Introduction

Le 17 mai 1639, l’Empire ottoman et l’Iran safavide signèrent à Qasr-e Shirin, dans l’ouest de l’Iran, un traité qui allait sceller durablement le destin du Kurdistan. Le traité de Zuhab, également appelé traité de Qasr-e Shirin, mit fin à la dernière de près de 150 années de guerres intermittentes entre les deux empires et traça à travers la patrie kurde une frontière qui définit encore aujourd’hui, à quelques modifications près, les limites de la Turquie, de l’Irak et de l’Iran. C’est ce traité qui rendit permanent le partage du Kurdistan.

Si la paix d’Amasya (1555) constitua le premier partage officiel du Kurdistan, le traité de Zuhab en fut la ratification définitive. La frontière qu’il établit plaça environ soixante-dix pour cent du territoire kurde sous suzeraineté ottomane et les trente pour cent restants sous celle de l’Iran safavide. Aucun représentant kurde ne participa aux négociations. Aucun intérêt kurde ne fut pris en compte. Deux empires tracèrent une ligne à travers la patrie d’une nation, et cette ligne n’a jamais été effacée.


Sommaire

Qu’était le traité de Zuhab ?

À retenir

Repères

Contexte historique

Les dispositions du traité

Conséquences pour le Kurdistan

Chronologie

Héritage et portée

Questions fréquentes

Références


Qu’était le traité de Zuhab ?

Le traité de Zuhab fut signé le 17 mai 1639 entre l’Empire ottoman et l’Iran safavide à Qasr-e Shirin, dans l’ouest de l’Iran. Il mit fin à la guerre ottomane et safavide de 1623–1639, dernière d’une série de conflits dévastateurs entre les deux empires qui s’étaient déroulés, presque sans exception, sur le territoire kurde. Le traité est largement considéré comme une consolidation et une ratification définitive de la paix d’Amasya antérieure (1555), confirmant le partage du Proche-Orient et du Caucase entre les deux puissances.

En vertu du traité, toute la Mésopotamie, y compris Bagdad, fut irréversiblement cédée aux Ottomans, tandis que les Safavides conservaient l’Azerbaïdjan, la Géorgie orientale et les territoires kurdes de l’est, dont l’émirat de l’Ardalan. La frontière établie à Zuhab dessina les grandes lignes des limites modernes entre l’Iran et les États de Turquie et d’Irak. Pour le Kurdistan, cela signifiait un partage permanent : soixante-dix pour cent du territoire kurde passaient sous domination ottomane et trente pour cent sous domination iranienne.

À retenir

• Le traité de Zuhab rendit permanent le partage du Kurdistan : la frontière qu’il fixa entre les territoires ottomans et safavides constitue encore la base des frontières actuelles entre la Turquie et l’Iran et entre l’Irak et l’Iran.

• Environ 70 % du territoire kurde passèrent sous suzeraineté ottomane et 30 % sous celle de l’Iran safavide, une division qui morcela la vie politique, culturelle et économique kurde.

• Aucune voix kurde ne fut présente aux négociations : le Kurdistan fut traité comme une zone frontalière à partager, plutôt que comme la patrie d’une nation distincte.

• Le traité fut l’aboutissement de 125 années de guerres entre Ottomans et Safavides (1514–1639), livrées presque entièrement sur le sol kurde, dévastant les communautés kurdes au service des intérêts impériaux.

Repères

Nom du traité : traité de Zuhab, également appelé traité de Qasr-e Shirin ou accord du palais de Shirin Date : 17 mai 1639 Parties : Empire ottoman (sultan Murad IV) et Iran safavide (chah Safi Ier) Type : traité de paix et accord frontalier définitif Principale disposition pour les Kurdes : partage permanent du Kurdistan — ~70 % ottoman, ~30 % safavide Conflit terminé : guerre ottomane et safavide de 1623–1639 Gains ottomans : toute la Mésopotamie, dont Bagdad ; confirmation du contrôle du Kurdistan occidental Gains safavides : Azerbaïdjan, Géorgie orientale et Kurdistan oriental, dont l’Ardalan Héritage : la frontière constitue la base des limites actuelles entre la Turquie et l’Iran et entre l’Irak et l’Iran Portée : le partage du Kurdistan devint permanent

Contexte historique : 125 années de guerre sur le sol kurde

Le traité de Zuhab fut l’aboutissement de 125 années de conflit entre Ottomans et Safavides, commencé par la bataille de Tchaldiran en 1514. Au cours de cette période, les deux empires menèrent des guerres répétées — en 1532–1555, 1578–1590, 1603–1618 et 1623–1639 — dont le théâtre principal fut chaque fois le Kurdistan. Les villes kurdes furent assiégées, occupées, perdues et reprises. Les populations kurdes furent déplacées, enrôlées et tuées. Les deux camps exploitèrent les loyautés tribales kurdes.

La dernière guerre (1623–1639) fut déclenchée lorsque le chah safavide Abbas Ier reprit Bagdad et une grande partie de l’Irak aux Ottomans en 1623. Le sultan ottoman Murad IV lança une grande campagne pour la reconquérir, qui culmina avec l’éprouvant siège de Bagdad en 1638. Après la reprise de la ville par Murad, les deux empires étaient épuisés. Le traité de Zuhab en fut le résultat : les deux camps reconnaissaient que les frontières établies au cours de plus d’un siècle de guerre étaient devenues une réalité permanente.

Les dispositions du traité : le partage permanent du Kurdistan

Le traité de Zuhab confirma largement les dispositions territoriales de la paix d’Amasya, avec quelques modifications. Les Ottomans conservèrent toute la Mésopotamie, dont Bagdad, ainsi que leur contrôle du Kurdistan occidental, englobant Diyarbakır, Van, Mossoul, Kirkouk, Souleimaniye et les anciens émirats kurdes. Les Safavides conservèrent le Kurdistan oriental, notamment l’émirat de l’Ardalan et les régions de l’ouest iranien habitées par les Kurdes.

La frontière n’était pas une ligne précise sur une carte, mais une large zone frontalière traversant les montagnes kurdes et longeant le Zagros. Une délimitation exacte ne serait entreprise qu’au 19e siècle, dans un processus impliquant plusieurs commissions internationales, une médiation britannique et russe et les traités d’Erzurum (1823 et 1847). Mais le partage fondamental, entre un ouest ottoman et un est perse du Kurdistan, fut fixé à Zuhab et n’a jamais été annulé.

Conséquences pour le Kurdistan : une nation délibérément divisée

Le traité de Zuhab transforma une frontière disputée et mouvante en une limite internationale permanente traversant le cœur du Kurdistan. Des tribus, des familles et des communautés kurdes qui avaient entretenu des liens à travers les hautes terres pendant des siècles furent désormais durablement séparées par une frontière impériale. Les Kurdes de l’ouest vécurent sous une administration ottomane de plus en plus centralisée, tandis que ceux de l’est furent gouvernés par les Safavides et leurs successeurs, chaque empire poursuivant sa propre politique envers l’identité, la langue et l’autonomie kurdes.

L’alliance avec la noblesse kurde avait été déterminante pour permettre aux Ottomans de contrôler les populations turkmènes favorables aux Safavides en Anatolie orientale et de sécuriser les territoires qui allaient devenir les frontières de la Turquie moderne. Le soutien militaire kurde était essentiel au contrôle ottoman de l’est. Pourtant, au moment de tracer des frontières permanentes, les intérêts kurdes ne comptèrent pour rien. Les Kurdes avaient contribué à bâtir la frontière orientale ottomane, avant de se retrouver enfermés derrière elle.

Du côté safavide, les chahs successifs tentèrent de contrôler les confédérés tribaux kurdes en éduquant les jeunes nobles kurdes à la cour, en recrutant des Kurdes dans la garde royale et en entretenant des relations de clientèle avec des émirs kurdes, comme ceux de la dynastie de l’Ardalan. Mais ces mesures visaient l’intégration et le contrôle plutôt que l’autonomie. Le Kurdistan oriental sous domination iranienne allait connaître sa propre longue histoire de marginalisation, d’assimilation forcée et de répression des aspirations politiques kurdes.

Chronologie des événements majeurs

1514 — Bataille de Tchaldiran ; début du conflit entre Ottomans et Safavides pour les territoires kurdes.

1555 — Paix d’Amasya ; premier partage officiel du Kurdistan.

1623 — Le chah Abbas Ier reprend Bagdad ; début de la dernière guerre ottomane et safavide.

1638 — Le sultan Murad IV reprend Bagdad après un siège dévastateur.

17 mai 1639 — Signature du traité de Zuhab ; le Kurdistan est durablement partagé entre les empires ottoman et safavide.

1823 et 1847 — Les traités d’Erzurum tentent de délimiter plus précisément la frontière de Zuhab.

1914 — La frontière de Zuhab est finalement reconnue comme limite internationale à la suite des commissions de délimitation.

Héritage et portée pour l’histoire kurde

Le traité de Zuhab est l’un des accords les plus lourds de conséquences de l’histoire kurde, car il rendit permanent le partage du Kurdistan. Toutes les divisions ultérieures du territoire kurde, de l’accord Sykes-Picot au traité de Lausanne, reposèrent sur le fondement établi par Zuhab. Les frontières actuelles de la Turquie, de l’Irak et de l’Iran qui traversent le Kurdistan correspondent, dans leurs grandes lignes, à celles tracées à Zuhab en 1639.

Le traité représente aussi le dernier acte d’une tragédie de 125 ans. De Tchaldiran (1514) à Zuhab (1639), la patrie kurde fut le principal champ de bataille de la rivalité ottomane et safavide. Les villes kurdes furent détruites, les populations déplacées et l’autonomie politique écrasée. Au terme de tout cela, le Kurdistan fut durablement coupé en deux par une frontière tracée sans le consentement des Kurdes.

Les Kurdes sont souvent qualifiés de plus grande nation sans État du monde. C’est au traité de Zuhab que cette absence d’État fut durablement inscrite sur la carte du Moyen-Orient. Comprendre Zuhab est essentiel pour comprendre pourquoi le Kurdistan demeure divisé et pourquoi la lutte kurde pour l’autodétermination n’est pas une invention moderne, mais une réponse à des siècles de partage impérial, commencé dans les plaines de Tchaldiran et scellé au palais de Qasr-e Shirin.


Questions fréquentes

Qu’était le traité de Zuhab ?

Un traité de paix signé le 17 mai 1639 entre l’Empire ottoman et l’Iran safavide, qui partagea durablement le Proche-Orient entre les deux puissances. Il confirma la division du Kurdistan en une zone occidentale ottomane et une zone orientale safavide, établissant des frontières qui constituent encore la base des limites actuelles entre la Turquie et l’Iran et entre l’Irak et l’Iran.


Quelles furent les conséquences du traité de Zuhab pour le Kurdistan ?

Il partagea durablement le Kurdistan entre les empires ottoman et safavide, avec environ 70 % sous contrôle ottoman et 30 % sous celui de l’Iran. Les familles, les tribus et les communautés kurdes furent séparées par une frontière internationale tracée sans leur consentement. Cette division persiste dans les frontières actuelles de la Turquie, de l’Irak et de l’Iran.


Les frontières actuelles du Moyen-Orient reposent-elles sur le traité de Zuhab ?

Oui. Les frontières entre la Turquie et l’Iran et entre l’Irak et l’Iran reposent, dans leurs grandes lignes, sur celle établie à Zuhab en 1639, puis précisée par les traités d’Erzurum (1823 et 1847) et les commissions internationales de délimitation. La frontière de Zuhab fut officiellement reconnue comme limite internationale en 1914.


Références et lectures complémentaires

Wikipédia — Traité de Zuhab

Izady, M., Les Kurdes : un manuel concis, Taylor & Francis, 1992.

Van Bruinessen, M., Agha, cheikh et État : les structures sociales et politiques du Kurdistan, Zed Books, 1992.

McDowall, D., Une histoire moderne des Kurdes, I.B. Tauris, 2004.

Ates, S., Le traité de Zohab de 1639 : mythe fondateur ou document fondateur ?, Iranian Studies, vol. 52, 2019.