Introduction

Le 5 juin 1926, la Turquie, la Grande-Bretagne et l’Irak sous mandat signèrent le traité d’Ankara, également appelé traité frontalier de 1926. Il réglait enfin la « question de Mossoul », restée ouverte à Lausanne trois ans auparavant. La Turquie accepta à contrecœur que ce vilayet pétrolier, habité par des centaines de milliers de Kurdes, appartienne à l’Irak. Elle reçut en échange 10 pour cent des redevances pétrolières du gouvernement irakien pendant vingt-cinq ans. La patrie kurde fut ainsi vendue, littéralement, contre une part des revenus du pétrole.

Pour les Kurdes, ce fut la fin de tout espoir de justice dans le règlement de l’après-guerre. Sèvres (1920) avait promis autonomie et indépendance ; Lausanne (1923) avait effacé ces promesses. Ankara fixait désormais la frontière précise entre Kurdes de Turquie et d’Irak : une ligne tracée dans le Zagros qui, plus d’un siècle après, demeure parmi les plus contestées et militarisées du Moyen-Orient.


Sommaire

Qu’était le traité d’Ankara ?

Points essentiels

Repères

Contexte historique

Les clauses du traité

Le pétrole avant les droits kurdes

Chronologie

Héritage et portée

Questions fréquentes

Références


Qu’était le traité d’Ankara de 1926 ?

Le traité d’Ankara, ou traité frontalier de 1926, fut signé le 5 juin 1926 par la Turquie, le Royaume-Uni et l’Irak sous mandat. Il tranchait la question de l’appartenance à la Turquie ou à l’Irak du vilayet pétrolier de Mossoul, laissée ouverte par Lausanne (1923). Mossoul revint à l’Irak et la frontière suivit la « ligne de Bruxelles », adoptée provisoirement par la Société des Nations le 29 octobre 1924.

À la veille de la Première Guerre mondiale, le vilayet comptait environ 300 000 Kurdes, 170 000 Arabes et 40 000 Turcs, ainsi que des communautés chrétiennes assyriennes et yézidies. Malgré cette population très majoritairement kurde, son sort fut décidé par la Turquie, la Grande-Bretagne et le gouvernement irakien dirigé par les Arabes, sans représentation des intérêts kurdes. Une fois encore, les Kurdes furent objets plutôt qu’acteurs de la diplomatie.

Points essentiels

• Le vilayet de Mossoul, majoritairement kurde, revint à l’Irak. La Turquie renonça à ses revendications contre 10 % des redevances pétrolières pendant vingt-cinq ans.

• Aucun représentant kurde ne participa aux négociations. Des centaines de milliers de personnes virent leur sort décidé sans leur avis.

• Le traité accordait à la Turquie le droit d’intervenir militairement dans la zone frontalière en cas de déstabilisation, disposition régulièrement invoquée pour justifier ses incursions au Kurdistan irakien.

• Le pétrole fut décisif : les Britanniques en avaient besoin pour leurs intérêts stratégiques et la Turkish Petroleum Company, future Iraq Petroleum Company, avait obtenu une concession de 75 ans quelques mois avant la signature.

Repères

Traité : traité d’Ankara, ou traité frontalier de 1926 Date : 5 juin 1926 Signataires : Turquie, Tevfik Rüştü Aras ; Royaume-Uni, Ronald Lindsay ; Irak, Nuri al-Said Type : traité de frontière Disposition essentielle pour les Kurdes : Mossoul attribuée à l’Irak ; la Turquie reçoit 10 % des redevances pétrolières pendant 25 ans Frontière : ligne de Bruxelles, adoptée le 29 octobre 1924 Disposition militaire : droit d’action turque dans la zone frontalière en cas de déstabilisation Pétrole : concession de 75 ans à la Turkish Petroleum Company, signée en mars 1925 ; découverte près de Kirkouk en 1927 Portée : partage définitif des Kurdistans septentrional et méridional entre Turquie et Irak

Contexte historique : la question de Mossoul

Le vilayet était ottoman jusqu’à son occupation britannique à la fin de 1918. Sèvres (1920) envisageait son éventuelle incorporation à un Kurdistan indépendant. Mais le traité ne fut jamais appliqué et Lausanne (1923) laissa la question ouverte : sans accord turco-britannique sous neuf mois, elle serait soumise à la Société des Nations.

De 1923 à 1926, la Turquie revendiqua régulièrement Mossoul sur des bases géographiques, démographiques et ethniques. Londres voulait la conserver en Irak, principalement pour le pétrole : la Turkish Petroleum Company avait obtenu une concession de 75 ans en mars 1925. Une commission d’enquête de la Société des Nations recommanda de maintenir Mossoul en Irak. La Turquie accepta à contrecœur en signant le traité.

Les clauses du traité : une frontière à travers le Kurdistan

Les dispositions essentielles étaient simples : Mossoul appartiendrait à l’Irak. La ligne de Bruxelles, adoptée provisoirement en octobre 1924, deviendrait permanente. En compensation, la Turquie recevrait 10 % des redevances du gouvernement irakien pendant vingt-cinq ans. Elle conservait aussi un droit d’action militaire dans la zone frontalière en cas de déstabilisation.

La frontière traversait les reliefs les plus accidentés du Zagros, au cœur des terres kurdes. Des communautés liées depuis des siècles étaient séparées durablement. Au nord, les Kurdes devenaient citoyens de Turquie, où leur identité serait niée ; au sud, sujets de l’Irak sous mandat, où les promesses d’autonomie seraient rompues. Cette limite demeura « extrêmement accidentée et poreuse », pratiquement incontrôlable et source permanente de conflit.

Le pétrole avant les droits kurdes : la véritable monnaie du traité

Ankara fut fondamentalement un accord pétrolier. La Grande-Bretagne avait besoin de Mossoul pour sa marine et son empire. La concession de 75 ans avait été obtenue en mars 1925, un peu plus d’un an avant la signature. Le pétrole fut découvert près de Kirkouk en 1927 et l’exploitation commerciale importante commença en 1934, avec l’ouverture de l’oléoduc Kirkouk-Haïfa.

L’acceptation turque fut achetée par le pétrole : 10 % des redevances pendant vingt-cinq ans, avec des versements réguliers de 1931 à 1952. Les Kurdes de Mossoul ne furent pas consultés sur leur souhait d’appartenir à l’Irak, à la Turquie ou à un Kurdistan indépendant. Leur terre fut attribuée à l’État servant les intérêts pétroliers britanniques et le prix négocié en revenus du pétrole. La commission avait constaté une majorité kurde écrasante, sans que l’autodétermination soit sérieusement envisagée.

Chronologie des événements essentiels

1918 — Occupation britannique du vilayet de Mossoul.

1920 — Sèvres envisage le rattachement des Kurdes de Mossoul à un Kurdistan indépendant ; aucune application.

Juillet 1923 — Lausanne laisse la question de Mossoul ouverte.

Octobre 1924 — Adoption de la ligne de Bruxelles comme frontière provisoire.

Mars 1925 — Concession pétrolière de 75 ans accordée à la Turkish Petroleum Company.

Décembre 1925 — La Société des Nations attribue Mossoul à l’Irak.

5 juin 1926 — Signature d’Ankara ; acceptation turque contre 10 % des redevances.

1927 — Découverte de pétrole près de Kirkouk ; exploitation commerciale en 1934.

Héritage et portée pour l’histoire kurde

Le traité acheva le partage du Kurdistan septentrional, en Turquie, et méridional, en Irak. Lausanne avait fixé les frontières turques et effacé le Kurdistan du droit international ; Ankara détermina la ligne précise séparant les Kurdes du Bakur et du Başûr. Elle demeure l’une des frontières les plus contestées et militarisées du Moyen-Orient.

Le droit d’action militaire turque prévu par le traité eut des conséquences durables et dévastatrices. Ankara l’invoqua pour justifier des opérations transfrontalières, de la poursuite des combattants dans les années 1990 aux opérations actuelles contre le PKK dans les montagnes du Kurdistan méridional. La ligne de carte devint une frontière militaire permanente à travers la patrie kurde.

L’expression kurde « Nous n’avons d’amis que les montagnes » serait née de cette époque. Devenues minorités concentrées dans des États centralisés, les populations subirent au vingtième siècle répression identitaire, assimilation forcée et violences militaires. Pressées, parfois attaquées ouvertement, elles ne trouvaient refuge que dans les sommets et ravins du Zagros. En y fixant la frontière, le traité divisa jusqu’aux montagnes elles-mêmes.


Questions fréquentes

Qu’était le traité d’Ankara de 1926 ?

Un traité frontalier signé le 5 juin 1926 entre la Turquie, la Grande-Bretagne et l’Irak pour régler la question de Mossoul. La Turquie accepta son rattachement à l’Irak contre 10 % des redevances pétrolières pendant vingt-cinq ans. L’accord fixa une frontière permanente à travers les territoires kurdes.


Pourquoi la Turquie renonça-t-elle à Mossoul ?

Elle ne pouvait contester la décision de la Société des Nations et la puissance militaire britannique. Elle accepta contre 10 % des redevances, un droit d’action militaire frontalière et des relations normalisées avec Londres. Les intérêts pétroliers et la politique des puissances guidèrent la décision.


Comment ce traité affecte-t-il les relations kurdo-turques aujourd’hui ?

La disposition militaire a été invoquée pour justifier des incursions turques répétées au Kurdistan irakien, notamment contre le PKK. La frontière reste parmi les plus militarisées du Moyen-Orient et coupe des communautés toujours liées de part et d’autre.


Références et lectures complémentaires

Wikipédia : traité d’Ankara (1926)

LSE Middle East Centre : « Pas d’autres amis que les montagnes », l’administration britannique et les Kurdes

EBSCO Research Starters : traité d’Ankara

McDowall, D. Une histoire moderne des Kurdes. I.B. Tauris, 2004.