Introduction
Kirkouk (en kurde : Kerkûk) est l’une des villes les plus importantes et les plus disputées du Kurdistan. Cette ville ancienne, construite autour d’une imposante citadelle, repose sur de vastes réserves pétrolières et se situe à la rencontre des hautes terres kurdes et des plaines du centre de l’Irak. Pour les Kurdes, c’est une ville historiquement kurde et une cause nationale : un lieu que l’État baasiste a tenté de dépouiller de son identité kurde par des décennies d’arabisation, et dont le statut définitif reste à ce jour irrésolu.
Voici le nouvel article de notre série géographique consacrée aux villes de la région : leur situation, les autorités qui les contrôlent, leurs habitants et leur importance dans l’histoire kurde.
Repères
Nom courant : Kirkouk
Nom kurde : Kerkûk
Pays : Irak — capitale du gouvernorat de Kirkouk ; territoire disputé revendiqué par la Région du Kurdistan
Population : Environ 2 millions dans le gouvernorat (2024) ; une ville kurde, turkmène et arabe
Habitants : Kurdes, Turkmènes et Arabes, avec des minorités chrétiennes et autres
Situation : À environ 250 km au nord de Bagdad, dans les plaines riches en pétrole au pied du Zagros
Statut : Disputé dans le cadre de l’article 140 de la Constitution irakienne
Célèbre pour : Sa citadelle, son pétrole et la lutte kurde pour la récupérer
Sommaire
L’arabisation et la cause kurde
Chronologie des principaux événements
Références et lectures complémentaires
Situation et géographie
Kirkouk se trouve dans le nord-est de l’Irak, à environ 250 kilomètres au nord de Bagdad, là où les contreforts du Zagros descendent vers la plaine mésopotamienne. La ville s’est développée autour de sa grande citadelle, sur une butte au-dessus de la rivière Khasa, et le gouvernorat environnant couvre près de 10 000 kilomètres carrés de terres agricoles fertiles et de champs pétrolifères. Ce territoire relie les montagnes kurdes du nord et de l’est aux plaines arabes et turkmènes du sud et de l’ouest, ce qui explique en partie la longue lutte pour le contrôle de Kirkouk. Sous ses terres se trouvent certaines des plus grandes réserves pétrolières d’Irak, centrées sur le célèbre gisement de Baba Gurgur.
Habitants et population
Le gouvernorat de Kirkouk compte environ deux millions d’habitants. La ville accueille depuis longtemps des Kurdes, des Turkmènes et des Arabes, ainsi que des minorités chrétiennes et autres, diversité que les Kurdes ont historiquement acceptée comme faisant partie de son caractère. Les Kurdes considèrent Kirkouk comme une ville kurde aux racines profondes et soulignent que sa composition démographique actuelle résulte en grande partie d’une politique délibérée de l’État : le régime baasiste a expulsé des Kurdes et installé des Arabes venus du sud précisément pour changer la population qui y vivait. Fait révélateur, lors du recensement national irakien de 2024, les questions sur l’appartenance ethnique ont été entièrement écartées, signe de la sensibilité politique que conserve la simple question de savoir qui habite Kirkouk.
Histoire
Kirkouk est l’un des lieux habités sans interruption les plus anciens du monde ; sa citadelle reposerait sur des fondations vieilles de milliers d’années et la tradition l’associe au prophète Daniel. Pendant les siècles ottomans, elle fut une ville commerçante et administrative au sein des terres kurdes au sens large. Tout changea en 1927 lorsque le pétrole jaillit à Baba Gurgur et que Kirkouk devint centrale dans la richesse irakienne. Dès lors, le sort de la ville fut lié à son pétrole, et les gouvernements successifs de Bagdad furent déterminés à garder tant le pétrole que la ville hors des mains kurdes, préparant des décennies de conflit.
L’arabisation et la cause kurde
À partir des années 1960, et particulièrement sous Saddam Hussein, l’État irakien mena une campagne systématique d’arabisation à Kirkouk. Des familles kurdes et turkmènes furent chassées, leurs villages rasés et des colons arabes venus du centre et du sud de l’Irak installés à leur place ; le régime renomma même la province « Al-Ta’mim » et en redessina les limites pour diluer la présence kurde. Cette ingénierie démographique faisait partie de la même machine répressive qui produisit la campagne d’Anfal et le gazage de Halabja. Pour les Kurdes, réparer cette injustice, permettre le retour des familles déplacées et restaurer le caractère kurde de Kirkouk relève de la justice élémentaire et explique sa place centrale dans la cause nationale.
Kirkouk aujourd’hui
Le statut de Kirkouk reste irrésolu. Lorsque l’État islamique déferla sur le nord de l’Irak en 2014, ce furent les peshmergas kurdes qui défendirent Kirkouk et l’empêchèrent de tomber aux mains des combattants après l’effondrement de l’armée irakienne. Les Kurdes administrèrent la ville jusqu’en octobre 2017, lorsque, après le référendum sur l’indépendance du Kurdistan auquel Kirkouk participa, les forces fédérales irakiennes et des milices alliées entrèrent dans la ville et en reprirent le contrôle. Depuis, elle est administrée par Bagdad, bien que les Kurdes continuent de la revendiquer. Début 2025, l’Irak commença enfin à appliquer une loi visant à restituer les terres agricoles saisies sous les baasistes à leurs propriétaires kurdes et turkmènes d’origine, bien que des agriculteurs kurdes aient signalé des entraves et du harcèlement lorsqu’ils tentaient de récupérer leurs terres.
Chronologie des principaux événements
Antiquité — Une ville se développe autour de la citadelle au-dessus de la rivière Khasa.
1927 — Le pétrole jaillit à Baba Gurgur, plaçant Kirkouk au cœur de la richesse irakienne.
Années 1960–80 — L’État baasiste arabise Kirkouk, expulsant des Kurdes et installant des Arabes.
1988 — La campagne d’Anfal dévaste les régions kurdes autour de Kirkouk.
2005 — L’article 140 de la Constitution définit une voie pour résoudre le statut de Kirkouk.
2014 — Les peshmergas kurdes défendent Kirkouk tandis que l’État islamique avance et que l’armée irakienne s’effondre.
2017 — Après le référendum sur l’indépendance, les forces irakiennes reprennent la ville.
2025 — Une loi commence à restituer aux propriétaires kurdes et turkmènes les terres agricoles saisies par les baasistes.
Débats et controverses
Kirkouk est la ville la plus disputée d’Irak. Les Kurdes la considèrent comme une ville historiquement kurde et, selon les mots de dirigeants kurdes, comme la « Jérusalem du Kurdistan ». Ils invoquent l’article 140 de la Constitution, qui promettait une normalisation, c’est-à-dire le retour des personnes expulsées par l’arabisation, un recensement et un référendum pour régler le statut de la ville. Ce référendum n’a jamais eu lieu, et les Kurdes soutiennent que les gouvernements successifs de Bagdad l’ont délibérément bloqué pour maintenir Kirkouk et son pétrole sous contrôle central. Les partis arabes et turkmènes contestent la revendication kurde et s’opposent au rattachement de la ville à la Région du Kurdistan, tandis que la Turquie s’intéresse depuis longtemps à la population turkmène. Il en résulte une ville fragile où se heurtent forces de sécurité rivales, politique pétrolière et histoire irrésolue. Ce portrait est rédigé d’un point de vue kurde, tout en reconnaissant que les autres communautés de Kirkouk participent à sa vie et à son avenir.
Importance pour les Kurdes
Pour les Kurdes, Kirkouk est bien plus qu’une ville pétrolière : c’est un symbole d’injustice et d’espoir, une ville kurde injustement prise et qui n’a pas encore été restituée. Les campagnes d’arabisation et les atrocités de l’époque de l’Anfal sont rappelées comme faisant partie du même effort pour effacer la présence kurde de cette terre. Récupérer Kirkouk pacifiquement, légalement et par le retour de ses déplacés demeure l’un des objectifs déterminants du mouvement national kurde, et la ville se trouve au cœur même de la question de l’avenir du Kurdistan.
Lieux et sujets associés
Chamchamal, la ville kurde sur la route de Kirkouk à Souleimaniye.
Halabja, ainsi que la campagne d’Anfal dans son ensemble et l’arabisation des territoires disputés. Erbil, Souleimaniye et la Région du Kurdistan d’Irak.
Questions fréquentes
Où se trouve Kirkouk ?
Kirkouk se situe dans le nord-est de l’Irak, à environ 250 km au nord de Bagdad, là où les contreforts du Zagros rencontrent les plaines. Elle est la capitale du gouvernorat de Kirkouk et un territoire disputé revendiqué par la Région du Kurdistan.
Kirkouk est-elle une ville kurde ?
Les Kurdes considèrent Kirkouk comme une ville historiquement kurde. Sa population mêlant Kurdes, Turkmènes et Arabes résulte en grande partie de décennies d’arabisation baasiste, qui ont expulsé des Kurdes et installé des Arabes à leur place.
Pourquoi Kirkouk est-elle disputée ?
Kirkouk repose sur d’immenses réserves pétrolières et est revendiquée à la fois par la Région du Kurdistan et par Bagdad. L’article 140 de la Constitution promettait un référendum pour régler son statut, mais celui-ci n’a jamais eu lieu.
Qui contrôle Kirkouk aujourd’hui ?
Depuis octobre 2017, après le référendum sur l’indépendance kurde, Kirkouk est sous le contrôle du gouvernement fédéral irakien, bien que les Kurdes continuent d’affirmer leur revendication sur la ville.
