Cet homme poussa l’Empire britannique à recourir à ses avions. Dans les turbulences de l’après-Première Guerre mondiale, tandis que les grandes puissances découpaient la dépouille ottomane en mandats et protectorats, un cheikh kurde de Souleimaniye refusa le marché proposé. À deux reprises, il prit les armes contre l’empire le plus puissant que le monde eût jamais connu. À deux reprises, il fut vaincu, exilé et dépouillé de tout. À deux reprises, il revint. Cheikh Mahmoud Hafid al-Barzanji, érudit, mystique soufi, commandant militaire et roi autoproclamé du Kurdistan, incarna dans sa seule existence de défi tout ce que le nationalisme kurde deviendrait au cours du siècle suivant. Il ne conquit pas son royaume. Mais il en grava l’idée dans l’histoire avec une telle force qu’aucune puissance ultérieure ne parvint à l’éteindre.

Sommaire

1. Partie 1 : La maison Barzanji — Foi, sang et montagnes de Souleimaniye

2. Partie 2 : Un monde défait — Le Kurdistan à la fin de l’Empire ottoman

3. Partie 3 : La nomination britannique et la première trahison (1919)

4. Partie 4 : La première rébellion — Un gouverneur devient roi

5. Partie 5 : Exil, retour et royaume du Kurdistan (1922–1923)

6. Partie 6 : La RAF au-dessus du Kurdistan — L’empire par les airs

7. Partie 7 : Le troisième soulèvement — Le dernier feu (1930–1931)

8. Partie 8 : Défaite, dignité et long silence

9. Partie 9 : L’héritage — Le roi sans couronne

10. Chronologie de cheikh Mahmoud Barzanji

Partie 1 : La maison Barzanji — Foi, sang et montagnes de Souleimaniye

Pour comprendre cheikh Mahmoud, il faut d’abord comprendre la maison dont il était issu. Au Kurdistan, comme dans une grande partie du Moyen-Orient prémoderne, la famille dans laquelle on naissait déterminait la position sociale, mais aussi tout le cadre métaphysique à travers lequel la communauté concevait le monde. Les Barzanji n’étaient pas seulement des propriétaires terriens ou des chefs tribaux. Ils étaient des sayyids, des descendants du prophète Muhammad, et constituaient depuis des générations le cœur spirituel de la confrérie soufie Qadiriyya dans la région de Souleimaniye. Leur autorité reposait sur un fondement qu’aucun gouverneur ottoman ni administrateur britannique ne pouvait aisément reproduire : l’amour du peuple.

Mahmoud naquit en 1878 dans ce monde d’obligations sacrées et d’autorité héritée. Son père, cheikh Said Barzanji, était un homme de grande influence, et le jeune Mahmoud fut formé dans la tradition classique du savoir islamique : Coran, fiqh, théologie et disciplines ésotériques de la pratique soufie. Lorsqu’il atteignit la trentaine, l’Empire ottoman était visiblement à l’agonie. Souleimaniye et les terres environnantes glissaient vers un avenir incertain, et le cheikh Barzanji qui traverserait ce chaos devrait être bien davantage qu’un mystique érudit.

Partie 2 : Un monde défait — Le Kurdistan à la fin de l’Empire ottoman

L’effondrement de l’Empire ottoman est l’un des événements fondateurs du Moyen-Orient moderne, et aucun peuple n’en éprouva plus amèrement les conséquences que les Kurdes. Les forces britanniques occupèrent les trois anciens vilayets ottomans qui allaient former l’Irak. Le Kurdistan méridional se retrouva dans la zone contestée de l’occupation britannique.

À la conférence de la paix de Paris et lors du traité de Sèvres en 1920, certains signes laissaient entrevoir la possibilité d’une autonomie kurde. Ces espoirs ne furent jamais concrétisés. Le traité de Sèvres fut remplacé en 1923 par celui de Lausanne, qui ne faisait absolument aucune mention d’une autonomie kurde. C’est dans ce contexte de promesses brisées que cheikh Mahmoud Barzanji se souleva.

Partie 3 : La nomination britannique et la première trahison (1919)

En avril 1919, Mahmoud fut officiellement nommé hakim, gouverneur, du liwa de Souleimaniye. Les Britanniques y voyaient une commodité administrative ; cheikh Mahmoud, lui, se considérait comme le dirigeant de son peuple. Dès mai 1919, il fut arrêté, jugé par un tribunal militaire britannique, condamné à mort, peine ensuite commuée, et exilé à Bassora, puis en Inde.

Partie 4 : La première rébellion — Un gouverneur devient roi

La révolte irakienne désastreuse de 1920 modifia profondément les calculs de Londres. En septembre 1922, les Britanniques prirent la décision remarquable de faire revenir cheikh Mahmoud. Le 10 novembre 1922, cheikh Mahmoud Barzanji se proclama roi du Kurdistan : il publia des décrets, nomma des ministres et fonda le journal Rozhi Kurdistan.

Partie 5 : Exil, retour et royaume du Kurdistan (1922–1923)

Le royaume du Kurdistan possédait un drapeau, une monnaie, un cabinet ministériel et une armée. En juillet 1923, après l’affrontement des troupes britanniques et irakiennes, soutenues par la RAF, avec les forces de cheikh Mahmoud, le royaume s’effondra. Le cheikh se réfugia dans les montagnes frontalières de l’Iran.

Partie 6 : La RAF au-dessus du Kurdistan — L’empire par les airs

En Mésopotamie, la RAF fut pionnière dans l’emploi d’avions contre des cibles civiles comme moyen de coercition politique. Les villages soupçonnés de soutenir les combattants de cheikh Mahmoud étaient bombardés sans avertissement. Pourtant, même face à cette violence, le cheikh refusa de se rendre complètement : il mena une guérilla depuis les montagnes et attendit l’occasion dont il était convaincu qu’elle se présenterait de nouveau.

Partie 7 : Le troisième soulèvement — Le dernier feu (1930–1931)

En 1930, cheikh Mahmoud leva son étendard pour la troisième fois. La RAF bombarda de nouveau ses positions. En 1931, la rébellion était terminée. Il fut emmené au sud, à Nassiriya, où il demeura de fait assigné à résidence pendant près de deux décennies, ne revenant à Souleimaniye qu’en 1941. Il y mourut le 17 octobre 1956.

Partie 8 : Défaite, dignité et long silence

Cheikh Mahmoud formula pour la première fois avec une cohérence politique l’idée que les Kurdes constituaient un peuple, que ce peuple avait une patrie et que cette patrie avait le droit d’être gouvernée par des Kurdes. Il donna à cette revendication une forme institutionnelle, avec un gouvernement, un drapeau, un journal et un roi, faisant passer le nationalisme kurde du domaine de l’aspiration à celui du programme politique.

Partie 9 : L’héritage — Le roi sans couronne

Cheikh Mahmoud Barzanji mourut quatre ans avant le premier soulèvement kurde moderne en Irak, la révolte de Mustafa Barzani et du PDK. Il ne vécut pas assez longtemps pour connaître la campagne Anfal, l’attaque chimique de Halabja ou le Gouvernement régional du Kurdistan. Mais le fil ne fut pas rompu : lorsque Mustafa Barzani leva le drapeau du nationalisme kurde dans les montagnes, il reprenait consciemment une tradition établie par cheikh Mahmoud.

Chronologie de cheikh Mahmoud Barzanji

1878 — Naissance à Souleimaniye dans la famille Barzanji de cheikhs soufis de la Qadiriyya.

10 novembre 1922 — Il se proclame roi du Kurdistan et fonde le journal Rozhi Kurdistan.

Juillet 1923 — Le royaume est réprimé ; le cheikh se réfugie dans les montagnes frontalières de l’Iran.

1930–1931 — Troisième rébellion ; il se rend et est transféré à Nassiriya.

17 octobre 1956 — Mort à Souleimaniye à l’âge de soixante-dix-huit ans.

Références

1. Jwaideh, Wadie. Le mouvement national kurde. Syracuse University Press, 2006.

2. McDowall, David. Une histoire moderne des Kurdes. I.B. Tauris, 1996.

3. Sluglett, Peter. La Grande-Bretagne en Irak. I.B. Tauris, 2007.

4. Edmonds, C.J. Kurdes, Turcs et Arabes. Oxford University Press, 1957.

5. Bruinessen, Martin van. Agha, cheikh et État. Zed Books, 1992.

6. Longrigg, Stephen Hemsley. L’Irak de 1900 à 1950. Oxford University Press, 1953.

7. Olson, Robert. L’émergence du nationalisme kurde et la rébellion de cheikh Said. University of Texas Press, 1989.

8. Soane, E.B. En Mésopotamie et au Kurdistan sous un déguisement. John Murray, 1912.

Questions fréquentes

Qui était cheikh Mahmoud Barzanji ?

Cheikh Mahmoud Barzanji (1878–1956) était un dirigeant religieux kurde de Souleimaniye qui mena trois rébellions armées contre la domination impériale britannique et se proclama roi du Kurdistan en novembre 1922. Il est vénéré comme le père fondateur du nationalisme kurde moderne.

Qu’était le royaume du Kurdistan ?

Proclamé le 10 novembre 1922, le royaume du Kurdistan fut le premier État kurde formel de l’époque moderne, doté d’un drapeau, d’un cabinet ministériel, d’une monnaie, d’une armée et du journal Rozhi Kurdistan. Il fut réprimé en juillet 1923 par les forces britanniques et irakiennes soutenues par la RAF.

Quel est l’héritage de cheikh Mahmoud Barzanji ?

Il fut le premier dirigeant kurde à donner une forme institutionnelle à un État national. Tous les mouvements politiques kurdes ultérieurs, du PDK au Gouvernement régional du Kurdistan, ont évolué dans l’espace conceptuel qu’il avait ouvert.