délai d’un an, la population kurde de ces régions s’adresse à la Société des Nations et démontre qu’une majorité souhaite l’indépendance, la Turquie sera tenue de renoncer à tous ses droits sur le territoire. Point essentiel, les puissances alliées acceptent que les Kurdes du vilayet de Mossoul, occupé par la Grande-Bretagne, puissent rejoindre volontairement cet État indépendant.
Pourquoi s’agit-il d’un « État fantôme » ? Au moment de sa signature, le traité de Sèvres est déjà inapplicable.
Absence de troupes sur le terrain : Les Alliés ont démobilisé. Ils n’ont aucune troupe dans les montagnes kurdes pour faire appliquer le traité.
Le gouvernement rival : Le gouvernement ottoman d’Istanbul signe le traité, mais il n’a aucun pouvoir. Le pouvoir réel est passé à Ankara, où Mustafa Kemal a déclaré le traité nul et non avenu.
L’ambivalence kurde : En raison de la « peur arménienne » et de la scission entre autonomistes et séparatistes, aucun soulèvement kurde unifié ne cherche à mettre en œuvre le traité de l’intérieur.
Partie III : le tournant kémaliste et la bataille pour les tribus (1919–1922)
La raison principale pour laquelle le Kurdistan ne devient pas indépendant en 1923 ne tient pas seulement à la trahison britannique, mais aussi au génie politique de Mustafa Kemal, ou Atatürk. Il comprend qu’il ne peut mener une guerre sur plusieurs fronts contre les Grecs, les Français et les Britanniques s’il doit aussi faire face à des arrières kurdes hostiles. Il lance une campagne élaborée pour rallier les Kurdes.
L’arrivée de Mustafa Kemal à Samsun : repenser la résistance
Lorsque Kemal débarque à Samsun en mai 1919, ses premières démarches consistent à contacter les dirigeants tribaux kurdes. À ce stade, il ne parle pas de « nationalisme turc ». Il parle de « patriotisme ottoman » et de « fraternité islamique ».
La circulaire d’Amasya et les congrès d’Erzurum et de Sivas
La circulaire d’Amasya, juin 1919 : Elle déclare que « l’intégrité de la nation » est en danger.
Le congrès d’Erzurum, juillet 1919 : Il se tient au cœur des provinces orientales. Kemal veille à la présence de chefs tribaux kurdes parmi les délégués. La déclaration finale affirme que les « provinces d’Anatolie orientale forment un tout indivisible ».
Le congrès de Sivas, septembre 1919 : Il formalise le Pacte national (Misak-ı Millî). Les termes sont soigneusement choisis pour être inclusifs. La nation y est définie comme les « territoires habités par les musulmans ottomans », ce qui englobe Turcs et Kurdes, plutôt que comme la « Turquie ».
« Turcs et Kurdes sont inséparables »
Kemal construit un récit selon lequel les « impérialistes », les Britanniques, et leurs « mandataires », les Arméniens, viennent détruire l’islam et asservir les musulmans.
Le protocole d’Amasya, octobre 1919 : Dans des protocoles secrets conclus avec le gouvernement d’Istanbul, les représentants de Kemal évoquent explicitement les « droits sociaux et raciaux des Kurdes » et admettent que le territoire est « habité par les Turcs et les Kurdes ».
La carte du califat : Kemal souligne constamment qu’il se bat pour libérer le sultan-calife de sa captivité britannique à Istanbul. Cela trouve un écho profond auprès des pieux cheikhs kurdes des confréries naqshbandie et qadirie, pour lesquels la fidélité au calife constitue un devoir religieux supérieur au nationalisme ethnique.
La diplomatie du télégramme
Les archives révèlent un flot incessant de télégrammes chiffrés envoyés par Kemal à des figures kurdes puissantes, les chefs des tribus de Mutki, de Dersim et de Hakkari notamment.
Le message : « Les Britanniques veulent créer une Arménie sur vos terres. L’accord de Sharif Pacha à Paris est une trahison. Tenez-vous aux côtés de vos frères turcs pour défendre le califat. »
La promesse : Dans un télégramme au général Kazim Karabekir, Kemal se dit prêt à « unir les Kurdes et les Turcs… et à accorder toutes sortes de droits et de privilèges pour assurer leur attachement ». Cette vague promesse d’autonomie future maintient les grandes tribus dans la neutralité ou dans le camp d’Ankara pendant les années cruciales de la guerre.
La révolte de Koçgiri (1921) : la première fissure
Tous les Kurdes ne se laissent pas convaincre. Les Kurdes alévis de la région de Koçgiri, à Sivas et Erzincan, moins attachés au califat sunnite et plus proches de l’aile séparatiste de la KTC, se soulèvent en 1921. Ils réclament la mise en place de l’autonomie kurde promise à Ankara.
La répression : La révolte est brutalement écrasée par l’armée kémaliste, commandée par Nureddin Pacha. C’est une répétition générale de 1925. Elle montre que, malgré la rhétorique de fraternité, Ankara ne tolérera aucune autorité politique rivale. Cependant, comme il s’agit d’un soulèvement « alévi », les tribus kurdes sunnites ne s’y joignent pas, illustrant les fractures confessionnelles de la société kurde.
Partie IV : les changements de cap de la realpolitik (1921–1922)
En 1921, l’environnement international se retourne contre les Kurdes. Les Alliés sont épuisés et leur unité se fissure.
La menace bolchevique : Londres face à la peur d’un Caucase rouge
La vision britannique du monde en 1921 est dominée par une peur : la Russie soviétique. Des rapports de renseignement en provenance du Caucase avertissent que les bolcheviks cherchent activement à rallier les tribus kurdes.
La théorie du tampon : Lord Curzon, ministre britannique des Affaires étrangères, estime d’abord qu’un État kurde servirait de tampon face à la Russie.
Le revirement : Le renseignement militaire commence à défendre l’argument inverse : un Kurdistan faible et tribal serait facilement infiltré par les bolcheviks. Une Turquie forte et stable constituerait un bien meilleur « barrage » contre la marée rouge. Ce changement stratégique dispose les Britanniques à sacrifier l’indépendance kurde pour obtenir un partenaire antisoviétique fort à Ankara.
La défection française : l’accord Franklin-Bouillon
La France, enlisée dans une guérilla en Cilicie et confrontée à une crise financière, décide de conclure un accord avec Kemal. En octobre 1921, Henry Franklin-Bouillon signe l’accord d’Ankara.
La trahison : La France reconnaît le gouvernement d’Ankara et retire ses troupes. Point essentiel, la nouvelle frontière, ou ligne d’Ankara, laisse à l’intérieur de la Turquie de grandes villes kurdes comme Cizre, Mardin et Urfa.
Les conséquences : Ce changement porte de fait un coup fatal au traité de Sèvres. La Grande-Bretagne est désormais seule. Le « front uni des Alliés » censé faire appliquer l’indépendance kurde n’existe plus.
Partie V : la conférence de Lausanne, la mort d’un rêve (1922–1923)
La conférence de Lausanne, de novembre 1922 à juillet 1923, constitue l’acte final. C’est là que les réalités militaires du terrain sont transformées en droit international.
La bataille des définitions : « minorités » et « éléments fondateurs »
La délégation turque est dirigée par Ismet Inönü, bras droit de Kemal. Ses instructions sont claires : Souveraineté absolue. Aucune capitulation. Aucune minorité.
L’argument : Inönü soutient que, dans la tradition juridique ottomane, « minorité » signifie non-musulman. Puisque les Kurdes sont musulmans, ils ne constituent pas une minorité. Ils sont un « élément fondateur » (asli unsur) de la nation turque. Ils n’ont donc besoin d’aucune protection particulière, d’aucune autonomie ni d’aucune garantie. Ils sont « turcs » au sens politique.
Le théâtre de marionnettes : Pour le prouver, Ankara orchestre une campagne de télégrammes envoyés par des députés kurdes « loyaux » de l’Assemblée nationale, inondant la conférence de messages qui dénoncent l’indépendance et affirment une fraternité éternelle avec les Turcs.
La diplomatie de l’appareil auditif
Lord Curzon, représentant de la Grande-Bretagne, tente de défendre les droits kurdes. Il avertit Inönü :
« Vous constaterez que les Kurdes constituent un problème bien plus difficile à gérer que vous ne l’imaginez… Si vous leur refusez leurs droits, vous aurez des ennuis. » Inönü recourt à une tactique célèbre : il éteint son appareil auditif pendant que Curzon lui fait la leçon sur les droits humains et le droit international. Lorsque Curzon termine, Inönü le rallume et se contente de réaffirmer sa demande initiale de souveraineté, en ignorant tout ce que Curzon vient de dire. Cette « diplomatie de la surdité » finit par user les Britanniques.
La question de Mossoul : des terres contre du pétrole ?
La conférence manque de s’effondrer en février 1923 sur la question de Mossoul. Les Turcs la revendiquent au nom du Pacte national, puisqu’elle compte une majorité kurde et turkmène. Les Britanniques refusent de la céder.
Le compromis : Historiens et théoriciens du complot soutiennent qu’un accord tacite est conclu. La Grande-Bretagne abandonnerait les revendications « arméniennes et kurdes » en Anatolie si la Turquie renonçait à sa revendication sur Mossoul.
Les éléments à l’appui : Bien qu’aucun « document signé » ne prouve cet échange, le déroulement des négociations l’étaye. Après la rupture, lorsque la conférence reprend en avril 1923, la délégation britannique, désormais conduite par Sir Horace Rumbold, cesse d’insister sur l’autonomie kurde. Elle se concentre entièrement sur la délimitation de la frontière au nord de Mossoul.
Le traité final (24 juillet 1923)
Le traité de Lausanne est signé sans que le mot « Kurde » y figure une seule fois.
Article 39 : Il garantit le « libre usage de toute langue » dans la vie privée et le commerce, mais évite de nommer le kurde.
Article 3 : Il prévoit que la frontière entre la Turquie et l’Irak, concernant Mossoul, sera fixée par un « arrangement amical » dans un délai de neuf mois, ou par la Société des Nations. Cela officialise pour l’essentiel le partage du Kurdistan.
Partie VI : les coulisses, entre pétrole, complots et accords secrets
Pendant que les diplomates débattent des frontières, de puissants intérêts commerciaux agissent dans l’ombre.
La Turkish Petroleum Company et l’accord de la ligne rouge
La Turkish Petroleum Company, ou TPC, est l’entité commerciale qui détient la concession du pétrole de Mossoul.
Le complot : La TPC est réorganisée pendant la conférence de Lausanne. L’« accord de la ligne rouge », finalisé en 1928 mais négocié tout au long de cette période, crée un cartel comprenant British Petroleum, Shell, la CFP française et des entreprises américaines, Exxon et Mobil. Elles tracent une « ligne rouge » autour de l’ancien Empire ottoman et conviennent de ne pas se faire concurrence.
Les effets sur l’indépendance : Un Kurdistan indépendant représente un risque pour ce cartel. Un État kurde pourrait nationaliser le pétrole ou conclure des accords avec des entreprises rivales, comme les américaines. Un mandat en Irak sous contrôle britannique constitue le cadre le plus sûr pour les droits pétroliers. Les compagnies pétrolières exercent donc une pression immense sur le gouvernement britannique pour garantir que Mossoul reste rattachée à l’Irak plutôt qu’au Kurdistan.
La concession Chester : le bluff américain
Au début de 1923, juste avant la seconde phase de Lausanne, le Parlement d’Ankara ratifie la concession Chester, accordant de vastes droits ferroviaires et pétroliers à un consortium américain conduit par l’amiral Colby Chester.
La stratégie : C’est un brillant bluff diplomatique d’Ankara. En promettant le pétrole aux Américains, les dirigeants turcs inquiètent les Britanniques et les Français, qui veulent le monopole de la TPC. Le message est le suivant : « Si vous ne signez pas de traité de paix avec nous, nous ferons venir les Américains. »
Le résultat : La position britannique s’assouplit. Une fois le traité de Lausanne signé et les Britanniques rassurés au sujet de Mossoul, Ankara annule la concession à la fin de 1923, en affirmant que les Américains n’ont pas atteint les objectifs financiers. La « carte américaine » a rempli son rôle.
Le complot des « clauses secrètes » : le mythe de l’expiration en 2023
Une théorie du complot persistante sur l’« État profond » en Turquie affirme que le traité de Lausanne contient des « clauses secrètes » interdisant à la Turquie de forer du pétrole ou d’exploiter du bore pendant 100 ans, avec une expiration en 2023.
Vérification des faits : Des recherches approfondies dans les archives du ministère britannique des Affaires étrangères, série FO 371, et dans les archives de l’État turc ne révèlent aucune preuve de telles clauses. Le texte intégral du traité et de ses annexes a été publié en 1923.
L’origine : Le mythe a probablement été propagé par des factions islamistes au milieu du 20e siècle afin d’expliquer les difficultés économiques de la Turquie et de délégitimer la république laïque en la présentant comme un « vassal de l’Occident ». En réalité, l’absence de production pétrolière turque s’explique par la géologie plutôt que par le droit. La date d’« expiration en 2023 » est passée sans révélation de traités secrets.
Le « Kurdistan rouge » : l’expérience soviétique
Tandis que l’Occident efface le Kurdistan, les bolcheviks établissent brièvement le « Kurdistan rouge » (Kurdistansky Uyezd) en 1923, dans le corridor de Latchine entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.
L’objectif : C’est un instrument de propagande soviétique. Lénine veut montrer aux Kurdes du Moyen-Orient que l’URSS est la seule puissance qui respecte leur autonomie.
La fin : Il est dissous en 1929. Staline privilégie les relations avec la Turquie kémaliste et l’intégration de l’Azerbaïdjan. Les « Kurdes rouges » sont finalement déportés en Asie centrale dans les années 1930. Cet épisode demeure une curieuse note de bas de page de l’histoire : le seul « Kurdistan » légalement reconnu dans les années 1920 se trouvait en Union soviétique.
Partie VII : les conséquences, de la fraternité au déni (1923–1925)
L’encre du traité de Lausanne est à peine sèche que le récit de la « fraternité » est abandonné.
La Constitution de 1924 et l’interdiction de l’identité
La menace extérieure écartée et les frontières sécurisées, la République turque lance son projet de construction nationale.
La Constitution de 1924 : Elle définit ainsi la citoyenneté : « Toute personne en Turquie est turque. »
La trahison : Le califat est aboli le 3 mars 1924. Cela rompt le seul lien qui reliait les Kurdes à l’État. La langue kurde est interdite dans les espaces publics, les tribunaux et les écoles. Les députés du « Kurdistan » au Parlement sont réduits au silence.
Le comité Azadi prend son essor
En 1923, des officiers kurdes de l’armée turque, prenant conscience de l’ampleur de la trahison, fondent le comité Azadi (Liberté) à Erzurum. Contrairement aux intellectuels de la KTC de 1919, ce sont des militaires qui disposent de liens tribaux. Ils commencent à préparer un soulèvement général.
La révolte de Cheikh Saïd (1925)
La tension éclate lors de la révolte de Cheikh Saïd de 1925. Elle mêle nationalisme kurde et réaction islamique à l’abolition du califat.
La réponse : Le gouvernement turc riposte avec une force écrasante. Les « tribunaux de l’indépendance » exécutent Cheikh Saïd et des centaines de dirigeants kurdes.
L’héritage : Cette révolte marque la fin définitive de l’alliance « ottomano-kurde » et le début du conflit « turco-kurde » qui se poursuit jusqu’à nos jours. L’« État fantôme » de 1923 est devenu un souvenir interdit.
Conclusion : l’héritage de 1923
L’année 1923 ne se contente pas d’arrêter l’indépendance kurde : elle efface pendant des décennies l’existence politique des Kurdes de la conscience internationale. Cet échec résulte d’une conjonction désastreuse de forces historiques :
La division interne : L’incapacité de l’élite kurde à présenter un front uni, entre autonomie et indépendance, permet de dresser ses membres les uns contre les autres.
La leçon de stratégie kémaliste : Ankara parvient à instrumentaliser la religion pour mobiliser les Kurdes contre l’Occident, avant de l’écarter une fois la victoire acquise.
La realpolitik britannique : L’Empire donne la priorité à la sécurité de la route des Indes et au pétrole de Mossoul plutôt qu’à ses promesses wilsoniennes.
Les « complots » — accords pétroliers, cartes secrètes et bluffs diplomatiques — sont réels. Ils constituent les mécanismes par lesquels une nation de plusieurs millions de personnes se retrouve sans État. Comme Lord Curzon l’avait prédit à Lausanne, le déni des droits kurdes s’avère bien être un problème qui ne disparaît pas, mais qui s’envenime et demeure irrésolu au siècle suivant.
Chronologie de la « trahison » (1915–1923)
Date | Événement | Importance pour les Kurdes |
Mai 1916 | Accord Sykes-Picot | Partage secret des terres kurdes entre le Royaume-Uni et la France. |
Janvier 1918 | Les 14 points de Wilson | Promesse de « développement autonome ». |
Novembre 1918 | Les Britanniques occupent Mossoul | Séparation du Kurdistan du Sud et du Kurdistan du Nord. |
Mai 1919 | Kemal débarque à Samsun | Début du Mouvement national turc. |
Novembre 1919 | Accord Sharif Pacha–Boghos Nubar | L’alliance avec les Arméniens éloigne les tribus kurdes. |
Août 1920 | Traité de Sèvres | Les articles 62–64 promettent un Kurdistan indépendant. |
Octobre 1921 | Accord d’Ankara entre la France et la Turquie | La France abandonne le Sud ; le traité de Sèvres commence à s’effondrer. |
Novembre 1922 | Ouverture de la conférence de Lausanne | Inönü refuse le statut de « minorité » aux Kurdes. |
Février 1923 | Rupture de la conférence | Les Alliés privilégient Mossoul et le pétrole par rapport aux droits kurdes. |
Juillet 1923 | Traité de Lausanne | Le Kurdistan est effacé. La Turquie est reconnue comme État unitaire. |
Mars 1924 | Abolition du califat | Le lien religieux est rompu ; la politique d’assimilation commence. |
Février 1925 | Révolte de Cheikh Saïd | Premier grand soulèvement kurde contre la République. |
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Sykes–Picot Agreement - Wikipedia (« L’accord Sykes-Picot, sur Wikipédia »)
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The Bolsheviks and Britain during the Russian Revolution and Civil War, 1917–24 9781350273511, 9781350273542, 9781350273528 - (« Les bolcheviks et la Grande-Bretagne pendant la révolution russe et la guerre civile ») DOKUMEN.PUB
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Mosul question - Wikipedia (« La question de Mossoul, sur Wikipédia »)
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Şerif Pasha - Wikipedia (« Şerif Pacha, sur Wikipédia »)
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Site : jewishvirtuallibrary.org
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Site : fransamaltingvongeusau.com
18. Treaty of Sèvres and Lausanne KURDISTAN (« Les traités de Sèvres et de Lausanne, Kurdistan »)
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Treaty of Lausanne - Wikipedia (« Le traité de Lausanne, sur Wikipédia »)
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Sivas Congress - Wikipedia (« Le congrès de Sivas, sur Wikipédia »)
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Amasya Protocol - Wikipedia (« Le protocole d’Amasya, sur Wikipédia »)
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The Grand National Assembly of Türkiye - (« La Grande Assemblée nationale de Turquie »)
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Treaty of Ankara (1921) - Wikipedia (« Le traité d’Ankara, sur Wikipédia »)
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The Treaty of Lausanne (« Le traité de Lausanne »)
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1922–1923 Lausanne Conference - Wikipedia (« La conférence de Lausanne, sur Wikipédia »)
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Download - ePrints Soton (« Télécharger, sur ePrints Soton »)
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Chester concession - Wikipedia (« La concession Chester, sur Wikipédia »)
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The Year of Turkey's Emancipation - (« L’année de l’émancipation de la Turquie ») Kurdipedia.org
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History of the Kurds - Wikipedia (« L’histoire des Kurdes, sur Wikipédia »)
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The Turkish nation-state and The Kurdish question (« L’État-nation turc et la question kurde »)
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