Introduction

Le 10 août 1920, dans la salle d’exposition d’une manufacture de porcelaine à Sèvres, en France, les puissances alliées et l’Empire ottoman vaincu signèrent un traité qui, pour la première et unique fois de l’histoire moderne, reconnaissait en droit international le droit du peuple kurde à l’autodétermination. Les articles 62, 63 et 64 du traité de Sèvres définissaient un mécanisme d’autonomie locale kurde dans les régions majoritairement kurdes à l’est de l’Euphrate, au sud de l’Arménie et au nord de la frontière syro-turque ; surtout, ils ouvraient une voie vers une indépendance kurde complète dans un délai d’un an, si le peuple kurde démontrait qu’une majorité la souhaitait.

Le traité de Sèvres est le traité le plus important et le plus douloureux de l’histoire kurde. Jamais le peuple kurde n’a été aussi près d’accéder à un État reconnu internationalement. Pour la première fois, le mot « Kurdistan » figurait dans un traité international. Pour la première fois, l’architecture juridique et diplomatique d’un État kurde était construite. Et pour la première fois, les grandes puissances reconnaissaient ce que le peuple kurde savait depuis des siècles : qu’il formait une nation distincte ayant le droit de se gouverner. Mais le traité ne fut jamais ratifié. Il ne fut jamais appliqué. Et moins de trois ans plus tard, il fut remplacé par le traité de Lausanne (1923), qui effaça entièrement le Kurdistan de la carte.


Sommaire

Qu’était le traité de Sèvres ?

Points essentiels

Repères

Les articles kurdes : 62, 63 et 64

Pourquoi Sèvres a échoué

De Sèvres à Lausanne

Chronologie

Héritage et importance

Questions fréquentes

Références


Qu’était le traité de Sèvres ?

Le traité de Sèvres fut signé le 10 août 1920 entre les puissances alliées, dont la Grande-Bretagne, la France et l’Italie, et l’Empire ottoman vaincu. Il devait mettre officiellement fin à la Première Guerre mondiale au Moyen-Orient et redessiner la carte des territoires ottomans. Ce document organisait un partage punitif : il privait l’Empire ottoman de ses provinces arabes, divisait l’Anatolie en zones d’influence pour les puissances européennes et la Grèce, et traitait des aspirations nationales des Arméniens, des Grecs et, pour la première fois, des Kurdes.

La section III du traité, comprenant les articles 62, 63 et 64, était entièrement consacrée au Kurdistan. Ces articles établissaient une commission chargée d’élaborer un projet d’autonomie locale pour les régions majoritairement kurdes à l’est de l’Euphrate et ouvraient une voie permettant au peuple kurde de demander à la Société des Nations une indépendance complète dans un délai d’un an. Si la Société estimait les Kurdes capables de se gouverner, la Turquie serait tenue de renoncer à toute souveraineté sur les territoires kurdes. Les Kurdes du vilayet de Mossoul, dans l’actuel Kurdistan irakien, seraient également libres de rejoindre le nouvel État kurde.

Points essentiels

• Le traité de Sèvres fut le premier et unique traité international à reconnaître les droits kurdes à l’autonomie et une voie vers l’indépendance : jamais le peuple kurde n’a été aussi près d’accéder à un État reconnu internationalement.

• Les articles 62-64 employaient pour la première fois le mot « Kurdistan » en droit international, donnant une reconnaissance juridique aux aspirations nationales kurdes ignorées depuis des siècles.

• Le traité ne fut jamais ratifié ni appliqué : le mouvement nationaliste turc dirigé par Mustafa Kemal le rejeta, défit militairement les projets alliés et imposa le remplacement de Sèvres par le traité de Lausanne (1923).

• Le traité de Lausanne ne faisait aucune mention du Kurdistan : le peuple kurde resta divisé entre la Turquie, l’Irak, la Syrie et l’Iran, et la nation qui lui avait été promise fut effacée de la carte.

Repères

Traité : traité de Sèvres Date : 10 août 1920 Parties : puissances alliées (Grande-Bretagne, France, Italie, Japon et autres) et Empire ottoman Type : traité de paix d’après-guerre Dispositions kurdes : articles 62, 63, 64 — autonomie locale pour les régions majoritairement kurdes ; voie vers l’indépendance par une demande à la Société des Nations dans un délai d’un an Territoire kurde proposé : à l’est de l’Euphrate, au sud de l’Arménie, au nord de la frontière syro-turque ; les Kurdes du vilayet de Mossoul pouvaient y adhérer volontairement Statut : jamais ratifié ni appliqué Remplacé par : traité de Lausanne (24 juillet 1923), qui ne faisait aucune mention du Kurdistan Importance : premier et unique traité international à reconnaître les droits kurdes à l’autodétermination

Les articles kurdes : 62, 63 et 64

L’article 62 habilitait une commission composée de représentants britanniques, français, italiens, perses et kurdes à élaborer un projet d’autonomie locale pour les régions majoritairement kurdes à l’est de l’Euphrate. Cette commission devait examiner la situation kurde dans les six mois suivant l’entrée en vigueur du traité et produire un plan d’autonomie protégeant les droits de toutes les communautés de la région, notamment des chrétiens assyriens.

L’article 63 obligeait la Turquie à accepter et à appliquer tout plan d’autonomie élaboré par la commission. L’article 64 allait plus loin : il disposait que, dans un délai d’un an suivant l’entrée en vigueur du traité, le peuple kurde pourrait demander au Conseil de la Société des Nations une indépendance complète. Si la Société estimait que les Kurdes démontraient un désir majoritaire d’indépendance et étaient capables de se gouverner, la Turquie serait tenue de renoncer à toute souveraineté sur les territoires kurdes. Surtout, l’article 64 précisait également que les Kurdes du vilayet de Mossoul, dans l’actuel Kurdistan irakien, seraient libres de rejoindre volontairement le nouvel État kurde.

Ces articles étaient conditionnels et limités. Le Kurdistan proposé ne comprenait pas toute la patrie kurde : Van, par exemple, en était exclue, et les Kurdes de Syrie et d’Iran n’étaient pas concernés. La voie vers l’indépendance dépendait de l’appréciation par la Société des Nations de la « capacité » kurde, une condition paternaliste à laquelle aucune nation européenne n’était soumise. Malgré ces limites, les articles 62-64 représentaient toutefois une percée historique : pour la première fois, un instrument international reconnaissait le droit du peuple kurde à l’autodétermination.

Pourquoi Sèvres a échoué : la guerre d’indépendance turque

Le traité de Sèvres fut signé par le gouvernement ottoman d’Istanbul, mais immédiatement rejeté par le mouvement nationaliste turc basé à Ankara et dirigé par Mustafa Kemal, plus tard Atatürk. Les forces de Kemal menaient déjà la guerre d’indépendance turque (1919–1923) contre les forces grecques, arméniennes et alliées. Il refusait d’accepter le partage de l’Anatolie et la création d’États kurde et arménien sur le territoire turc.

La stratégie de Kemal eut une efficacité dévastatrice. Il fit appel à la solidarité kurde contre l’impérialisme européen, promettant une fraternité kurdo-turque au sein du nouvel État turc. De nombreux dirigeants kurdes, déçus par les puissances alliées et hostiles aux revendications territoriales arméniennes, soutinrent d’abord son mouvement. Lorsqu’il devint clair que sa vision de la Turquie ne laissait aucune place à l’autonomie kurde, il était trop tard. La situation militaire s’était inversée, les puissances alliées n’avaient plus la volonté d’imposer le traité et Sèvres était mort.

Les puissances alliées elles-mêmes portaient une grande part de responsabilité. La Grande-Bretagne était accaparée par ses engagements en Irak, en Inde, en Irlande et en Égypte. La France se concentrait sur la Syrie et le Liban. Ni l’une ni l’autre n’était disposée à engager les forces militaires nécessaires pour imposer Sèvres face à la résistance nationaliste de Kemal. Les dispositions kurdes et arméniennes de Sèvres furent abandonnées faute de volonté des grandes puissances de les défendre, et non parce qu’elles étaient injustifiées.

De Sèvres à Lausanne : le Kurdistan effacé

Le traité de Lausanne, signé le 24 juillet 1923, remplaça entièrement le traité de Sèvres. Il fut négocié entre le nouveau gouvernement nationaliste turc d’Ankara et les puissances alliées. Il reconnaissait la souveraineté de la République de Turquie dans ses frontières actuelles et ne faisait absolument aucune mention du Kurdistan, de l’autonomie kurde ou de l’indépendance kurde. Les articles kurdes de Sèvres, les articles 62, 63 et 64, furent simplement supprimés. Le Kurdistan fut effacé du droit international.

Le peuple kurde resta divisé entre la Turquie, l’Irak sous mandat britannique, la Syrie sous mandat français et l’Iran : minoritaire dans chaque État, sans reconnaissance internationale de ses droits nationaux. Les promesses de Sèvres furent abandonnées. Les espoirs de la déclaration kurdo-arménienne de 1919 furent détruits. Et le partage du Kurdistan en quatre parties, commencé à Tchaldiran et achevé par les accords Sykes-Picot, fut ratifié à Lausanne comme règle permanente du droit international.

Chronologie des événements marquants

Mai 1916 — L’accord Sykes-Picot divise les territoires ottomans en zones britanniques et françaises.

Novembre 1919 — Signature à Paris de la déclaration de solidarité kurdo-arménienne.

Février 1920 — Une conférence interministérielle propose l’autonomie kurde ; la Grande-Bretagne se retire du Kurdistan.

Avril 1920 — La conférence de San Remo attribue les mandats sur l’Irak et la Syrie.

10 août 1920 — Signature du traité de Sèvres ; les articles 62-64 prévoient une autonomie kurde et une voie vers l’indépendance.

1920–1923 — Guerre d’indépendance turque ; Mustafa Kemal fait échec aux projets alliés et rejette Sèvres.

24 juillet 1923 — Le traité de Lausanne remplace Sèvres ; aucune mention du Kurdistan. L’État kurde est effacé du droit international.

Héritage et importance pour l’histoire kurde

Le traité de Sèvres occupe une place singulière dans la mémoire collective kurde. Pour les Kurdes, il représente le moment où la communauté internationale reconnut leur existence en tant que nation et leur droit à l’autodétermination. Pour les Turcs, il représente une menace existentielle : la tentative de démembrement de leur patrie. Ces mémoires opposées façonnent les relations kurdo-turques depuis plus d’un siècle et continuent d’éclairer la politique de la région aujourd’hui.

L’échec de Sèvres porte une leçon amère pour le peuple kurde : la reconnaissance internationale ne signifie rien sans le pouvoir de la faire respecter. Les grandes puissances reconnurent les droits kurdes à Sèvres, mais ne furent pas disposées à les défendre lorsqu’ils furent contestés. Les Kurdes ne possédaient ni armée capable de tenir le territoire promis, ni protecteur international prêt à combattre pour eux. Lorsque les forces de Kemal se révélèrent plus fortes que la détermination alliée, l’État kurde fut sacrifié sans hésitation.

Sèvres établit pourtant aussi un précédent juridique et moral qui n’a jamais été révoqué. La communauté internationale reconnut en 1920 que le peuple kurde avait droit à l’autodétermination. Cette reconnaissance fut abandonnée à Lausanne, mais jamais formellement retirée. La lutte kurde actuelle pour l’autodétermination tire une partie de sa légitimité de la promesse inachevée de Sèvres : ce moment où le monde reconnut que le Kurdistan devait exister, puis choisit de ne pas le faire advenir.


Questions fréquentes

Que promettait le traité de Sèvres aux Kurdes ?

Les articles 62-64 prévoyaient une autonomie locale dans les régions majoritairement kurdes à l’est de l’Euphrate et une voie vers une indépendance complète dans un délai d’un an, par une demande à la Société des Nations. Les Kurdes du vilayet de Mossoul pouvaient rejoindre volontairement le nouvel État. C’était le premier et unique traité international à reconnaître l’autodétermination kurde.


Pourquoi le traité de Sèvres ne fut-il jamais appliqué ?

Le mouvement nationaliste turc dirigé par Mustafa Kemal rejeta le traité et mena victorieusement une guerre d’indépendance (1919–1923) contre les forces grecques, arméniennes et alliées. Les puissances alliées, trop sollicitées et peu disposées à engager des forces militaires, abandonnèrent Sèvres et acceptèrent le traité de Lausanne (1923), qui ne faisait aucune mention du Kurdistan.


Qu’est-ce qui remplaça le traité de Sèvres ?

Le traité de Lausanne, signé le 24 juillet 1923, remplaça entièrement Sèvres. Il reconnaissait la République de Turquie dans ses frontières actuelles et ne contenait aucune disposition relative à l’autonomie, à l’indépendance ou à l’autodétermination kurdes. Le Kurdistan fut effacé du droit international.


Références et lectures complémentaires

American Society of International Law — Le centenaire de Sèvres : l’autodétermination et les Kurdes

LSE Middle East Centre — Le centenaire de Sèvres : perspectives d’un Kurdistan indépendant

Kurdish Center for Studies — De Sèvres à Lausanne : la société kurde et le modèle de l’État-nation

JMCC — Traité de Sèvres : texte intégral de l’article 64