Rewas : la rhubarbe sauvage des montagnes kurdes au printemps

Le rewas est la rhubarbe sauvage des montagnes kurdes : une plante à tiges épaisses, acidulée et franchement acide, qui surgit chaque printemps sur les pentes rocheuses du Zagros et du Taurus et se mange aussitôt. Sans cuisson. On la mange crue, sur place, la tige cassée puis trempée dans le sel ou frottée de sumac, avec une acidité si vive et rafraîchissante qu’elle fait pleurer les yeux et venir l’eau à la bouche. C’est la nourriture des enfants courant sur les coteaux en mai, des bergers sur les zozan et de quiconque a parcouru les montagnes kurdes au printemps et découvert les larges feuilles ridées du rewas poussant entre les pierres. Le rewas occupe dans la culture kurde une place qui dépasse sa saveur. Dans de nombreuses régions du Kurdistan, on l’appelle la « banane kurde » ou la « banane alpine », un nom qui dit tout de l’amour porté à cette plante et de la manière de la manger : comme on casse une banane, on casse une tige de rewas et on la mange en marchant. C’est la friandise de la montagne, la douceur sauvage et acide du printemps et le premier goût des nouvelles pousses de l’année pour un enfant kurde. Elle jouit aussi d’une longue réputation médicinale : riche en vitamines et appréciée comme tonique digestif, elle est considérée comme bonne pour le corps autant que pour le palais, l’une de ces plantes où plaisir et remède se rejoignent. Voici le cent dix-septième article de la série, et le sixième membre de sa collection de plantes de cueillette, après le kenger, le kepari, le tareh, l’avelik et le sirmo. La rhubarbe sauvage pousse dans tout le Zagros, le Caucase et les montagnes d’Iran et de Turquie, et de nombreux peuples la connaissent et la mangent. Mais rewas est son nom kurde, et l’amour kurde pour cette tige acide bien particulière a son caractère propre.


Points essentiels

• Rewas est le nom kurde de la rhubarbe sauvage (Rheum ribes), cueillie au printemps sur les pentes de montagne

• Connue comme la « banane kurde », elle se mange crue avec du sel et du sumac, collation printanière acide des montagnes

• Elle se cuisine aussi dans un ragoût acidulé au sumac, servi avec du riz ; ses tiges sont séchées pour l’hiver

• Elle est appréciée comme tonique médicinal printanier, riche en vitamines après les longs mois d’hiver


Repères

Nom kurde : Rewas / revas (rêvas, rêwas, ribêz) ; turc : ışgın ; persan : rīvās ; espèce : Rheum ribes

Où : Versants rocheux de haute montagne du Zagros et du Taurus, région de Soran et ensemble du Kurdistan

Saison : Cueillie au printemps, principalement en mai, lorsque les tiges sont jeunes et tendres

Consommation : Crue avec du sel et du sumac ; en ragoût au sumac avec du riz ; séchée pour l’hiver ; comme tonique médicinal


En cuisine et sur les coteaux

La manière la plus simple et la plus fidèle de manger le rewas n’exige aucune recette : casser la tige, la frotter d’une pincée de gros sel ou l’y tremper, ajouter un peu de sumac si l’on en a, puis manger. C’est le grand classique, que rien ne surpasse : le craquement net de la tige crue, l’acidité qui envahit la bouche, le sel qui l’adoucit et révèle la douceur sous-jacente. Il est si bon de cette façon que, dans une grande partie du Kurdistan, le rewas quitte rarement la montagne pour la maison : il est consommé là où il pousse, par la personne qui l’a trouvé. Lorsque les tiges arrivent jusqu’à la cuisine, elles servent principalement à préparer un ragoût ou une conserve. Pour le ragoût, elles sont coupées puis mijotées avec de l’eau de sumac, des oignons et de l’agneau, selon la même technique que cette série a suivie à travers les grands plats acidulés du Kurdistan. On les sert avec du riz pilaf ou du blé cuit à la vapeur pour absorber la sauce vive. Pour la conservation, les tiges sont épluchées et séchées au soleil, afin qu’un peu de l’acidité printanière parfume les plats de l’automne et de l’hiver. Le rewas est aussi apprécié comme remède : il est riche en vitamines A, B et C, des nutriments dont un corps affaibli après un hiver de conserves a réellement besoin, et se consomme traditionnellement pour améliorer la digestion et retrouver des forces. C’est la plante où le tonique et la friandise ne font qu’un.


La banane alpine

Le surnom de banane kurde n’est pas une plaisanterie. Il exprime l’affection d’un peuple pour une plante vraiment particulière à ses yeux : présente sur chaque montagne, librement accessible, offerte aux enfants comme friandise, rapportée par les cueilleurs comme aliment de base, et inscrite dans l’imaginaire printanier du Kurdistan comme les fraises dans celui d’un mois de juin anglais. Cette série rassemble depuis plusieurs articles les plantes sauvages du printemps kurde, du kenger semblable à un chardon à la petite câpre vive qu’est le kepari, des feuilles de patience citronnées de l’avelik à l’ail puissant du sirmo. Le rewas est la plante acide, celle que l’on mange crue en marchant, qui exprime le plus directement le goût kurde pour la vivacité et l’acidité présent dans le tirşik, le meftûne et le bocal de légumes au vinaigre appelé tirşî. Un matin de printemps dans les montagnes kurdes, c’est du sel dans une poche, une tige de rewas à la main, l’acidité qui fait plisser les yeux et toutes les saveurs qui revivent après le long hiver. Une précision honnête s’impose : Rheum ribes pousse à l’état sauvage dans tout le Zagros, et ses tiges sont aussi consommées et appréciées en Iran et dans d’autres parties de la région ; cette série a déjà consacré un article au ragoût persan de rhubarbe. La tradition de la collation crue, le surnom de banane kurde et le nom rewas lui-même sont les dimensions proprement kurdes de l’histoire de cette plante. Il faut aussi relever un aspect plus sombre : ces dernières années, plusieurs civils kurdes ont été tués par des frappes aériennes turques alors qu’ils cueillaient des plantes sauvages dans les montagnes du Kurdistan irakien. La montagne qui offre le rewas est aussi celle qui est bombardée. Pour certains Kurdes, cueillir est autant un acte de résistance qu’une réponse à l’appétit.


Questions fréquentes

Qu’est-ce que le rewas ?

Rewas, également revas, rêvas ou ribêz, est le nom kurde de la rhubarbe sauvage, plus précisément Rheum ribes, plante aux tiges acides qui pousse sur les versants rocheux dans tout le Kurdistan. Elle se cueille au printemps, surtout en mai, et se mange le plus traditionnellement crue avec du sel et du sumac, comme collation vive et rafraîchissante. Elle se cuisine aussi en ragoût acidulé avec du riz, se sèche pour l’hiver et est appréciée comme plante médicinale.


Pourquoi le rewas est-il appelé banane kurde ?

À cause de la manière de le manger et de l’amour qu’on lui porte. Comme une banane, une tige de rewas se casse et se mange sur place, sans cuisson ni préparation. Ce surnom, banane kurde ou banane alpine, reflète l’affection culturelle des Kurdes pour cette plante : une friandise printanière qui pousse librement sur chaque montagne, mangée par les enfants comme par les adultes sur les coteaux, contrepartie acide du fruit sucré que pourraient offrir les plaines.


Le rewas est-il exclusivement kurde ?

La plante pousse dans tout le Zagros et au-delà, et elle est également mangée et appréciée en Iran et dans d’autres parties de la région. Cette série ne revendique pas la rhubarbe pour les seuls Kurdes. Ce qui est proprement kurde, c’est le nom rewas, la tradition de la collation crue comme première friandise printanière et l’affection culturelle qui lui a valu le nom de « banane kurde » : une plante si centrale dans l’expérience du printemps montagnard au Kurdistan qu’elle fait désormais partie de l’identité de ce paysage.


Conclusion

Le rewas est le sujet du cent dix-septième article de cette série et la note acide du printemps kurde. C’est la tige cassée sur le coteau en mai et mangée avec du sel tandis que la montagne s’éveille encore : assez vive pour faire plisser les yeux, librement accessible et assez aimée pour porter un surnom. Elle rejoint la récolte de plantes sauvages de cette série : kenger, kepari, tareh, avelik et sirmo, chacune représentant une manière différente dont les montagnes kurdes nourrissent leur population pendant les semaines où le potager n’a pas encore commencé à produire et où les réserves s’amenuisent. Le rewas est la plante acide, celle dont le goût ressemble le plus à la terre elle-même. Et la montagne où il pousse est aussi, dans le même souffle, une montagne bombardée : sortir en mai et casser une tige de rewas revient donc aussi, discrètement, à insister pour rester, pour manger, pour être ici. Après cent dix-sept articles, le rewas incarne le plaisir brut d’un matin de printemps acidulé et l’obstination nécessaire pour continuer à trouver sa nourriture sur une montagne que le monde cherche sans cesse à arracher aux siens.


Références et lectures complémentaires

ResearchGate — Quelques aliments végétaux traditionnels kurdes : le rewas (rhubarbe), la collation au sel et au sumac, et le ragoût au sumac avec du riz

KurdShop — La rhubarbe (Rewas) : « la banane kurde » et sa place dans la culture et la santé kurdes

Kurdish-History.com — Avelik : les feuilles de patience cueillies dans la même collection printanière que le rewas

Kurdish-History.com — Sirmo : l’ail sauvage de la même cueillette printanière kurde