Introduction

Le 24 décembre 1922, les autorités britanniques de l’Irak mandataire publièrent une déclaration qui allait être connue sous le nom de déclaration de Noël : la première reconnaissance officielle britannique de l’autonomie kurde dans l’État irakien nouvellement créé. Cette déclaration conjointe anglo-irakienne reconnaissait expressément le droit du peuple kurde à gouverner ses propres régions et lui conférait une autorité sur son administration locale. Sur le papier, elle constituait une reconnaissance historique du fait que les Kurdes du Kurdistan méridional, l’actuel Kurdistan irakien, possédaient une identité distincte et des revendications légitimes d’autogouvernement.

Mais, comme tant de promesses faites au peuple kurde, la déclaration de Noël ne fut jamais respectée dans les faits. Les autorités britanniques et arabes irakiennes n’appliquèrent jamais l’autonomie kurde telle qu’elle était décrite. La déclaration devint au contraire une nouvelle promesse trahie dans la longue histoire des trahisons subies par les Kurdes, selon un schéma allant de Tchaldiran (1514) à Sèvres (1920) et se poursuivant jusqu’à nos jours. Son échec mena directement à une succession de révoltes kurdes qui allaient définir les relations entre Irakiens et Kurdes au cours du siècle suivant.


Sommaire

Qu’était la déclaration conjointe anglo-irakienne ?

Points essentiels

Repères

Contexte historique

Les dispositions de la déclaration

Pourquoi la déclaration échoua

Chronologie

Héritage et portée

Questions fréquentes

Références


Qu’était la déclaration conjointe anglo-irakienne ?

La déclaration conjointe anglo-irakienne, également appelée déclaration de Noël, fut publiée le 24 décembre 1922 par les autorités mandataires britanniques en Irak. Elle constituait la première reconnaissance officielle, par le gouvernement britannique, de l’autonomie kurde au sein du royaume d’Irak nouvellement créé. Elle reconnaissait expressément le droit des Kurdes des régions septentrionales de l’Irak à gouverner leurs propres territoires et leur conférait une autorité sur l’administration locale.

Cette déclaration survint dans une période troublée. Le traité anglo-irakien d’octobre 1922 avait établi le cadre des relations entre la Grande-Bretagne et l’Irak sous le mandat, avec le roi Fayçal Ier installé sur le trône. Mais la population kurde du nord de l’Irak n’avait jamais consenti à son incorporation dans un État irakien dominé par les Arabes. Les dirigeants kurdes, notamment le cheikh Mahmoud Barzandji de Souleimaniye, étaient en révolte ouverte contre les autorités britanniques comme irakiennes. La déclaration de Noël tentait d’apaiser la résistance kurde en promettant l’autogouvernement, tout en maintenant les territoires kurdes dans les frontières d’un Irak contrôlé par les Britanniques.

Points essentiels

• La déclaration de Noël fut la première reconnaissance officielle britannique de l’autonomie kurde en Irak, reconnaissant aux Kurdes le droit de gouverner leurs propres régions.

• Elle ne fut jamais appliquée : les autorités britanniques et arabes irakiennes ne respectèrent pas l’autogouvernement kurde, entraînant directement une succession de révoltes kurdes.

• Le cheikh Mahmoud Barzandji avait déjà proclamé le royaume du Kurdistan depuis Souleimaniye en novembre 1922 ; la déclaration cherchait en partie à contenir les aspirations kurdes à l’indépendance dans un cadre irakien.

• La déclaration établit le principe fondateur d’une autonomie kurde au sein de l’Irak, qui allait finalement se concrétiser, après des décennies de lutte, dans la Constitution irakienne de 2005 et le Gouvernement régional du Kurdistan.

Repères

Déclaration : déclaration conjointe anglo-irakienne, dite déclaration de Noël Date : 24 décembre 1922 Auteur : autorités mandataires britanniques en Irak Nature : déclaration reconnaissant l’autonomie kurde au sein de l’Irak Disposition essentielle : reconnaissance du droit des Kurdes à gouverner leurs propres régions dans le nord de l’Irak Contexte : traité anglo-irakien d’octobre 1922 ; royaume du Kurdistan proclamé par le cheikh Mahmoud Barzandji en novembre 1922 ; révoltes kurdes contre les autorités britanniques et irakiennes Résultat : jamais appliquée dans les faits ; poursuite des révoltes kurdes Héritage à long terme : le principe d’une autonomie kurde au sein de l’Irak finit par se concrétiser dans la Constitution irakienne de 2005

Contexte historique : un nouvel État, un ancien problème

Le royaume d’Irak fut créé par les Britanniques en 1921, avec Fayçal ibn Hussein, prince hachémite du Hedjaz sans lien avec l’Irak, installé comme premier roi. La conférence du Caire de 1921, présidée par Winston Churchill, en fixa le cadre : l’Irak serait un mandat britannique, gouverné par l’intermédiaire d’une monarchie théoriquement indépendante servant les intérêts britanniques. Le mandat de la Société des Nations précisait que l’Irak devait être préparé à l’autogouvernement sous tutelle britannique ; les Britanniques choisirent de formaliser cette relation par le traité anglo-irakien d’octobre 1922.

Mais les Kurdes du nord de l’Irak n’avaient jamais accepté cet arrangement. Le vilayet de Mossoul, peuplé de Kurdes, avait été inclus dans l’Irak britannique alors que le traité de Sèvres de 1920 avait envisagé son incorporation éventuelle dans un Kurdistan indépendant. Les dirigeants kurdes considéraient le nouvel État irakien comme un projet politique arabe imposé par les Britanniques, dépourvu de légitimité à leurs yeux. Le cheikh Mahmoud Barzandji, initialement nommé gouverneur de Souleimaniye par les Britanniques, avait déjà mené une révolte en 1919 et allait se proclamer roi du Kurdistan en novembre 1922.

La déclaration de Noël de décembre 1922 fut la réponse britannique à cette crise. Face à une résistance kurde menaçant la stabilité de l’ensemble du mandat, les Britanniques publièrent une déclaration reconnaissant l’autonomie kurde dans l’espoir de contenir le séparatisme kurde dans le cadre d’un Irak unifié. Il s’agissait d’une concession tactique, sans engagement de principe en faveur de l’autogouvernement kurde.

Les dispositions de la déclaration : une autonomie sur le papier

La déclaration de Noël reconnaissait expressément l’autonomie kurde et conférait aux Kurdes le pouvoir de gouverner leurs régions dans le cadre de l’État irakien. Elle admettait que les régions kurdes du nord de l’Irak avaient des besoins administratifs distincts et que le peuple kurde devait avoir voix au chapitre dans le gouvernement de ses territoires. Elle visait à signifier aux dirigeants kurdes que leurs droits seraient respectés au sein de l’Irak.

Cependant, la déclaration manquait de mécanismes d’application, de précision juridique et de volonté politique réelle. Elle fut publiée au moment même où les Britanniques utilisaient la Royal Air Force pour bombarder les villages kurdes afin de les soumettre, une tactique qui allait devenir une caractéristique déterminante de la politique britannique au Kurdistan irakien. La contradiction entre les promesses d’autonomie et les opérations réelles de la RAF contre les communautés kurdes révèle le cynisme au cœur de cette politique : l’autonomie servait de carotte, les bombardements aériens de bâton.

Pourquoi la déclaration échoua

La déclaration de Noël échoua pour la même raison que toutes les promesses d’autonomie kurde : les autorités qui l’avaient faite n’avaient aucune intention de la tenir. La priorité britannique en Irak était la sécurité de ses intérêts pétroliers et de sa position stratégique au Moyen-Orient, sans souci de l’autogouvernement kurde. L’autonomie n’était tolérable que tant qu’elle ne menaçait pas le contrôle britannique. Dès que les dirigeants kurdes recherchèrent une véritable indépendance, comme le cheikh Mahmoud avec son royaume du Kurdistan, les Britanniques répondirent par la force militaire.

Les cercles dirigeants arabes irakiens étaient tout aussi hostiles à l’autonomie kurde. Le roi Fayçal et l’élite politique arabe sunnite voyaient l’Irak comme un État arabe unitaire et l’autogouvernement kurde comme une menace pour la cohésion nationale. Les régions kurdes passèrent progressivement sous administration irakienne centralisée, tandis que la langue, la culture et l’expression politique kurdes étaient réprimées. La promesse d’autogouvernement ne prit jamais forme dans les institutions.

Il en résulta un siècle de conflit. Des révoltes du cheikh Mahmoud dans les années 1920 aux guerres de Mustafa Barzani dans les années 1960 et 1970, du génocide de l’Anfal au soulèvement de 1991, du Gouvernement régional du Kurdistan au référendum d’indépendance de 2017, toute l’histoire des relations kurdo-irakiennes a été façonnée par la promesse non tenue de la déclaration de Noël : permettre aux Kurdes de se gouverner eux-mêmes au sein de l’Irak.

Chronologie des événements majeurs

1920 — Le traité de Sèvres promet l’autonomie kurde et une voie vers l’indépendance ; il ne sera jamais appliqué.

1921 — Conférence du Caire ; Fayçal Ier est installé comme roi d’Irak sous mandat britannique.

Octobre 1922 — Signature du traité anglo-irakien ; établissement du cadre des relations mandataires entre la Grande-Bretagne et l’Irak.

Novembre 1922 — Le cheikh Mahmoud Barzandji proclame le royaume du Kurdistan depuis Souleimaniye.

24 décembre 1922 — La déclaration conjointe anglo-irakienne, dite déclaration de Noël, reconnaît l’autonomie kurde.

Juillet 1923 — Le traité de Lausanne ne mentionne pas le Kurdistan ; la possibilité d’un État kurde est effacée du droit international.

1924 — Les forces britanniques défont le royaume du Kurdistan du cheikh Mahmoud ; les territoires kurdes sont incorporés à l’Irak.

2005 — La Constitution irakienne reconnaît enfin la Région du Kurdistan comme entité autonome, 83 ans après la déclaration de Noël.

Héritage et portée pour l’histoire kurde

La déclaration de Noël de 1922 est importante parce qu’elle établit le principe qui allait finalement définir les relations kurdo-irakiennes : l’autonomie kurde dans un Irak unifié. Formulé en 1922, bafoué à maintes reprises pendant huit décennies, ce principe fut enfin inscrit dans la Constitution irakienne de 2005 après l’invasion anglo-américaine et le renversement de Saddam Hussein. Le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK), seule région autonome kurde au monde dotée d’un fondement juridique, représente très concrètement l’accomplissement d’une promesse faite le jour de Noël 1922.

Mais cette déclaration reste aussi un avertissement. Les quatre-vingt-trois années séparant la déclaration de Noël de la Constitution de 2005 furent jalonnées de révoltes kurdes, de répression gouvernementale, d’attaques chimiques, de génocide et de souffrances incommensurables. La leçon est claire : une déclaration sans moyens d’application ne vaut rien. Reconnue en 1922, l’autonomie kurde ne devint réalité que lorsque les Kurdes eux-mêmes, par leurs sacrifices, leur résistance et leur persévérance politique, imposèrent cette question après la chute de Saddam.

La déclaration de Noël rappelle aussi que les droits kurdes ont été reconnus à maintes reprises dans l’histoire : à Tchaldiran, à Sèvres, à Erzurum, dans la déclaration de Noël, dans l’accord d’autonomie de 1970 et dans la Constitution de 2005. Le peuple kurde n’a jamais manqué de reconnaissance internationale de ses droits. Il lui a manqué le pouvoir de les faire respecter lorsque les gouvernements auteurs de ces promesses décidaient de les trahir.


Questions fréquentes

Qu’était la déclaration conjointe anglo-irakienne de 1922 ?

Également appelée déclaration de Noël, elle fut publiée le 24 décembre 1922 et constitua la première reconnaissance officielle britannique de l’autonomie kurde en Irak. Elle reconnaissait aux Kurdes du nord de l’Irak le droit de gouverner leurs propres régions, mais ne fut jamais appliquée dans les faits.


Pourquoi la déclaration de Noël ne fut-elle jamais respectée ?

Les Britanniques privilégiaient les intérêts pétroliers et le contrôle stratégique au détriment d’un véritable autogouvernement kurde. Les cercles politiques arabes irakiens voyaient l’autonomie kurde comme une menace pour l’unité nationale. Les Britanniques promettaient cette autonomie tout en bombardant les communautés kurdes avec la RAF : la déclaration était une concession tactique, sans engagement de principe.


Quel lien existe-t-il entre la déclaration de 1922 et l’autonomie kurde actuelle ?

Le principe d’une autonomie kurde au sein de l’Irak fut officiellement reconnu pour la première fois dans la déclaration de 1922. Il fallut 83 ans de lutte, de révolte et de souffrance pour qu’il soit enfin inscrit dans la Constitution irakienne de 2005, qui établit le Gouvernement régional du Kurdistan comme seule région autonome irakienne dotée d’un fondement juridique.


Références et lectures complémentaires

Département d’État des États-Unis — Relations extérieures des États-Unis : l’autonomie kurde en Irak

Wikipédia — Traité anglo-irakien de 1922

Marr, P., Histoire moderne de l’Irak, Westview Press, 2012.

McDowall, D., Une histoire moderne des Kurdes, I.B. Tauris, 2004.