Présentation

Entre les montagnes au sud du lac de Van et les eaux tumultueuses du haut Tigre se dressait jadis un petit royaume au carrefour des plus grands empires antiques. La Gordyène, également appelée Corduène, Beth Qardu ou Korduk’, était un État des hautes terres qui survécut des siècles en composant avec les rivalités de Rome, des Parthes et de l’Arménie. Sans jamais être elle-même une grande puissance, sa position stratégique, son peuple farouche et son indépendance tenace en faisaient un enjeu convoité par tous les empires de la région.

La Gordyène est importante pour l’histoire kurde à deux titres. D’abord, elle représente le premier exemple documenté d’entité politique dans l’actuel Kurdistan fonctionnant comme un État reconnaissable, avec rois, villes, fortifications et relations diplomatiques avec les grandes puissances de son temps. Ensuite, son territoire correspond exactement à des régions demeurées des centres de pouvoir kurde pendant les deux millénaires suivants, notamment l’émirat de Bohtan, qui survécut jusqu’au dix-neuvième siècle. Le fil reliant les Kardouques de Xénophon au royaume de Gordyène puis aux émirats kurdes de l’époque ottomane est l’un des plus longs fils continus de l’histoire de cette terre.


Sommaire

Où se trouvait la Gordyène ?

Origines et indépendance

Sous Tigrane le Grand et l’Empire arménien

Le roi Zarbienus et l’alliance romaine

La Gordyène entre Rome et les Parthes

L’Antiquité tardive et la frontière sassanide

Société, religion et culture

La Gordyène et l’histoire kurde

Héritage

Événements majeurs et chronologie

Questions fréquentes

Références et lectures complémentaires


Où se trouvait la Gordyène ?

La Gordyène occupait les montagnes au sud du lac de Van, autour de la haute vallée du Tigre, dans l’actuel sud-est de la Turquie et le gouvernorat de Duhok, au nord de l’Irak. L’Encyclopædia Britannica de 1911 l’identifiait à la région de Bohtan, correspondant à l’actuelle province de Şırnak. Les sources chrétiennes syriaques appelaient ce même territoire Beth Qardu, « pays des Qardu », tandis que les sources arméniennes le nommaient Korduk’ ou Korchayk’.

La géographie définissait le royaume : gorges profondes, cols escarpés et vallées fertiles d’altitude. Il contrôlait les passages entre les hautes terres arméniennes et les plaines mésopotamiennes, à cheval sur les routes reliant la frontière orientale romaine à la frontière occidentale parthe. Les sources antiques le décrivent comme un district fertile et riche en pâturages, capable de nourrir une population importante malgré le relief. Ses principales villes comprenaient Sareisa, près de l’actuelle Ergani, Satalka et Pinaka, identifiée à Finek ou à Cizre.


Origines et indépendance

Le royaume de Gordyène émergea durant le déclin de l’Empire séleucide, État grec successeur qui gouvernait une grande partie du Proche-Orient après les conquêtes d’Alexandre le Grand. Au deuxième siècle av. J.-C., la fragmentation du pouvoir séleucide permit aux régions montagnardes du Proche-Orient de créer des entités indépendantes ou semi-indépendantes. La Gordyène fut l’un des petits royaumes apparus dans ce vide politique, aux côtés de la Sophène, de l’Adiabène et de l’Osroène.

D’environ 189 à 90 av. J.-C., elle connut une véritable indépendance. Elle possédait ses rois, dont Zarbienus mentionné par le naturaliste romain Pline, des villes fortifiées, une armée capable de défendre ses cols et des relations diplomatiques avec les puissances voisines. Le géographe grec Strabon notait que les Gordyéens étaient réputés comme bâtisseurs et spécialistes de la construction d’engins de siège, détail suggérant une sophistication militaire bien supérieure à celle de simples tribus montagnardes.


Sous Tigrane le Grand et l’Empire arménien

Vers 90 av. J.-C., l’indépendance prit fin lorsque Tigrane le Grand d’Arménie incorpora la Gordyène à son empire en expansion. Il avait bâti le plus vaste État arménien de l’histoire, du Caucase au Levant, et les petits royaumes des hautes terres du Tigre tombèrent sous son contrôle. La Gordyène devint une province vassale de l’Empire arménien, administrée selon le système nobiliaire arménien.

Cette domination n’était pas incontestée. Les habitants conservaient leur identité et cherchaient, lorsque l’occasion se présentait, des alliances extérieures pour restaurer leur autonomie. La tension entre identité locale montagnarde et contrôle impérial, arménien, romain, parthe puis perse, définirait la vie politique de la Gordyène pendant les cinq siècles suivants.


Le roi Zarbienus et l’alliance romaine

L’épisode le plus dramatique de son histoire concerne le roi Zarbienus. En 69 av. J.-C., pendant la troisième guerre mithridatique, le général romain Lucullus envahit l’Arménie et avança dans la région du haut Tigre. Zarbienus engagea secrètement des négociations avec lui, recherchant l’appui romain pour se libérer de la domination arménienne. Mais avant son arrivée, Tigrane découvrit le complot et fit exécuter Zarbienus avec sa famille.

Parvenu en Gordyène, Lucullus célébra les rites funéraires de Zarbienus, geste que l’historien romain Plutarque décrit comme un hommage à un allié tombé. Il occupa ensuite la Gordyène et s’empara du trésor royal, qui aurait contenu d’importantes quantités d’or, d’argent et de biens précieux. L’épisode illustre à la fois la richesse du royaume et le jeu dangereux de ses souverains entre les empires.


La Gordyène entre Rome et les Parthes

Après les campagnes de Lucullus, Rome et les Parthes se disputèrent la Gordyène. Le roi parthe Phraatès III la revendiquait comme vassale, mais lorsque Pompée acheva la conquête romaine de la Méditerranée orientale en 65 av. J.-C., il envoya son général Afranius l’occuper. Les Parthes présents furent chassés sans grande bataille, et la Gordyène devint un État client de Rome. Selon une inscription dédiée à Vénus, Pompée plaça le territoire sous protection romaine.

Pendant les quatre siècles suivants, elle resta globalement dans la sphère d’influence romaine, même si son statut précis variait au gré de la frontière romano-parthe. Zone tampon entre les deux empires, ses cols et villes fortifiées faisaient partie du dispositif protégeant les provinces orientales de Rome. Le général et historien romain Ammien Marcellin visita la région au quatrième siècle apr. J.-C. lors d’un voyage diplomatique et décrivit ses paysages et ses villes.


L’Antiquité tardive et la frontière sassanide

À la fin du quatrième siècle apr. J.-C., la Gordyène fut intégrée une deuxième fois à l’Arménie lors du partage romano-perse de 384 apr. J.-C. Elle resta sous administration arménienne jusqu’en 428 apr. J.-C. Durant cette période, elle devint un centre important du christianisme syriaque, le nom Beth Qardu apparaissant dans les archives ecclésiastiques et la littérature religieuse.

Alors que l’Empire romain cédait la place à l’Empire byzantin et les Parthes aux Sassanides, la Gordyène demeura une frontière entre les grandes puissances. Les conquêtes arabo-musulmanes du septième siècle l’intégrèrent au califat, mais le nom et l’identité de sa population persistèrent. L’ancien territoire devint le cœur de l’émirat de Bohtan, l’une des principautés kurdes les plus puissantes de l’époque ottomane, illustrant dans cette région précise une continuité du pouvoir politique montagnard sur plus de deux millénaires.


Société, religion et culture

Les habitants de Gordyène étaient connus pour vénérer Teshub, dieu hourrite du ciel associé aux orages et aux montagnes, dont le culte s’enracinait profondément dans les cultures des hautes terres du Proche-Orient. Cela suggère une vie religieuse puisant dans un ancien substrat hourrite antérieur à l’arrivée des peuples de langue iranienne, mêlant traditions montagnardes autochtones et influences nouvelles.

La description des Gordyéens comme bâtisseurs experts et spécialistes des engins de siège par Strabon indique une société aux connaissances techniques avancées. Ce n’était pas une population de pasteurs isolés : elle bâtissait des villes fortifiées, participait à la technologie militaire hellénistique et romaine et entretenait les infrastructures nécessaires pour défendre les cols contre les armées des plus grands empires.


La Gordyène et l’histoire kurde

Le géographe romain Strabon assimilait explicitement la Gordyène au territoire des Kardouques de Xénophon, reliant directement les montagnards qui combattirent les Dix-Mille en 401 av. J.-C. au royaume qui naviguait entre Rome et les Parthes trois siècles plus tard. Le nom lui-même, Gordyène, Corduène ou Korduk’, est largement considéré comme apparenté à « Kurde », bien que le rapport linguistique exact reste débattu.

La continuité géographique est incontestable. Le territoire de Gordyène, les montagnes autour de Cizre, de Şırnak et du haut Tigre, est continuellement habité par des populations kurdes aussi loin que remontent les documents historiques. L’émirat ottoman de Bohtan occupait les mêmes vallées, contrôlait les mêmes cols et tirait sa puissance de la même géographie montagnarde qui avait soutenu le royaume de Gordyène deux mille ans plus tôt.

Dans son étude de 2017 sur les petits royaumes de Mésopotamie septentrionale, Michał Marciak a examiné en détail l’histoire ethnique et politique complexe de la Gordyène. Il relève que, si les sources arméniennes présentent les dirigeants de Korduk’ comme membres de la noblesse arménienne, la population maintint une identité distincte à travers les dominations arménienne, romaine et perse successives. Ce modèle, celui d’une population montagnarde préservant son identité quel que soit l’empire revendiquant sa souveraineté, est l’un des traits déterminants de l’histoire kurde.


Héritage

La Gordyène montre que les peuples du Kurdistan ne furent pas seulement des sujets passifs des empires voisins. Ils bâtirent des royaumes, négocièrent des alliances, jouèrent les grandes puissances les unes contre les autres et conservèrent leur identité politique durant des siècles de concurrence impériale. La stratégie de survie du royaume, équilibrer Rome et les Parthes et chercher l’autonomie dans les interstices des grandes structures de pouvoir, préfigure celles qu’adopteraient les dirigeants kurdes pendant les deux millénaires suivants.

L’histoire de Zarbienus, souverain montagnard qui tenta de se libérer de l’Arménie en s’alliant à Rome, mais fut trahi et tué avant l’arrivée des secours, trouve des échos douloureux dans toute l’histoire kurde. De Zarbienus aux révoltes barzanistes, puis au soulèvement de 1991, la même tragédie façonne l’expérience politique kurde : rechercher des alliés extérieurs pour échapper à la domination régionale, puis découvrir que l’appui des grandes puissances est incertain et souvent trop tardif. Ce schéma commença en Gordyène.


Événements majeurs et chronologie

401 av. J.-C. — Les Dix-Mille de Xénophon traversent en combattant le territoire des Kardouques, peuple ensuite associé à la Gordyène

Vers 189 av. J.-C. — Le royaume de Gordyène émerge comme État indépendant pendant le déclin séleucide

Vers 90 av. J.-C. — Tigrane le Grand d’Arménie annexe la Gordyène à son empire en expansion

69 av. J.-C. — Le roi Zarbienus s’allie à Lucullus contre l’Arménie ; Tigrane découvre le complot et le fait exécuter

69 av. J.-C. — Lucullus occupe la Gordyène et célèbre les rites funéraires de Zarbienus

65 av. J.-C. — Pompée envoie Afranius occuper la Gordyène ; les Parthes sont chassés ; le territoire devient un État client de Rome

1er–4e siècles apr. J.-C. — La Gordyène sert de province frontière romaine face aux Parthes, puis à la Perse sassanide

384 apr. J.-C. — La Gordyène est intégrée une deuxième fois à l’Arménie lors du partage romano-perse

7e siècle apr. J.-C. — Les conquêtes arabo-musulmanes intègrent la région au califat ; elle deviendra ensuite le cœur de l’émirat kurde de Bohtan


Questions fréquentes

Qu’était la Gordyène ?

La Gordyène, également appelée Corduène, était un royaume antique des hautes terres au sud du lac de Van, dans la haute vallée du Tigre, dans l’actuel sud-est de la Turquie et le nord de l’Irak. Devenue indépendante vers 189 av. J.-C. durant le déclin séleucide, elle survécut des siècles comme État vassal ou tampon entre Rome, l’Arménie et les Parthes.


La Gordyène a-t-elle un lien avec les Kurdes ?

Le nom Gordyène (Corduène, Korduk’) est largement considéré comme lié au nom « Kurde », et son territoire correspond exactement à des régions habitées continuellement par des populations kurdes. Strabon assimilait explicitement les Gordyéens aux Kardouques de Xénophon. La continuité géographique et nominale entre Gordyène et Kurdistan est l’un des fils les plus solides des études historiques kurdes.


Qui était le roi Zarbienus ?

Zarbienus fut roi de Gordyène au premier siècle av. J.-C. Il s’allia secrètement au général romain Lucullus contre Tigrane le Grand d’Arménie, mais fut découvert et exécuté avant l’arrivée des secours romains. Lucullus lui rendit ensuite hommage par des rites funéraires en atteignant la Gordyène. Son histoire illustre la diplomatie dangereuse des petits royaumes montagnards entre les grands empires.


Que devint la Gordyène ?

La Gordyène passa sous contrôle romain, arménien et perse pendant plusieurs siècles avant d’être absorbée par le califat islamique au septième siècle apr. J.-C. Le même territoire devint ensuite le cœur de l’émirat de Bohtan, l’une des principautés kurdes les plus puissantes de l’époque ottomane, illustrant une continuité du pouvoir montagnard sur plus de deux mille ans.


Références et lectures complémentaires

Marciak, M. — Sophène, Gordyène et Adiabène : trois Regna Minora de Mésopotamie septentrionale entre Orient et Occident, Brill, 2017

Strabon — Géographie, livres XI et XVI (descriptions de la Gordyène et de ses habitants)

Plutarque — Vie de Lucullus (récit de Zarbienus et de la campagne romaine en Gordyène)

Encyclopædia Britannica — Gordyène : royaume antique d’Asie

Pline l’Ancien — Histoire naturelle, livre VI (mention du roi Zarbienus et des Carduchi/Cordueni)

Ammien Marcellin — Res Gestae (descriptions de la Corduène et de la frontière romano-sassanide)

Encyclopædia Britannica de 1911 — Gordyène (identification avec la région de Bohtan)