Dans les vallées brumeuses du Kurdistan du 19e siècle, où les échos des anciens chants soufis se mêlaient aux murmures âpres des monts Zagros, Mawlawi Tawagozi s’imposa comme une figure lumineuse de l’histoire littéraire et spirituelle kurde. Né en 1806 et mort en 1882, Mawlawi, de son vrai nom Abdulrahim Mela Seid, qui signait notamment Maʿdumi ou Madum, fut bien plus qu’un poète : mystique soufi, savant et théologien, il relia dans ses œuvres la doctrine islamique, les chagrins intimes et la richesse de l’identité kurde.

Écrivant principalement en gorani / hawrami pour son divan, mais aussi en sorani pour son grand ouvrage théologique Aqiday Mardia, ainsi qu’en arabe et en persan, il exprima dans ses poèmes et ses traités l’essence de la dévotion soufie, de la recherche philosophique et de la vulnérabilité humaine. Souvent salué comme l’un des plus grands poètes kurdes de son époque, Mawlawi continue, à travers son divan et ses textes théologiques, d’influencer des générations d’intellectuels et de mystiques kurdes. Sa statue à Souleimaniye témoigne de son rayonnement durable, gardienne silencieuse du patrimoine culturel kurde.

 Cet article retrace sa vie et explore l’homme derrière les vers, son parcours spirituel, ses contributions littéraires et l’héritage profond qu’il laissa dans une région traversée par des bouleversements politiques et culturels.

Jeunesse et racines familiales : des débuts modestes à la quête du savoir

Mawlawi Tawagozi naquit en 1806 dans le village de Sarshatah, ou Tāwagōz, situé dans le haut Tawagozi, dans le district de Javānrud de l’actuel Kurdistan iranien, près de la frontière irakienne. Cette région montagneuse et isolée, appartenant au comté de Paveh, était imprégnée d’une tradition d’érudition islamique et de mysticisme qui façonna très tôt la vision du monde du jeune Abdulrahim. Il était issu d’une éminente famille de théologiens faisant remonter sa lignée au mystique et savant du 16e siècle Abu Bakr b. Hedāyat-Allāh Ḥosayni Kordi, réputé pour ses contributions à la pensée soufie au Kurdistan. Son père, Mollā Saʿid, directeur respecté d’une madrasa à Bējawa, au Kurdistan irakien, joua un rôle essentiel dans sa première éducation.

Élevé dans un foyer où les textes religieux et les récitations poétiques faisaient partie du quotidien, Mawlawi montra très tôt des dispositions pour l’étude. Il commença son apprentissage sous la direction de son père, acquérant les bases de la lecture et de l’écriture dans une hujra locale, simple salle d’enseignement religieux. Mais la mort de son père plongea la famille dans la pauvreté. Fils aîné, Mawlawi interrompit provisoirement ses études pour subvenir aux besoins de ses frères et sœurs par des travaux manuels et de petits emplois. Ces épreuves lui inculquèrent une profonde résilience et une humilité qui imprégneraient plus tard sa poésie.

Sans renoncer, Mawlawi reprit ses études, parcourant différentes madrasas des régions de l’Ardalan et du Baban, principautés kurdes semi-autonomes sous influence ottomane et persane. Il y étudia les sciences islamiques avancées, notamment la jurisprudence (fiqh), la théologie (kalam) et le mysticisme soufi. Sa formation s’acheva à Souleimaniye, où il étudia auprès du réputé mollah Abdulrahman Nawdshi, ou Mela Ebdurehman Nodşeyî, à la mosquée Malkandi. Il y obtint son ijaza, autorisation d’enseigner qui consacrait sa qualification de mollah. Ce parcours lui apporta la maîtrise du kurde (gorani/hawrami et sorani), de l’arabe et du persan, tout en lui faisant découvrir la diversité des paysages culturels et politiques d’un Kurdistan partagé entre les empires.

Ses études achevées, Mawlawi s’installa près de Halabja, où il commença à enseigner et à diriger les activités religieuses dans les villages voisins. Son éloquence et sa chaleur lui valurent rapidement l’affection de la communauté ; les auditoires se rassemblaient, captivés, pour écouter ses sermons et ses récitations poétiques. Cette étape de sa vie jeta les bases de son intégration dans la société kurde, nouant des relations avec des chefs tribaux, notamment ceux de la tribu Jaf, et avec les souverains de l’émirat d’Ardalan.

La voie soufie : influences et éveil spirituel

La vie de Mawlawi prit un tournant décisif lorsqu’il embrassa le soufisme, rejoignant la confrérie naqshbandie sous la direction du cheikh Oṯmān Serāj-al-Din, éminent maître naqshbandi parmi les Kurdes. L’accent mis par cet ordre sur le dhikr silencieux, remémoration de Dieu, et sur le respect de l’orthodoxie sunnite trouvait un écho profond dans sa formation savante. Il suivait l’école juridique chaféite et la doctrine acharite, associant une théologie rigoureuse à l’introspection mystique.

Les influences qui nourrirent Mawlawi furent profondes et multiples. Dès l’enfance, il fut captivé par le Mathnawi de Jalaluddin Rumi, dont les allégories soufies et les thèmes de l’amour divin façonnèrent sa voix poétique. Plus tard, les ghazals du poète persan Hafez inspirèrent son lyrisme, peuplant ses œuvres de métaphores du vin, de la beauté et de l’extase spirituelle. Sur le plan local, il puisa dans les traditions poétiques kurdes, entretenant des liens étroits avec des contemporains comme Ahmad Pacha de l’émirat du Baban et Reza Quli Khan d’Ardalan. Le soutien financier de ces mécènes lui permit de se consacrer à l’écriture et à l’enseignement.

Les voyages de Mawlawi au Kurdistan, des régions frontalières iraniennes aux villes irakiennes de Halabja et de Souleimaniye, étaient guidés par sa quête du savoir et de mécènes spirituels. Il menait une vie frugale, souvent pauvre, mais son charisme attirait étudiants et admirateurs. Son initiation à l’ordre naqshbandi constitua un événement majeur, approfondissant son attachement à la rabita, lien spirituel avec le cheikh, pratique qu’il exposa ensuite dans un traité en persan. Sa voie soufie ne fut pas sans obstacles : l’instabilité politique de l’époque, marquée par les empiétements ottomans et qadjars sur les autonomies kurdes, faisait écho aux tourments intérieurs de ses vers.

Œuvres littéraires : une production abondante en plusieurs langues

Mawlawi fut extraordinairement prolifique, composant en kurde, en arabe et en persan des œuvres poétiques, théologiques et mystiques. Son œuvre maîtresse est le Divan de Mawlawi, recueil de 2,426 distiques en kurde gorani, édité et publié en 1935 et 1940 par Piramerd à Souleimaniye, puis notamment en 1961 par Mala Abdul Karim Mudarris. Ce divan comprend 31 distiques isolés, 39 quatrains et 213 pièces lyriques ; il conserve des formes archaïques du gorani et constitue une ressource essentielle pour l’étude de ce dialecte.

En théologie, Al-Aqidah al-Mardiyah (ou Eqîdey Merzîye), poème kurde de plus de 2,452 distiques sur la doctrine acharite, occupe une place particulière. Achevé entre 1863–1865, il comprend le commentaire de Mawlawi et fut publié au Caire (1933), à Téhéran et à Bagdad (1988). Autre ouvrage, Aqida-ye Mawlawi (ou Eqîdey Mewlewî), propose en 110 vers une introduction à la foi musulmane ; il fut publié à Bagdad (1977). En arabe, Al-Fazila (ou Al-Fadilah, 2,031 vers, 1868) servit de manuel de dogmatique dans les madrasas. En persan, Al-Fawatih (ou Al-Fawayih, plus de 1,000 vers), consacré aux attributs de Dieu, fut publié en Égypte. Il écrivit également un traité inédit sur la rabita naqshbandie et des lettres personnelles intégrant des poèmes. Une autobiographie perdue laisse entrevoir des aspects de sa vie encore méconnus.

Ces œuvres témoignent de son engagement à exposer l’islam, rendant les doctrines complexes accessibles par la poésie.

Style poétique, thèmes et influence du hawrami

La poésie de Mawlawi se caractérise par son attachement aux formes classiques comme le ghazal, enrichies de symbolisme soufi et d’une grande richesse linguistique. Il écrivait principalement dans la branche hawrami du gorani, dialecte qui influença profondément son lexique, sa syntaxe et son rythme. Les recherches soulignent combien les éléments hawramis, mots archaïques, évolutions phonétiques et expressions idiomatiques, enrichirent ses vers, en faisant un pont entre traditions orales et littérature écrite. Les voyelles et les structures grammaticales propres au hawrami leur apportaient notamment une musicalité qui les distinguait du sorani ou du kurmandji standard.

Ses thèmes gravitent autour de l’amour divin, de la fragilité humaine et de la voie soufie. Dans Aqiday Mardia, il explore la foi (iman) à travers le kashf (dévoilement), le daleel (preuve) et le taqleed (imitation), exprimant son humilité devant les mystères divins. Il aborde des débats théologiques comme celui du libre arbitre et du déterminisme, affirmant les positions acharites tout en exhortant au respect de la charia. Le chagrin personnel domine nombre de ses poèmes, en particulier ceux où il pleure son épouse, Ḵātun ʿAnbar (Anbar Khatun), morte sept ans avant lui. Ces élégies comptent parmi les plus belles de la littérature kurde, mêlant deuil et méditation spirituelle.

Un extrait de l’ouvrage Aqiday Mardia (traduit) : « Ô ligne, il ne t’appartient pas de l’atteindre… Leur différence… est semblable à celle entre la terre et le ciel. » Il y critique les inventions modernes comme le télégraphe en les confrontant aux miracles prophétiques, illustrant son alliance de la théologie et du commentaire sur son époque.

Vie personnelle, épreuves et dernières années

La vie personnelle de Mawlawi fut marquée par le dévouement et l’adversité. Il épousa Ḵātun ʿAnbar, migrante afghane dont la mort inspira de profondes élégies. Ils eurent deux fils : Sayed Muhammad, mort avant lui, et Sheikh Muhammad, qui eut un fils, Ali. Malgré le soutien de ses mécènes, il vécut modestement.

Parmi ses épreuves figurèrent l’incendie de sa bibliothèque dans ses dernières années, perte dévastatrice pour un savant, puis la cécité pendant ses sept dernières années. Sa mort en 1882 fut tragique : il tomba de cheval près de Sarshatah, à Halabja. Il fut enterré au cimetière d’Ashab, surplombant son lieu de naissance.

Aucune grande controverse n’entacha sa vie, même si ses positions théologiques participèrent parfois aux débats sur le déterminisme.

Héritage : une influence durable dans la culture kurde et au-delà

L’héritage de Mawlawi est immense ; il est célébré comme un pilier de la littérature kurde du 19e siècle. Ses œuvres ont été étudiées par des chercheurs comme Alaaddin Sajadi, Goran, Izzadin Mustafa Rasul et Anwar Qadir Muhammad, dont la thèse de doctorat fut publiée en 1990. Dans le soufisme, ses liens naqshbandis et ses textes sur la rabita continuent d’inspirer.

Parmi les hommages récents figurent des festivals et des publications ; un article de Kurdish Globe paru en 2025 a commémoré sa vie. Sa statue à Souleimaniye symbolise son rôle dans la préservation de l’identité kurde malgré les divisions.

Ainsi, la vie de Mawlawi Tawagozi, des modestes collines de Sarshatah aux vers intemporels de son divan, incarne l’esprit kurde de résilience et de profondeur spirituelle. Sa poésie, qui entrelace foi et chagrin, demeure un phare pour ceux qui cherchent du réconfort dans les périodes troublées. Alors que le Kurdistan aborde la modernité, ses mots rappellent le pouvoir intemporel des vers, capables de franchir les frontières et les époques.

Références

Voici une liste de sources et de références historiques essentielles sur Mawlawi Tawagozi (1806–1882/3), tirées de documents biographiques, universitaires et archivistiques fiables. Elles couvrent sa vie, sa poésie, ses œuvres théologiques, ses influences soufies et son héritage. Elles sont présentées dans un format numéroté avec les titres, les auteurs lorsqu’ils sont connus, les informations de publication et les URL pour en faciliter l’accès.

  1. Mawlawi Tawagozi — notice de Wikipédia sur sa biographie, ses origines familiales, son éducation dans les madrasas, ses affiliations soufies et ses œuvres en kurde gorani, en arabe et en persan.

  2. Hommage à la vie et à l’œuvre du poète kurde Mawlawi — article de Kurdishglobe détaillant sa naissance à Sarshatah, sa formation, son divan en dialecte hawrami et des œuvres notables comme Eqîdey Merzîye.

  3. Les poètes kurdes à travers l’histoire : Mawlawi Tawagozi — article de Justice for Kurds sur sa formation, son intérêt pour le soufisme, son accompagnement naqshbandi et son rôle de mystique et de poète de l’islam.

  4. Mawlawi Tawagozi — article de Govari Kurdi sur Medium, consacré à sa jeunesse à Sarshata, à ses noms de plume et à son ouvrage majeur Eqîdey Merzîye sur la foi islamique et le kalam.

  5. L’influence du dialecte hawrami sur les poèmes de Mawlawi Tawagozi — article universitaire d’Ejournal Radenintan sur l’influence du hawrami, branche du gorani, sur sa poésie, sous l’angle linguistique.

  6. L’influence du dialecte hawrami sur les poèmes de Mawlawi Tawagozi — publication sur ResearchGate reprenant l’article ci-dessus et consacrée aux éléments linguistiques de sa poésie hawramie.

  7. Mawlawi Tawagozi — notice d’Academic Dictionaries and Encyclopedias résumant sa vie de poète kurde et de soufi, sous les noms de plume Madum ou Madumi.

  8. Mawlawi et deux de ses poèmes (mewlewî û 2 helbestên wî) — document PDF publié sur Academia.edu concernant sa carrière près de Halabja, ses relations avec la tribu Jaf et les souverains d’Ardalan, ses voyages, sa famille et les élégies dédiées à son épouse Ḵātun ʿAnbar.

  9. Mawlawi Tawagozi (1806-1882), également connu sous le nom de Mawlawi — publication Facebook de Justice for Kurds présentant des extraits sur ses contributions mystiques et poétiques au 19e siècle.

  10. Une sélection d’Aqiday Mardia de Mawlawi Tawagozi par Baba Ali Qaradaghi — article de Hawramani sur son mysticisme, sa poésie et son commentaire d’Aqiday Mardia (1864), notamment la théologie islamique et les éléments soufis.

  11. Publié le 9 novembre 2017

  12. URL : https://hawramani.com/a-selection-from-aqiday-mardia-of-mawlawi-tawagozi-by-baba-ali-qaradaghi/