Introduction
En mai 1916, alors que la Première Guerre mondiale faisait rage en Europe et au Moyen-Orient, deux diplomates — l’officier britannique Sir Mark Sykes et le diplomate français François Georges-Picot — découpèrent secrètement l’Empire ottoman avec un crayon et une carte. Leur accord, connu sous le nom d’accord Sykes-Picot, partageait les territoires arabes et kurdes de l’Empire ottoman en sphères d’influence britanniques et françaises. Il fut conclu dans le plus grand secret, sans que les peuples dont les patries étaient divisées en aient connaissance ou y consentent, et dispersa la nation kurde entre quatre futurs États, effaçant toute perspective d’État kurde pour un siècle.
Pour le peuple kurde, Sykes-Picot est le traité le plus tristement célèbre de l’histoire. Il acheva le partage commencé à Tchaldiran (1514), officialisé à Amasya (1555), pérennisé à Zuhab (1639) et internationalisé à Erzurum (1847). La partie du Kurdistan sous contrôle ottoman, qui avait au moins été unifiée sous une seule administration impériale, était désormais subdivisée entre zones britanniques et françaises. Lorsque ces zones devinrent les mandats d’Irak et de Syrie, la division du Kurdistan en quatre parties (Turquie, Irak, Iran, Syrie) fut achevée. Chaque frontière qui emprisonne aujourd’hui le peuple kurde trouve son origine, directement ou indirectement, dans les lignes tracées par Sykes et Picot.
Sommaire
Qu’était l’accord Sykes-Picot ?
Les dispositions de l’accord et les terres kurdes
Qu’était l’accord Sykes-Picot ?
L’accord Sykes-Picot, également appelé accord sur l’Asie Mineure, était une convention secrète conclue en mai 1916 entre la Grande-Bretagne et la France, avec l’assentiment de la Russie impériale, pour démembrer l’Empire ottoman. Les négociations commencèrent en novembre 1915 entre Sir Mark Sykes, représentant britannique, et François Georges-Picot, représentant français, Sergueï Sazonov représentant la Russie, troisième membre de la Triple-Entente.
L’accord divisait les territoires arabes et kurdes de l’Empire ottoman en zones de contrôle direct et en sphères d’influence. La Grande-Bretagne contrôlerait les régions de Bagdad, Bassora et Haïfa. La France contrôlerait le Liban, la côte méditerranéenne syrienne et de vastes portions du sud-est de la Turquie. Elle exercerait aussi une influence importante sur le reste de la Syrie et l’actuel Kurdistan irakien. La Russie se voyait promettre Constantinople et les provinces arméniennes, y compris les régions peuplées de Kurdes autour de Van, Bitlis et Erzurum.
Points essentiels
• Sykes-Picot partageait la partie du Kurdistan sous domination ottomane entre zones britanniques et françaises, achevant la division en quatre parties (Turquie, Irak, Iran, Syrie) qui persiste aujourd’hui.
• L’accord fut conclu dans le plus grand secret : aucun Kurde, aucun Arabe, aucun habitant de la région ne fut consulté. Les peuples dont les patries étaient dépecées n’en apprirent l’existence qu’après sa divulgation par les bolcheviks en novembre 1917.
• L’accord contredisait les promesses faites par la Grande-Bretagne aux dirigeants arabes dans la correspondance Hussein-McMahon et allait ensuite contredire la promesse d’autonomie kurde du traité de Sèvres (1920).
• Bien que les dispositions précises de Sykes-Picot n’aient jamais été entièrement appliquées, sa logique fondamentale — placer les territoires kurdes et arabes sous contrôle britannique et français — fut concrétisée par le système des mandats de la Société des Nations.
Repères
Accord : accord Sykes-Picot (accord sur l’Asie Mineure) Date : mai 1916 (début des négociations en novembre 1915) Parties : Grande-Bretagne (Sir Mark Sykes), France (François Georges-Picot), Russie (Sergueï Sazonov) Nature : convention secrète de guerre pour le démembrement ottoman Disposition essentielle pour les Kurdes : terres kurdes partagées entre zone britannique (Kurdistan du Sud/Irak), zone française (Kurdistan du Nord et de l’Ouest/Syrie) et zone russe (provinces arméniennes comprenant les régions kurdes de Van, Bitlis et Erzurum) Révélation : divulgué par la Russie bolchevique en novembre 1917 Héritage : fondement des mandats de la Société des Nations qui créèrent l’Irak et la Syrie, achevant le partage du Kurdistan en quatre parties
Contexte historique : dépecer l’Homme malade de l’Europe
En 1915, il était clair que l’Empire ottoman, entré en guerre aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie dans le camp des Empires centraux, avait peu de chances de survivre intact au conflit. La Grande-Bretagne, la France et la Russie commencèrent à planifier le démembrement de ses territoires. Chacune avait ses intérêts : la Russie voulait Constantinople et les provinces arméniennes ; la France voulait la Syrie, le Liban et le sud-est de la Turquie ; la Grande-Bretagne voulait la Mésopotamie (Irak), le golfe Persique et un accès sûr à l’Inde par le canal de Suez.
L’accord fut conclu alors que la Grande-Bretagne promettait simultanément aux dirigeants arabes un État indépendant en échange de leur révolte contre les Ottomans, dans la correspondance Hussein-McMahon de 1915–1916. Elle promettait aussi aux dirigeants sionistes de soutenir un foyer juif en Palestine, avec la déclaration Balfour de 1917. Ces trois ensembles de promesses étaient fondamentalement contradictoires, et les Kurdes, auxquels personne n’avait rien promis, ne participaient même pas à la discussion.
Les dispositions de l’accord et les terres kurdes
L’accord Sykes-Picot divisait les territoires ottomans en plusieurs zones. La Russie obtiendrait les provinces arméniennes d’Erzurum, de Trébizonde, de Van et de Bitlis, qui comptaient toutes d’importantes populations kurdes. La France recevrait le Liban, la côte syrienne, Adana, la Cilicie et une grande partie de l’Anatolie du Sud-Est, notamment les régions peuplées de Kurdes au nord et à l’ouest. Elle exercerait aussi son influence sur la région de Mossoul, l’actuel Kurdistan irakien. La Grande-Bretagne recevrait les régions de Bagdad, de Bassora et du golfe Persique.
Les effets sur le Kurdistan furent dévastateurs. La partie sous domination ottomane, qui avait au moins été unifiée sous une seule administration impériale depuis le traité de Zuhab (1639), était désormais subdivisée entre trois puissances européennes. Les régions peuplées de Kurdes étaient attribuées aux zones russes, françaises et britanniques sans égard pour les frontières ethniques, linguistiques ou culturelles kurdes. Les frontières ne suivaient aucune logique d’autodétermination. Elles suivaient celle de la concurrence coloniale européenne.
Révélation et conséquences : des promesses rompues avant même d’être faites
L’accord Sykes-Picot resta secret jusqu’en novembre 1917, lorsque le gouvernement bolchevique russe, arrivé au pouvoir avec la révolution d’Octobre, découvrit le texte dans les archives tsaristes et le publia. Sa révélation suscita l’indignation dans le monde arabe et plongea la Grande-Bretagne et la France dans l’embarras, leurs promesses simultanées aux dirigeants arabes apparaissant creuses. Pour les Kurdes, elle confirma simplement un soupçon ancien : les grandes puissances voyaient dans les terres kurdes un territoire à attribuer, et non une patrie à respecter.
Les dispositions précises de Sykes-Picot ne furent jamais entièrement appliquées : la révolution russe retira la Russie de l’équation, et l’entrée en guerre des États-Unis introduisit le discours du président Wilson sur l’autodétermination. Mais la logique fondamentale de l’accord se retrouva dans le règlement d’après-guerre. La conférence de San Remo (1920) attribua officiellement les mandats de Syrie et d’Irak à la France et à la Grande-Bretagne, respectivement. Le traité de Sèvres (1920) prévoyait un Kurdistan autonome, mais la résistance nationaliste turque entraîna son remplacement par le traité de Lausanne (1923), qui ne mentionnait aucunement le Kurdistan. Le peuple kurde demeurait divisé entre la Turquie, l’Irak, la Syrie et l’Iran, sa nation promise effacée de la carte.
Chronologie des événements majeurs
Novembre 1915 — Début des négociations entre Sykes (Grande-Bretagne) et Picot (France).
Mai 1916 — Conclusion de l’accord Sykes-Picot ; partage des territoires ottomans en zones britanniques, françaises et russes.
Juin 1916 — Début de la révolte arabe contre l’Empire ottoman, sur la foi des promesses britanniques d’indépendance.
Novembre 1917 — La Russie bolchevique divulgue l’accord ; le pacte secret est révélé au monde.
Avril 1920 — La conférence de San Remo attribue les mandats de Syrie et d’Irak à la France et à la Grande-Bretagne.
Août 1920 — Le traité de Sèvres prévoit un Kurdistan autonome ; ses dispositions ne seront jamais appliquées.
Juillet 1923 — Le traité de Lausanne remplace Sèvres et ne mentionne pas le Kurdistan. Le partage en quatre parties est achevé.
Héritage et importance dans l’histoire kurde
L’accord Sykes-Picot est le traité le plus destructeur de l’histoire kurde. Il acheva le partage du Kurdistan en subdivisant sa partie sous contrôle ottoman entre zones coloniales britanniques et françaises. Le partage précédent, à Zuhab (1639), avait divisé le Kurdistan entre deux empires ; Sykes-Picot le divisa entre quatre futurs États-nations. Une fois dissipée la poussière du règlement d’après-guerre, les Kurdes se retrouvèrent minoritaires en Turquie, en Irak, en Syrie et en Iran, formant la plus grande nation sans État du monde.
L’accord symbolise aussi l’arrogance coloniale européenne. Deux hommes — Sykes, aristocrate britannique qui idéalisait le Moyen-Orient, et Picot, diplomate français déterminé à obtenir la Syrie pour la France — tracèrent sur une carte des lignes qui décidèrent du sort de millions de Kurdes, d’Arabes, d’Assyriens et d’autres populations. Ils le firent en secret, sans consultation et en contradiction avec les promesses faites au même moment aux peuples de la région.
Chaque bouleversement politique au Moyen-Orient s’est accompagné d’annonces de « la fin de Sykes-Picot », de la création du Gouvernement régional du Kurdistan en 1992 à l’essor de Daech en 2014, en passant par la zone autonome kurde du nord-est syrien. Pourtant, les frontières que Sykes et Picot ont contribué à créer se sont révélées remarquablement durables. Au fond, la lutte kurde pour l’autodétermination combat l’héritage d’un accord secret conclu en 1916 par deux diplomates européens qui n’ont jamais demandé au peuple kurde ce qu’il souhaitait.
Questions fréquentes
Qu’était l’accord Sykes-Picot ?
Une convention secrète conclue en mai 1916 entre la Grande-Bretagne et la France, avec l’assentiment russe, qui divisait les territoires de l’Empire ottoman en sphères d’influence coloniales. Elle partageait les terres kurdes entre zones britanniques, françaises et russes, jetant les bases du partage du Kurdistan en quatre parties (Turquie, Irak, Syrie, Iran).
Quelles furent les conséquences de Sykes-Picot pour les Kurdes ?
Il subdivisa le Kurdistan ottoman entre zones britanniques et françaises, achevant le partage commencé plusieurs siècles auparavant. Lorsque ces zones devinrent les mandats d’Irak et de Syrie, le peuple kurde se retrouva dispersé entre quatre États (Turquie, Irak, Syrie, Iran), sans perspective d’autodétermination. Aucun Kurde ne fut consulté.
Les frontières créées par Sykes-Picot sont-elles toujours en vigueur ?
Pour l’essentiel, oui. Si les dispositions précises de Sykes-Picot furent modifiées par les traités et mandats ultérieurs, le partage fondamental du Moyen-Orient entre les États de Turquie, d’Irak, de Syrie, du Liban, de Jordanie et de Palestine/Israël suit la logique établie par Sykes et Picot. La division du Kurdistan en quatre parties reflète directement cet héritage.
Références et lectures complémentaires
Britannica — L’accord Sykes-Picot
The Kurdish Project — L’accord Sykes-Picot
Oxford University Press — Sykes-Picot : le traité qui découpa le Moyen-Orient
