Introduction
La révolution du Rojava constitue l’expérience d’autogouvernement kurde la plus importante depuis la République de Mahabad. Lorsque la guerre civile syrienne éclata en 2011 et que le régime Assad retira ses forces du nord-est de la Syrie en 2012, les combattants kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) et des Unités de protection de la femme (YPJ) comblèrent le vide, établissant une administration autonome dans trois cantons : Kobané, Afrin et la Djézireh. S’ensuivit une décennie de guerre contre l’État islamique, de combats contre des factions djihadistes, d’opérations militaires turques et d’alliances mouvantes qui firent des Forces démocratiques syriennes (FDS) l’une des forces combattantes les plus efficaces du Moyen-Orient.
Cet article retrace l’ensemble du parcours militaire des Kurdes de Syrie : du soulèvement de Qamichli en 2004 à la révolution du Rojava, à la défense de Kobané, à la libération de Raqqa, à la perte d’Afrin et de Manbij, et à la crise existentielle à laquelle le Rojava est confronté en 2025–2026.
Table des matières
Les origines : le soulèvement de Qamichli en 2004 et la guerre civile syrienne
La révolution du Rojava (2012)
La bataille de Kobané (2014–2015)
Les FDS et la guerre pour détruire le califat de l’État islamique (2015–2019)
Les opérations turques : Afrin, Source de paix et les pertes territoriales
La crise après Assad et la lutte pour la survie (2024–2026)
Événements marquants et chronologie
Références et lectures complémentaires
Les origines : le soulèvement de Qamichli en 2004 et la guerre civile syrienne
Les Kurdes de Syrie vivaient depuis des décennies sous une discrimination systématique. Des centaines de milliers d’entre eux étaient privés de citoyenneté à la suite d’un recensement de 1962 qui avait retiré leurs papiers d’identité à des familles kurdes. En mars 2004, des émeutes éclatèrent à Qamichli après qu’un affrontement entre supporters kurdes et arabes lors d’un match de football eut dégénéré en soulèvement à l’échelle de la ville. Les forces de sécurité syriennes tuèrent au moins 30 manifestants kurdes et arrêtèrent des milliers de personnes. Le soulèvement de Qamichli fut la première grande mobilisation politique kurde en Syrie et annonça la révolution qui surviendrait sept ans plus tard.
Lorsque les manifestations antigouvernementales se propagèrent en Syrie en 2011, les régions kurdes rejoignirent le soulèvement général. Le Parti de l’union démocratique (PYD) et sa branche armée, les YPG, commencèrent à organiser des forces militaires. À la mi-2012, alors que la guerre civile syrienne s’intensifiait et que le régime Assad concentrait ses forces sur la défense de Damas et d’Alep, les conditions de la révolution kurde étaient réunies.
La révolution du Rojava (2012)
Le 19 juillet 2012, les combattants des YPG s’emparèrent de Kobané, puis d’Amouda et d’Afrin le lendemain. Les forces de sécurité syriennes se retirèrent sans opposer de résistance importante. En quelques semaines, les YPG contrôlaient la majeure partie des régions à prédominance kurde du nord-est de la Syrie. L’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie, communément appelée Rojava, fut établie et mit en œuvre un système de confédéralisme démocratique inspiré par la philosophie politique d’Abdullah Öcalan.
Presque immédiatement, le Rojava dut faire face aux menaces militaires de groupes djihadistes. En 2013, les YPG combattirent le Front al-Nosra et d’autres factions islamistes à Ras al-Aïn (Sere Kaniye) et dans l’ensemble du canton de la Djézireh. Ces premiers affrontements mirent à l’épreuve les capacités militaires des YPG et établirent les forces kurdes comme un troisième camp distinct dans la guerre civile syrienne, qui ne s’alignait ni sur le régime Assad ni sur l’opposition.
La bataille de Kobané (2014–2015)
La bataille de Kobané fut l’affrontement qui transforma à la fois la guerre en Syrie et le mouvement kurde. En septembre 2014, l’État islamique lança un assaut massif contre la petite ville frontalière de Kobané avec des milliers de combattants, des chars, de l’artillerie et des armes lourdes prises à l’armée irakienne. Le monde observa les combattants kurdes, dont les unités exclusivement féminines des YPJ, défendre la ville quartier par quartier face à une écrasante supériorité adverse.
Les frappes aériennes de la coalition dirigée par les États-Unis, conjuguées au soutien d’artillerie des peshmergas irakiens et aux opérations terrestres des YPG, inversèrent progressivement le cours de la bataille. En janvier 2015, l’État islamique avait été chassé de Kobané après quatre mois de combats. On estime que la bataille coûta la vie à 1 600 combattants de l’État islamique et à plus de 200 défenseurs kurdes. Kobané devint un symbole mondial de résistance à l’État islamique et imposa les YPG/YPJ comme la force terrestre la plus efficace dans la lutte contre le califat.
Les FDS et la guerre pour détruire le califat de l’État islamique (2015–2019)
En octobre 2015, les Forces démocratiques syriennes (FDS) furent officiellement créées comme une coalition multiethnique dirigée par les YPG, mais comprenant aussi des combattants arabes, chrétiens syriaques et turkmènes. Avec des membres des forces spéciales américaines intégrés comme conseillers, les FDS lancèrent une série d’offensives majeures : celle de Tell Abyad relia les cantons de Kobané et de la Djézireh, celle du barrage de Tichrine sécurisa un point de franchissement essentiel de l’Euphrate et celle de Manbij, en 2016, libéra la ville de l’État islamique.
La bataille de Raqqa (juin–octobre 2017), quatre mois de combats urbains pour prendre la capitale de l’État islamique, fut la pièce maîtresse de la campagne contre cette organisation. Soutenues par l’aviation de la coalition américaine, les FDS progressèrent dans la ville au prix de violents combats de rue. Raqqa tomba en octobre 2017. Les FDS avancèrent ensuite dans la province de Deir ez-Zor et, en mars 2019, la bataille de Baghouz détruisit le dernier vestige territorial du califat de l’État islamique. Les FDS avaient perdu plus de 11 000 combattants dans la guerre contre l’État islamique.
Les opérations turques : Afrin, Source de paix et les pertes territoriales
Pendant que les FDS combattaient l’État islamique, la Turquie lança ses propres opérations militaires contre la zone autonome kurde. L’opération Rameau d’olivier (janvier–mars 2018) s’empara du canton d’Afrin, dans le nord-ouest de la Syrie, déplaçant plus de 100 000 civils kurdes. L’opération Source de paix (octobre 2019) prit une bande de territoire le long de la frontière, dont Ras al-Aïn (Sere Kaniye), ville à forte valeur symbolique, et Tell Abyad.
L’annonce du retrait américain qui précéda l’opération Source de paix fut largement condamnée comme une trahison des FDS, qui avaient constitué la principale force terrestre de la campagne contre l’État islamique dirigée par les États-Unis. Les FDS durent inviter les forces gouvernementales syriennes dans le nord de la Syrie pour empêcher de nouvelles avancées turques : un compromis douloureux qui affaiblit l’indépendance de l’administration autonome.
La crise après Assad et la lutte pour la survie (2024–2026)
La chute du régime Assad à la fin de 2024 ouvrit une nouvelle phase de crise pour le Rojava. Les forces de l’Armée nationale syrienne (ANS), soutenues par la Turquie, lancèrent l’opération Aube de la liberté et prirent Tell Rifaat et Manbij aux FDS en décembre 2024. Les FDS perdirent leurs dernières positions à l’ouest de l’Euphrate et se replièrent sur la rive orientale. En avril 2025, les forces kurdes se retirèrent tandis que les forces gouvernementales syriennes se déployaient dans la zone du barrage de Tichrine pour former un tampon entre les FDS et l’ANS.
Des forces loyales au gouvernement de transition syrien lancèrent des offensives dans tout le nord-est de la Syrie au début de 2025 et jusqu’en 2026, s’emparant de territoires dans les provinces de Raqqa et de Deir ez-Zor. Les FDS subissent une pression simultanée des forces soutenues par la Turquie au nord et des forces alignées sur Damas au sud et à l’est. Environ 40 000 membres de familles de l’État islamique et jusqu’à 10 000 combattants djihadistes restent détenus dans des camps et des prisons contrôlés par les FDS : une responsabilité sécuritaire que celles-ci ne peuvent abandonner, mais qu’elles peinent à assumer tout en combattant sur plusieurs fronts.
Héritage
Le Rojava représente à la fois la plus grande réalisation et la plus grande vulnérabilité du mouvement kurde moderne. Les FDS ont vaincu l’organisation terroriste la plus dangereuse du vingt et unième siècle, construit une administration démocratique multiethnique au milieu d’une guerre civile et créé le premier territoire gouverné par les Kurdes en Syrie. Les YPJ, force combattante exclusivement féminine, sont devenues un symbole mondial de l’émancipation des femmes et de la résistance.
Mais la survie du Rojava a toujours dépendu de la convergence des intérêts américains, turcs et régionaux, et ces intérêts divergent désormais. La perte d’Afrin, de Manbij, de Tell Rifaat, de Ras al-Aïn et de Tell Abyad a considérablement réduit le territoire sous contrôle kurde. La question de savoir si le Rojava peut survivre comme entité autonome au sein d’un nouvel État syrien, ou s’il sera démantelé par les opérations militaires turques et la centralisation menée par Damas, demeure l’enjeu déterminant de la lutte kurde au vingt et unième siècle.
Événements marquants et chronologie
Mars 2004 — Soulèvement de Qamichli : première grande mobilisation politique kurde en Syrie
19 juillet 2012 — Les YPG prennent Kobané, Amouda et Afrin ; la révolution du Rojava commence
Septembre 2014 – janvier 2015 — Bataille de Kobané : les YPG/YPJ vainquent l’État islamique avec le soutien aérien de la coalition américaine
Octobre 2015 — Création officielle des Forces démocratiques syriennes (FDS)
Juin 2016 — Les FDS prennent Manbij à l’État islamique
Octobre 2017 — Bataille de Raqqa : les FDS prennent la capitale de l’État islamique après quatre mois de combats urbains
Janvier–mars 2018 — Opération Rameau d’olivier : la Turquie prend Afrin aux YPG
Mars 2019 — Bataille de Baghouz : les FDS détruisent le dernier vestige territorial du califat de l’État islamique
Octobre 2019 — Opération Source de paix : la Turquie prend Ras al-Aïn et Tell Abyad
Décembre 2024 — L’ANS soutenue par la Turquie prend Manbij et Tell Rifaat ; les FDS perdent tous leurs territoires à l’ouest de l’Euphrate
2025–2026 — Les forces alignées sur Damas avancent dans le nord-est de la Syrie ; les FDS luttent pour leur survie sur plusieurs fronts
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le Rojava ?
Le Rojava, qui signifie « Ouest » en kurde, est le nom courant de l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie, une région autogouvernée du nord-est de la Syrie dirigée par les Kurdes. Établie en 2012 pendant la guerre civile syrienne, elle est gouvernée selon un système de confédéralisme démocratique avec une représentation multiethnique.
Que sont les FDS ?
Les Forces démocratiques syriennes (FDS) forment une coalition militaire multiethnique créée en octobre 2015 et dirigée par les YPG kurdes, mais comprenant aussi des combattants arabes, chrétiens syriaques et turkmènes. Les FDS ont été la principale force terrestre de la campagne dirigée par les États-Unis pour vaincre l’État islamique, libérant Manbij, Raqqa et Deir ez-Zor. Plus de 11 000 combattants des FDS ont été tués dans la guerre contre l’État islamique.
Références et lectures complémentaires
Wikipédia — Conflit du Rojava, Unités de protection du peuple, Offensive de Manbij (2024), Opération Aube de la liberté
The Jerusalem Post — L’autonomie kurde en Syrie prend fin après l’offensive turque, 2025
MEMRI — La trahison du Rojava, 2026
Wikipédia — Guerre civile syrienne, Siège de Kobané, Bataille de Raqqa