Introduction

Le 17 septembre 1998, Massoud Barzani, du Parti démocratique du Kurdistan, ou KDP, et Jalal Talabani, de l’Union patriotique du Kurdistan, ou PUK, se retrouvèrent à Washington pour signer un accord de paix sous médiation américaine. Il mit fin à la dévastatrice guerre civile kurde d’Irak de 1994–1998. La secrétaire d’État Madeleine Albright y vit « un nouveau chapitre plein d’espoir » de la politique kurde. Les deux partis s’engageaient à partager pouvoir politique et recettes, à empêcher le PKK d’utiliser le nord de l’Irak, à interdire l’entrée des troupes irakiennes dans la région kurde et à œuvrer à la réunification de son administration divisée.

L’accord de Washington marqua un tournant : il mit fin à quatre années d’affrontements fratricides entre les deux principaux mouvements politiques kurdes. Des milliers de personnes avaient été tuées, des dizaines de milliers déplacées, et le conflit avait permis l’intervention des forces de Saddam Hussein comme de l’armée iranienne sur le territoire kurde. L’accord comportait toutefois de profondes faiblesses. Il institutionnalisa une double administration, le KDP gouvernant depuis Erbil et le PUK depuis Souleimaniye. Cette division persiste encore à de nombreux égards.


Sommaire

Qu’était l’accord de Washington ?

Points essentiels

Repères

Contexte historique

Les dispositions de l’accord

Chronologie

Héritage et portée

Questions fréquentes

Références


Qu’était l’accord de Washington ?

Cet accord de paix fut signé le 17 septembre 1998 par le KDP et le PUK sous médiation américaine, menée par la secrétaire d’État Madeleine Albright et de hauts responsables du Département d’État. Après plus de deux semaines de négociations intensives à Washington, il mit officiellement fin à la guerre civile kurde d’Irak qui sévissait depuis mai 1994.

Les deux partis s’engageaient à partager le pouvoir politique et les recettes, à réunifier l’administration kurde, à empêcher le PKK d’utiliser le nord de l’Irak et à interdire l’entrée des troupes gouvernementales irakiennes dans la région kurde. Les États-Unis promettaient de recourir à la force militaire pour protéger les Kurdes d’une éventuelle agression de Saddam Hussein. Un calendrier ambitieux prévoyait trois mois de préparation d’un gouvernement commun, puis six mois de gouvernement transitoire avant de nouvelles élections.

Points essentiels

• L’accord mit fin à quatre années de guerre civile entre le KDP et le PUK, conflit qui tua des milliers de personnes, en déplaça des dizaines de milliers et vit Barzani inviter la Garde républicaine de Saddam Hussein sur le territoire kurde.

• Il institutionnalisa le duopole KDP-PUK : le partage du pouvoir devint le fondement du gouvernement kurde tout en enracinant la division entre Erbil et Souleimaniye.

• La promesse américaine de protéger militairement les Kurdes contre Saddam constituait l’engagement de sécurité américain le plus fort de leur histoire. Elle s’avéra décisive lorsque l’invasion de 2003 renversa le régime baasiste.

• La stabilité politique apportée par l’accord permit à la Région du Kurdistan de bénéficier du programme « Pétrole contre nourriture » et de présenter un front commun pendant l’invasion de 2003 et la rédaction de la Constitution irakienne de 2005.

Repères

Accord : accord de Washington, ou accord de paix de Washington Date : 17 septembre 1998 Parties : Parti démocratique du Kurdistan, Massoud Barzani, et Union patriotique du Kurdistan, Jalal Talabani Médiateur : États-Unis, secrétaire d’État Madeleine Albright Type : accord de paix et de partage du pouvoir Principales dispositions : partage du pouvoir et des recettes ; réunification de l’administration ; interdiction au PKK d’utiliser le nord de l’Irak ; prévention de l’entrée des troupes irakiennes ; promesse de protection militaire américaine Contexte : guerre civile kurde d’Irak (1994–1998) ; offensive d’Erbil en 1996 avec la Garde républicaine de Saddam Résultat : fin de la guerre civile ; double administration KDP-PUK institutionnalisée ; stabilité favorable au développement du Gouvernement régional du Kurdistan Calendrier électoral : élections prévues pour juin 1999, jamais tenues à la date prévue

Contexte historique : la guerre civile kurde

Les élections kurdes de 1992 avaient réparti presque exactement les voix à 50-50 entre le KDP et le PUK. Le gouvernement d’union qui en résulta s’effondra rapidement sous le poids des soupçons réciproques. Les partis s’opposaient sur le partage des recettes douanières issues du lucratif commerce de contrebande irako-turc. Le KDP contrôlait le poste frontalier de Khabur et percevait chaque semaine des millions de dollars, tandis que le PUK recevait peu. En mai 1994, leurs forces peshmergas entrèrent en conflit.

La guerre dévasta la Région du Kurdistan. Talabani s’allia à l’Iran et autorisa des opérations militaires iraniennes contre le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran, ou KDPI, en territoire irakien. Barzani prit en réponse l’une des décisions les plus controversées de l’histoire kurde : demander à la Garde républicaine de Saddam Hussein de l’aider à reprendre Erbil au PUK. Le 31 août 1996, 30 000 soldats irakiens et des divisions blindées de la Garde républicaine attaquèrent la ville, s’en emparèrent et permirent au KDP de contrôler la capitale kurde.

Voir des dirigeants kurdes inviter le régime responsable du génocide d’Anfal à intervenir dans un conflit interne constitua l’un des points les plus sombres du mouvement national kurde. La guerre permit aussi aux services de renseignement de Saddam de pénétrer l’opposition kurde, d’arrêter des adversaires et de démanteler les opérations de la CIA dans le nord de l’Irak. En 1997, un cessez-le-feu était en place, mais la région restait divisée. Plusieurs tentatives de paix avaient échoué avant la médiation américaine soutenue de haut niveau en 1998.

Les dispositions de l’accord : une paix sans unité

L’accord engageait les deux partis à partager pouvoir et recettes, à réunifier le Parlement et l’administration kurdes, à refuser tout refuge au PKK dans le nord de l’Irak et à interdire aux forces gouvernementales irakiennes d’entrer dans la région. Washington promettait une protection militaire contre une éventuelle agression de Saddam Hussein, engagement de sécurité américain le plus fort de l’histoire envers le peuple kurde.

Dans la pratique, l’accord institutionnalisa pourtant la division. Barzani et Talabani en firent un partage du pouvoir entre deux administrations distinctes plutôt qu’une unification gouvernementale. Le KDP continua à gouverner depuis Erbil et le PUK depuis Souleimaniye. Chaque parti développa ses réseaux de clientèle, conserva ses propres peshmergas et dirigea de fait un gouvernement parallèle au sein de la Région du Kurdistan. Les élections ne se tinrent jamais selon le calendrier prévu.

Chronologie des événements essentiels

Mai 1994 — Début de la guerre civile kurde d’Irak entre le KDP et le PUK.

Août 1996 — Barzani invite la Garde républicaine de Saddam à l’aider à prendre Erbil au PUK.

Novembre 1997 — Le KDP proclame un cessez-le-feu unilatéral ; le PUK accepte de respecter la trêve.

Juillet 1998 — Les États-Unis invitent les dirigeants du KDP et du PUK à Washington pour des négociations de paix intensives.

17 septembre 1998 — Signature de l’accord de Washington par Barzani et Talabani ; fin de la guerre civile.

Septembre 2002 — Accord de normalisation de Sari Rash entre Barzani et Talabani ; réunion plénière du Parlement kurde.

2003 — Invasion de l’Irak menée par les États-Unis ; coopération du KDP et du PUK pour renverser Saddam ; autonomie kurde consacrée par la Constitution de 2005.

Héritage et portée pour l’histoire kurde

La principale réussite de l’accord fut de mettre fin à la guerre civile et de créer la stabilité permettant à la Région du Kurdistan de se développer durant les décennies suivantes. Sans lui, les combats auraient probablement continué, offrant éventuellement à Saddam Hussein une occasion de reprendre le contrôle du nord kurde. Cette paix imparfaite fut la condition préalable du développement financé par « Pétrole contre nourriture », de la coopération américaine en 2003 et de la reconnaissance constitutionnelle de l’autonomie kurde.

Son principal échec fut d’enraciner la division. Le duopole KDP-PUK devint la structure durable du gouvernement kurde, avec des administrations, des forces peshmergas et des réseaux de clientèle distincts qui persistent encore. Face aux menaces existentielles de l’État islamique en 2014, puis à la réponse militaire de Bagdad au référendum d’indépendance de 2017, l’absence de commandement politique et militaire kurde unifié eut des effets dévastateurs.

L’accord consacra également les États-Unis comme principal garant extérieur de la sécurité kurde en Irak. Ce rôle fut décisif en 2003, mais laissa les Kurdes vulnérables lorsque les priorités américaines changèrent. Le schéma établi à Washington, dépendance envers la protection américaine et fragmentation politique interne, continue de façonner la politique kurde et les relations kurdo-américaines.


Questions fréquentes

Qu’était l’accord de Washington ?

Un accord de paix négocié sous médiation américaine et signé le 17 septembre 1998 entre le KDP de Massoud Barzani et le PUK de Jalal Talabani, mettant fin à la guerre civile kurde d’Irak. Il prévoyait le partage du pouvoir et des recettes, l’interdiction au PKK d’utiliser le nord de l’Irak et la prévention de l’entrée des troupes irakiennes dans la région. Les États-Unis promettaient une protection militaire aux Kurdes.


Pourquoi la guerre civile kurde a-t-elle éclaté ?

Elle éclata en mai 1994, principalement autour du partage des recettes douanières du commerce de contrebande irako-turc. Ses causes profondes comprenaient le résultat électoral à 50-50, la méfiance réciproque, les divergences idéologiques et l’intervention des puissances régionales : soutien iranien au PUK et invitation de l’Irak de Saddam par le KDP à prendre Erbil en 1996.


L’accord créa-t-il un gouvernement kurde unifié ?

Non. Bien qu’il envisageât une réunification, il institutionnalisa dans les faits une double administration, le KDP gouvernant depuis Erbil et le PUK depuis Souleimaniye. Chaque parti conserva ses forces peshmergas, ses budgets et ses réseaux de clientèle. Cette division persiste encore à de nombreux égards.


Références et lectures complémentaires

Washington Institute : l’accord kurde annonce un nouvel engagement américain

LSE Middle East Centre : les luttes intestines destructrices des Kurdes d’Irak

Better Evidence Project : mettre fin à la guerre civile kurde en Irak