Introduction

Dans les armées qui combattaient au Proche-Orient hellénistique, des grandes campagnes séleucides aux champs de bataille où Rome affronta pour la première fois les puissances orientales, un groupe de combattants montagnards revient sans cesse dans les sources : les Cyrtiens. Connus en grec sous le nom de Kyrtioi et en latin sous celui de Cyrtii, ces guerriers des hautes terres du Zagros étaient recherchés comme spécialistes de la fronde et recrutés par toutes les grandes puissances de l’époque. Ils combattirent pour des satrapes rebelles et pour les rois qui les écrasèrent. Ils servirent l’Empire séleucide, puis Rome elle-même. Certains chercheurs ont rapproché leur nom du mot « Kurde », et leur territoire dans les montagnes du Zagros recoupe certaines parties du Kurdistan actuel.

L’importance des Cyrtiens pour l’étude de l’histoire militaire kurde ne repose pas sur une filiation démontrée : la recherche moderne juge peu probable le lien étymologique entre « Cyrtien » et « Kurde ». Elle tient au fait qu’ils illustrent un schéma qui traverse toute l’histoire des hautes terres du Zagros : des peuples montagnards dont les compétences militaires les rendaient indispensables aux empires environnants, alors même que ces empires les décrivaient avec mépris. Les géographes grecs qui témoignèrent de leur existence les qualifiaient de brigands et de prédateurs. Ils étaient aussi les soldats que tout général voulait avoir à ses côtés.


Table des matières

Qui étaient les Cyrtiens ?

La révolte de Molon (220 avant notre ère)

Du service des Séleucides aux champs de bataille romains

L’art de la fronde : la guerre en montagne dans le monde antique

Les Cyrtiens et le contexte historique kurde

Héritage

Principaux événements et chronologie

Questions fréquentes

Références et lectures complémentaires


Qui étaient les Cyrtiens ?

Les Cyrtiens étaient une tribu de langue iranienne habitant les montagnes de l’Atropatène, ou Médie Atropatène, dans le nord de la chaîne du Zagros. Le géographe grec Strabon les citait aux côtés d’autres peuples montagnards de la région, les Cadusiens, les Amardes et les Tapyres, parmi les tribus des hautes terres. Leur territoire englobait des zones des actuelles provinces iraniennes du Kurdistan, du Lorestan et du Kermanshah.

Strabon décrivait les Cyrtiens comme des « migrants et brigands prédateurs », une caractérisation qui renseigne davantage sur l’attitude grecque envers les peuples montagnards que sur les Cyrtiens eux-mêmes. Les auteurs classiques appliquaient couramment ces étiquettes aux populations des hautes terres dont l’économie pastorale et fondée sur les razzias ne correspondait pas à la conception grecque de la vie sédentaire civilisée. Derrière son langage méprisant, Strabon documentait en réalité une population mobile et militairement compétente, qui maintenait son indépendance dans les montagnes tout en fournissant des troupes d’élite aux puissances des plaines.

Strabon classait aussi les Cyrtiens parmi les tribus perses, ce qui signifie qu’ils étaient reconnus comme des populations de langue iranienne au sein de la sphère culturelle perse élargie. Dans son étude des peuples iraniens préislamiques, l’Encyclopædia Iranica les présente comme des ancêtres supposés des Kurdes et des Lors. Elle indique qu’ils appartenaient à la catégorie des peuples de langue iranienne et qu’ils pouvaient être répartis dans le Zagros, de la Perse à la Médie.


La révolte de Molon (220 avant notre ère)

L’engagement militaire des Cyrtiens le plus important dont témoignent les sources eut lieu pendant la révolte de Molon, de 222 à 220 avant notre ère. Molon était satrape de Médie sous le roi séleucide Antiochos III. Depuis Ecbatane, il gouvernait les vastes provinces orientales de l’Empire séleucide, mais sa haine du principal ministre, Hermias, le poussa à se révolter. Il leva une armée, franchit le Tigre et s’empara de Séleucie, l’une des plus grandes villes du Proche-Orient.

Parmi les troupes que Molon recruta pour son armée rebelle figuraient des frondeurs cyrtiens. L’historien grec Polybe, dont le récit de la rébellion est la source conservée la plus détaillée, mentionne expressément leur présence dans les forces de Molon. Cette présence révèle plusieurs éléments : les Cyrtiens étaient reconnus comme spécialistes d’une forme particulière de combat ; leur patrie montagnarde se trouvait dans le territoire contrôlé par Molon en tant que satrape de Médie ; et ils pouvaient devenir les alliés militaires de quiconque détenait le pouvoir dans la région du Zagros.

La rébellion finit par échouer. Antiochos III conduisit personnellement une armée contre Molon et, en 220 avant notre ère, le satrape rebelle fut vaincu au combat. Molon se donna la mort pour éviter la capture. Les Cyrtiens survécurent toutefois à la chute de leur employeur : les peuples montagnards avaient l’avantage de pouvoir se replier dans leurs hautes terres lorsque la politique des plaines se retournait contre eux.


Du service des Séleucides aux champs de bataille romains

Trente ans après la révolte de Molon, les frondeurs cyrtiens réapparurent, cette fois au service d’Antiochos III lui-même. À la bataille de Magnésie, en 190 avant notre ère, où l’Empire séleucide affronta Rome dans l’un des engagements décisifs de l’époque hellénistique, des funditores cyrtiens, ou frondeurs, servirent dans l’armée séleucide. L’historien romain Tite-Live signala expressément leur présence. Malgré la défaite d’Antiochos, les Cyrtiens avaient démontré leur valeur : ils étaient le type de troupes spécialisées que toute armée antique voulait compter dans ses rangs.

Plus remarquable encore, en 171 avant notre ère, les guerriers cyrtiens avaient changé de camp. Pendant la troisième guerre de Macédoine, des troupes cyrtiennes servirent comme auxiliaires dans l’armée d’Eumène II de Pergame, alliée à Rome, à la bataille de Callinicos contre le roi Persée de Macédoine. En cinquante ans, les combattants cyrtiens avaient donc servi un satrape rebelle contre un roi, ce même roi contre Rome, puis Rome contre la Macédoine. Ils n’étaient fidèles à aucun empire : c’étaient des guerriers montagnards professionnels qui vendaient leurs compétences à la puissance offrant les meilleures conditions.


L’art de la fronde : la guerre en montagne dans le monde antique

La fronde était l’une des armes de jet les plus efficaces du monde antique. Entre des mains expertes, elle pouvait lancer des projectiles de plomb ou de pierre avec une force suffisante pour tuer un soldat en armure à plus de cent mètres, dépassant la portée de la plupart des arcs. Mais elle était extrêmement difficile à maîtriser. Contrairement à l’arc, dont les bases pouvaient être acquises relativement vite, la fronde exigeait des années de pratique pour être employée efficacement. Les frondeurs issus de communautés où cette arme était enseignée dès l’enfance, comme les célèbres frondeurs des Baléares en Méditerranée occidentale, étaient donc des spécialistes militaires d’une immense valeur.

Les Cyrtiens occupaient précisément cette place dans le monde militaire de la Méditerranée orientale. Leur patrie montagnarde offrait un terrain d’entraînement idéal : un relief rocheux où la fronde était l’arme naturelle de la chasse comme de la défense. La demande de frondeurs cyrtiens dans plusieurs armées et plusieurs guerres pendant plus de cinquante ans montre qu’ils avaient atteint un niveau de spécialisation militaire qu’aucun empire ne pouvait reproduire avec ses propres troupes. Les montagnes du Zagros produisaient des guerriers dont les capacités étaient reconnues de la Mésopotamie à la Grèce.


Les Cyrtiens et le contexte historique kurde

Certains chercheurs ont proposé de relier le nom des Cyrtiens, Kyrtioi, à l’ethnonyme « Kurde ». La recherche actuelle juge toutefois ce lien étymologique peu probable. Dans une analyse détaillée publiée en 2009, le linguiste Garnik Asatrian concluait qu’il était improbable que les Cyrtiens des sources classiques aient été les ancêtres directs des Kurdes contemporains. Dans l’Encyclopædia Iranica, le chercheur Rüdiger Schmitt indiquait aussi que les Cyrtiens n’étaient pas liés aux Carduques, ou Karduchoi, qui vivaient plus au nord-ouest, dans les hautes terres du haut Tigre.

Les Cyrtiens restent néanmoins pertinents pour le contexte historique plus large de l’identité kurde. L’étude des peuples iraniens préislamiques de l’Encyclopædia Iranica les présente comme de possibles ancêtres des Kurdes et des Lors. Elle souligne qu’ils parlaient une langue iranienne et pouvaient être répartis dans le Zagros, de la Perse à la Médie. Qu’ils soient ou non des ancêtres directs, ils étaient un peuple montagnard de langue iranienne habitant les hautes terres du Zagros. Leur modèle militaire, des combattants montagnards fournissant des troupes spécialisées aux empires des plaines tout en préservant leur indépendance, compte parmi les caractéristiques déterminantes des peuples plus tard connus sous le nom de Kurdes.


Héritage

Les Cyrtiens éclairent un schéma qui résonne dans toute l’histoire militaire kurde : le combattant montagnard comme spécialiste recherché, à la fois méprisé par les cultures impériales et indispensable à leurs armées. Strabon les appelait brigands ; Antiochos III les plaça dans sa ligne de bataille à Magnésie. Les empires ont toujours eu cette attitude contradictoire envers les peuples du Zagros, les rejetant comme barbares tout en dépendant de leurs compétences militaires.

Les Cyrtiens montrent aussi que les hautes terres du Zagros n’ont jamais été une périphérie passive. Elles produisaient des spécialistes militaires d’élite recherchés dans tout le monde méditerranéen antique. De la révolte de Molon aux champs de bataille de Magnésie et de Callinicos, les frondeurs cyrtiens rivalisaient avec les insulaires des Baléares et les archers crétois pour le titre de meilleure infanterie légère du monde antique. L’émergence d’un tel professionnalisme militaire dans les montagnes de l’actuel Kurdistan mérite de rester dans les mémoires.


Principaux événements et chronologie

222 avant notre ère : Molon, satrape de Médie, se révolte contre le roi séleucide Antiochos III

220 avant notre ère : les frondeurs cyrtiens combattent comme troupes d’élite dans l’armée rebelle de Molon ; Molon est vaincu et tué par Antiochos III

190 avant notre ère : les frondeurs cyrtiens combattent pour Antiochos III à la bataille de Magnésie contre Rome ; défaite séleucide

189 avant notre ère : traité d’Apamée ; l’Empire séleucide perd les territoires à l’ouest du Taurus ; les peuples montagnards du Zagros gagnent en importance stratégique

171 avant notre ère : les auxiliaires cyrtiens servent sous Eumène II de Pergame aux côtés des forces romaines à la bataille de Callinicos contre Persée de Macédoine


Questions fréquentes

Qui étaient les Cyrtiens ?

Les Cyrtiens étaient une tribu montagnarde de langue iranienne des hautes terres du Zagros, habitant principalement l’Atropatène, dans le nord de la chaîne. Réputés pour leur maîtrise de la fronde, ils servirent comme infanterie légère d’élite dans plusieurs armées hellénistiques entre le troisième et le deuxième siècle avant notre ère, notamment celles de l’Empire séleucide et de Rome.


Les Cyrtiens étaient-ils les ancêtres des Kurdes ?

Le nom des Cyrtiens a été proposé comme une origine possible de l’ethnonyme « Kurde », mais la recherche moderne considère cette hypothèse comme peu probable. L’Encyclopædia Iranica les présente toutefois comme de possibles ancêtres des Kurdes et des Lors, puisqu’ils étaient un peuple de langue iranienne habitant le Zagros. Ils étaient distincts des Carduques, ou Karduchoi, qui vivaient plus au nord-ouest.


Qu’était la révolte de Molon ?

La révolte de Molon (222–220 avant notre ère) fut une rébellion du satrape de Médie Molon contre le roi séleucide Antiochos III. Molon leva une grande armée comprenant des frondeurs cyrtiens des montagnes du Zagros. Il s’empara de Séleucie du Tigre avant d’être vaincu et tué par Antiochos en 220 avant notre ère.


Références et lectures complémentaires

Schmitt, R. : Les Cyrtiens, Encyclopædia Iranica, 1993

Polybe : Histoires, livre V, révolte de Molon et frondeurs cyrtiens

Tite-Live : Ab Urbe Condita, livres XXXVII et XLII, les Cyrtiens à Magnésie et à Callinicos

Strabon : Géographie, livres XI et XV, descriptions des Cyrtiens comme tribus montagnardes perses

Asatrian, G. : Prolégomènes à l’étude des Kurdes, Iran et le Caucase, 2009

Encyclopædia Iranica : Iran V, peuples de l’Iran préislamique