Helise : le blé des noces kurdes qui mijote toute la nuit

Dans la province kurde d’Ağrı, Agiri, nommée d’après l’Ararat, grand sommet volcanique aux confins des hautes terres kurdes et du plateau arménien, on prépare pour les noces et les fêtes un plat appelé helise. Il est connu sous le nom de keşkek dans toute l’Anatolie, et de herse ou harisa dans une région plus large. Des grains de blé entiers et de l’agneau mijotent ensemble toute une nuit dans d’immenses chaudrons. Puis les hommes les plus forts du village les battent avec des maillets de bois, jusqu’à ce que viande et grain se fondent en une bouillie lisse, soyeuse et ambrée. C’est le plat collectif des célébrations. Il exige un chaudron, un feu entretenu toute la nuit, une matinée de battage en commun et une foule pour partager le fruit de ce travail nocturne. Le helise, ou keşkek, est reconnu par l’UNESCO au titre du patrimoine culturel immatériel de la région. Femmes et hommes y travaillent ensemble à la cuisson du blé et de la viande dans de grands chaudrons. Au matin, les jeunes les plus robustes viennent battre le mélange au maillet, tandis que les joueurs de zurna interprètent un air précis annonçant son épaississement. Cette préparation cérémonielle est aussi ancienne que le grain lui-même. Le plat accompagne depuis aussi longtemps que les sources permettent de le documenter les mariages, circoncisions et fêtes religieuses kurdes d’Ağrı, du Bakur et des montagnes environnantes. C’est le blé auquel il faut une nuit pour devenir un repas, le grain le plus dur transformé en préparation soyeuse par le feu, le temps et la force de nombreuses mains. Voici le cent quarante-quatrième article de la série. Genim abordait le blé arrivé à maturité en septembre ; firik, le blé passé au feu en juin ; helise, le blé battu après une nuit de cuisson pour devenir un festin de noces. La trilogie du blé kurde est complète.


Points essentiels

• Le helise, ou keşkek, associe blé entier et agneau, cuits toute la nuit puis battus au maillet jusqu’à devenir soyeux : c’est le blé des noces kurdes.

• Il est documenté notamment dans la province d’Ağrı, Agiri en kurde, près du mont Ararat, et dans tout le Bakur.

• Patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO : les hommes battent le blé au maillet de bois pendant que jouent les musiciens à la zurna.

• Il complète la trilogie du blé kurde : genim, grain de septembre → firik, feu de juin → helise, bouillie de la nuit des noces.


Repères

Noms kurdes : Helise, à Ağrı ou Agiri ; keşkek, dans l’espace anatolien et kurde ; herse, dans le dialecte de Bayburt ; le plat de blé et d’agneau

Ingrédients : grains de blé entiers, agneau ou poulet avec os, oignon, épices ; finition au beurre et à l’huile au piment rouge

Préparation : cuisson nocturne dans des chaudrons ; battage au maillet de bois jusqu’à ce que grain et viande forment une bouillie soyeuse

Occasions : mariages kurdes, fêtes de circoncision et célébrations religieuses ; plat collectif exigeant de nombreuses mains


La nuit de cuisson du blé

La préparation du helise commence avant le jour des noces. On lave le blé, traditionnellement en récitant des prières, puis on le porte à un grand mortier de pierre pour le décortiquer au son du davul et de la zurna. Le soir, le blé décortiqué, les morceaux d’agneau avec os, les oignons, les épices, l’eau et l’huile rejoignent le chaudron extérieur. Le feu allumé dessous brûlera toute la nuit. Plusieurs personnes se relaient pour surveiller la cuisson. Au matin, le blé a absorbé tout le liquide possible et commence à se défaire ; l’agneau a transmis sa graisse et son collagène au bouillon et se détache des os. On appelle alors les hommes les plus forts du village. Avec de longs maillets de bois, ils battent le contenu sans interruption, en rythme, tandis que la foule se rassemble. Les joueurs de zurna interprètent un air annonçant l’épaississement, ce moment où le battage transforme le ragoût. Le blé se défait, les fibres de viande se fondent dans le grain et l’ensemble devient une bouillie unique, lisse et ambrée, soyeuse et riche de vingt heures de cuisson lente. Le beurre et l’huile au piment rouge versés à la fin, touche caractéristique du Bakur, pénètrent la surface et dessinent des reflets rouges et dorés. Le plat est ensuite servi à la foule qui l’a préparé.


Le helise et la montagne d’Ağrı

Cette série s’est déjà rendue à Ağrı, ou Agiri. L’article sur l’aşure conduisait plus précisément vers la grande montagne visible depuis la province : l’Ararat, lieu traditionnel de l’arche de Noé, où le premier aşure aurait été préparé avec les derniers grains et fruits disponibles à bord. La province d’Ağrı occupe les hautes terres kurdes au point de rencontre de la Turquie, de l’Arménie et de l’Iran. La montagne qui lui a donné son nom domine seule le plateau ; par temps clair, on la voit de Van, d’Erevan et des villages kurdes dispersés sur ses pentes. Le helise appartient à ce paysage. Documenté à Ağrı, il utilise le même blé cultivé pour la première fois près de Karacadağ, décrit dans genim, le cent vingt-septième article, et passé au feu en juin dans firik, le cent quarante-troisième. La série en suit toutes les transformations connues de la cuisine kurde. Pour le helise, le grain entier reste dans le chaudron toute la nuit. Au matin, le battage lui fait perdre sa forme et le transforme en une bouillie indissociable de l’agneau cuit à ses côtés. C’est la préparation du blé la plus patiente, la plus collective et la plus directement liée à la fête. La montagne kurde qui donna au monde son premier blé lui offrit finalement ce plat, cuit toute une nuit pour un mariage et battu à l’aube au son des musiciens.


Questions fréquentes

Qu’est-ce que le helise, ou keşkek ?

Ce sont des grains de blé entiers cuits avec de l’agneau ou du poulet pendant toute une nuit dans un grand chaudron extérieur. Au matin, on les bat au maillet de bois jusqu’à ce que viande et grain se fondent en une bouillie ambrée, lisse et soyeuse. Du beurre et de l’huile au piment rouge complètent le plat, servi à la communauté rassemblée. Originaire d’Ağrı et de l’espace montagnard kurde du Bakur, il accompagne mariages, circoncisions et fêtes religieuses.


Pourquoi le helise est-il un plat collectif ?

Son ampleur et le travail nécessaire dépassent les moyens d’un seul foyer. Le chaudron peut nourrir des centaines de convives. La cuisson dure toute la nuit et demande une surveillance constante. Le battage exige plusieurs hommes travaillant à tour de rôle. Les musiciens à la zurna participent eux aussi à la préparation : leur mélodie précise annonce l’épaississement et coordonne le travail. Comme l’a observé un auteur culinaire, c’est « un plat socialiste », car seule une communauté peut le préparer et il doit être partagé avec toutes les personnes présentes.


Quel lien le helise entretient-il avec le genim et le firik ?

Tous trois viennent de la même plante : le blé du Bakur kurde, cultivé pour la première fois près de Karacadağ. Le genim, article n° 127, est le blé pleinement mûr de septembre, moulu pour le pain et le boulgour. Le firik, article n° 143, est ce même blé récolté encore vert en juin et grillé au feu pour devenir un grain fumé. Le helise utilise le grain mûr entier, cuit toute la nuit avec la viande puis battu collectivement en bouillie, sans mouture ni torréfaction. Trois procédés donnent trois aliments totalement différents à partir du même grain. Le calendrier kurde du blé va de juin, avec le firik, à septembre, avec le genim, puis à la nuit des noces, avec le helise.


Conclusion

Helise est le cent quarante-quatrième article de la série et le dernier des trois consacrés au blé kurde. Genim racontait les origines du grain et sa place aux fondements de la civilisation kurde. Firik évoquait le grain saisi par le feu, devenu fumé et porteur d’une saveur ancienne. Helise raconte sa dissolution au terme d’une nuit de cuisson collective, puis son battage par les hommes les plus forts du village pour nourrir une foule de noces. Trois façons de faire du blé un repas, trois expressions des possibilités de la plante la plus importante des montagnes kurdes. Après cent quarante-quatre articles, le parcours du blé est complet et la noce continue.


Références et lectures complémentaires

Fricot Europe : le helise à Ağrı, Agiri en kurde, dans la région de l’Ararat ; le keşkek, plat légendaire des montagnes kurdes

UNESCO : la tradition cérémonielle du keşkek ; battage du blé au maillet de bois, au son d’une mélodie de zurna annonçant son épaississement

Kurdish-History.com : Genim, le blé d’abord cultivé près de Karacadağ, ingrédient de base du helise

Kurdish-History.com : Aşure, l’autre grand plat collectif de la province montagneuse d’Ağrı et de l’Ararat