Dans les annales de l’histoire politique kurde, peu de figures incarnent aussi pleinement que Hasan Hayri la tragédie particulière des débuts de la République turque. Député kurde alévi du Dersim, il siégea au dernier Parlement ottoman et à la première Grande Assemblée nationale de Turquie, avant d’être pendu sur son ordre en 1925, après avoir été arrêté immédiatement après avoir obéi aux instructions personnelles de Mustafa Kemal Atatürk. Son histoire montre de façon condensée les mécanismes par lesquels le nouvel État nationaliste turc utilisa des personnalités kurdes comme instruments de légitimation politique, puis les détruisit lorsqu’elles eurent cessé de lui être utiles.
Table des matières
1. Partie 1 : Dersim, la forteresse montagneuse qui refusa de céder
2. Partie 2 : le fils d’un agha, une formation dans le monde ottoman finissant
3. Partie 3 : l’officier ottoman et le député kurde
4. Partie 4 : la première Grande Assemblée nationale
5. Partie 5 : le piège de Lausanne, une mise en scène de marionnette
6. Partie 6 : l’arrestation, puni pour avoir obéi
7. Partie 7 : la révolte du cheikh Saïd et le tribunal de l’indépendance de l’Est
8. Partie 8 : la potence, Ker Hesen prend la parole
9. Partie 9 : l’héritage, symbole d’une trahison
Partie 1 : Dersim, la forteresse montagneuse qui refusa de céder
Le Dersim, région aujourd’hui connue sous le nom de province de Tunceli dans l’est de la Turquie, est l’une des régions les plus singulières du monde kurde. Ses habitants étaient majoritairement des Kurdes alévis, adeptes d’une tradition religieuse syncrétique associant des éléments de l’islam chiite, des croyances anatoliennes préislamiques et du mysticisme soufi, distincte des communautés kurdes sunnites qui dominaient la majeure partie des hautes terres kurdes. Les alévis du Dersim étaient parvenus à maintenir une autonomie vis-à-vis du pouvoir ottoman inhabituelle, même à l’échelle des hautes terres kurdes relativement indépendantes. Hasan Hayri naquit en 1881 dans ce monde de fierté locale farouche et de résistance ancienne.
Partie 2 : le fils d’un agha, une formation dans le monde ottoman finissant
Hasan Hayri était issu d’une famille de notables. Il reçut une éducation associant l’enseignement islamique traditionnel au nouveau programme laïque ottoman, montra des aptitudes scolaires suffisantes pour suivre une formation militaire et participa avec enthousiasme à la révolution constitutionnelle jeune-turque après 1908, qui ouvrit brièvement un espace à l’organisation politique kurde. Il acquit la conviction que les Kurdes pouvaient participer pleinement et à égalité à un État ottoman réformé, constitutionnel et multiethnique, tout en conservant leur identité distincte.
Partie 3 : l’officier ottoman et le député kurde
Après la Première Guerre mondiale, Hasan Hayri se rallia à la cause nationaliste de Mustafa Kemal, comme beaucoup de responsables politiques kurdes qui pensaient que Kemal promettait un nouvel État garantissant les droits kurdes au sein d’une fraternité turco-kurde. Les alévis du Dersim avaient leurs propres raisons de préférer le pouvoir kémaliste à la perspective d’un État nationaliste arménien ou grec susceptible de chercher à contrôler l’Anatolie orientale.
Partie 4 : la première Grande Assemblée nationale, un Kurde au Parlement d’Atatürk
En 1920, Hasan Hayri fut élu député à la Grande Assemblée nationale d’Ankara. Il faisait partie des nombreux députés kurdes de cette première assemblée. Il participa à de véritables débats sur la nature de l’État en construction, siégea dans des commissions parlementaires et pensait que la participation kurde à la guerre d’indépendance avait assuré au peuple kurde une place solide dans la nouvelle Turquie.
Partie 5 : le piège de Lausanne, une mise en scène de marionnette
Durant les négociations de Lausanne de 1922–1923, Atatürk ordonna à Hasan Hayri de se présenter au Parlement en costume traditionnel kurde, alors interdit, et de déclarer publiquement que les Kurdes étaient satisfaits de la république et ne désiraient ni autonomie ni indépendance. Hayri obéit. Il porta le costume traditionnel interdit. Il fit la déclaration. La mise en scène atteignit son objectif diplomatique à Lausanne.
Partie 6 : l’arrestation, puni pour avoir obéi
Immédiatement après la mise en scène de Lausanne, Hasan Hayri fut arrêté. Il était accusé d’avoir porté un costume ethnique interdit dans un lieu public et de complot contre la sûreté de l’État. L’homme auquel le chef de l’État avait ordonné de porter ce costume interdit fut arrêté pour l’avoir porté. L’homme auquel on avait ordonné de déclarer sa loyauté envers la république fut accusé de comploter contre elle. Cet épisode est l’un des mieux documentés des débuts de la République turque : un acte politique délibéré, l’instrumentalisation d’une personnalité kurde, puis son élimination immédiate.
Partie 7 : la révolte du cheikh Saïd et le tribunal de l’indépendance de l’Est
La révolte du cheikh Saïd de février–mars 1925 fut le premier grand soulèvement kurde contre la République turque. Le gouvernement turc s’en servit comme prétexte pour agir contre l’ensemble des personnalités politiques kurdes, toutes tendances confondues. Hasan Hayri fut traduit devant le tribunal de l’indépendance de l’Est et condamné à mort.
Partie 8 : la potence, Ker Hesen prend la parole
Hasan Hayri fut pendu en 1925. Avant son exécution, il formula une demande devenue légendaire : être enterré sur la route afin que chaque Kurde de passage crache sur sa tombe. Au moment de la pendaison, il cria : « Ô cheikh Saïd, Ker Hesen est lui aussi tombé en martyr sur la voie du Kurdistan ! » Ker Hesen, Hasan l’Âne, était le nom qu’il s’était donné. C’était le reproche ultime qu’il s’adressait, doublé d’une déclaration de martyre pour le Kurdistan.
Partie 9 : l’héritage, symbole d’une trahison
L’enchaînement de la vie de Hasan Hayri, député kurde, acteur de Lausanne, prisonnier aussitôt puis martyr exécuté, montre de façon concentrée la position structurelle des responsables politiques kurdes au début de la République turque : utiles lorsque leur identité pouvait servir les intérêts nationalistes turcs, sacrifiables lorsque cette utilité était épuisée. Son histoire a été racontée et répétée dans la mémoire politique kurde comme preuve de la mauvaise foi avec laquelle la République turque traita ses citoyens kurdes dès sa fondation. Le nom de Ker Hesen demeure dans la mémoire kurde comme une forme de dignité plutôt que comme une insulte : celle d’un homme qui trouva, au moment de mourir, le courage de se nommer martyr du peuple qu’il avait été contraint de trahir.
Chronologie de Hasan Hayri
1881 : naissance au Dersim, aujourd’hui province de Tunceli, dans l’Empire ottoman.
1898 : diplômé de l’Académie militaire ottomane ; début de sa carrière militaire.
1914–1918 : service dans l’armée ottomane pendant la Première Guerre mondiale.
1919–1920 : élu député du Dersim au dernier Parlement ottoman, puis à la première Grande Assemblée nationale.
1922–1923 : mise en scène de Lausanne ; Atatürk lui ordonne de porter le costume kurde interdit et de nier le désir d’indépendance kurde ; arrestation immédiate après.
Février–mars 1925 : révolte du cheikh Saïd ; création des tribunaux de l’indépendance de l’Est.
Novembre 1925 : exécuté par pendaison à Elazığ ; dernières paroles : « Ô cheikh Saïd, Ker Hesen est lui aussi tombé en martyr sur la voie du Kurdistan ! »
Références
1. McDowall, David. Une histoire moderne des Kurdes. I.B. Tauris, 1996.
2. Olson, Robert. L’émergence du nationalisme kurde et la révolte du cheikh Saïd, 1880–1925. University of Texas Press, 1989.
3. Jwaideh, Wadie. Le mouvement national kurde. Syracuse University Press, 2006.
4. Bruinessen, Martin van. Agha, cheikh et État. Zed Books, 1992.
5. Zürcher, Erik-Jan. Turquie : une histoire moderne. I.B. Tauris, 1993.
6. Bozarslan, Hamit. Le nationalisme kurde en Turquie. Dans Essais sur les origines du nationalisme kurde. Mazda Publishers, 2003.
7. Ozoglu, Hakan. Les notables kurdes et l’État ottoman. SUNY Press, 2004.
8. White, Paul J. Rebelles primitifs ou modernisateurs révolutionnaires ? Zed Books, 2000.
Questions fréquentes
Qui était Hasan Hayri ?
Hasan Hayri, 1881–1925, était un responsable politique et officier kurde alévi du Dersim. Il siégea au dernier Parlement ottoman et à la première Grande Assemblée nationale turque. On se souvient de lui parce qu’Atatürk lui ordonna de nier le désir d’indépendance kurde à Lausanne, qu’il fut arrêté immédiatement après avoir obéi et qu’il mourut sur la potence en prononçant d’ultimes paroles de défi pour le Kurdistan.
Qu’arriva-t-il à Hasan Hayri lors des négociations de Lausanne ?
Durant les négociations de Lausanne de 1923, Atatürk ordonna à Hasan Hayri de se présenter au Parlement en costume traditionnel kurde, alors interdit, et d’affirmer publiquement que les Kurdes ne voulaient pas l’indépendance. Hayri se conforma aux deux exigences. Il fut alors immédiatement arrêté pour port d’un costume ethnique interdit et complot contre la sécurité nationale, puni pour avoir exécuté les propres instructions du chef de l’État.
Quelles furent les célèbres dernières paroles de Hasan Hayri ?
Au moment de la pendaison, Hasan Hayri cria : « Ô cheikh Saïd, Ker Hesen est lui aussi tombé en martyr sur la voie du Kurdistan ! » Il s’était donné le nom de Ker Hesen, Hasan l’Âne, comme verdict sur sa propre vie d’obéissance. Sa dernière demande fut d’être enterré sur la route afin que chaque Kurde de passage crache sur sa tombe.
