Aujourd’hui marque une date majeure dans les annales de l’histoire kurde, une journée qui concentre la dualité de l’expérience kurde : les profondeurs de la souffrance humanitaire et les sommets de la reconnaissance diplomatique internationale. Le 5 avril, le peuple kurde commémore l’anniversaire de la résolution 688 du Conseil de sécurité des Nations unies, décision historique de 1991 qui a profondément modifié la trajectoire de sa lutte pour l’autonomie et la survie. Alors que nous revenons sur cette date en 2026, les échos du passé continuent de résonner dans les difficultés et les victoires contemporaines des régions kurdes d’Irak, de Syrie, d’Iran et de Turquie.
L’épreuve de 1991 : du soulèvement à l’exode
Le printemps 1991 fut une saison d’espoir et d’horreur pour les Kurdes du nord de l’Irak. Après la défaite des forces de Saddam Hussein dans la guerre du Golfe, un vaste soulèvement populaire, connu en kurde sous le nom de Raperin, éclata le 5 mars dans la ville de Ranya. La révolte se propagea comme une traînée de poudre : de grandes villes comme Souleimaniye, Erbil, puis Kirkouk passèrent sous contrôle kurde en quelques semaines. Pendant un bref instant, le rêve de libération sembla à portée de main.
Cependant, la situation se renversa rapidement et brutalement. Le régime baasiste, qui disposait encore d’importants moyens militaires, lança une contre-offensive dévastatrice. Craignant une répétition des attaques chimiques de 1988 à Halabja, des millions de Kurdes abandonnèrent leurs maisons dans ce qui fut appelé le Korew, ou Grand Exode. Au début d’avril 1991, près de deux millions de personnes fuyaient vers les frontières montagneuses de la Turquie et de l’Iran.
Le 5 avril 1991, la situation avait atteint un point de rupture. Des centaines de milliers de familles étaient bloquées dans les montagnes glaciales, exposées aux intempéries, sans nourriture, sans eau potable ni fournitures médicales. Le monde regardait avec effroi les images d’actualité montrant des enfants mourir de froid et d’épuisement. Cette catastrophe humanitaire d’une ampleur sans précédent menaçait l’existence même de la population kurde d’Irak.
La résolution 688 : une révolution diplomatique
En réponse à cette tragédie en cours, le Conseil de sécurité des Nations unies se réunit le 5 avril 1991 pour adopter la résolution 688. Cette résolution était historique à plusieurs titres. Pour la première fois, l’ONU établissait explicitement un lien entre la répression par un État de ses propres citoyens, en mentionnant expressément la population kurde, et une menace contre la paix et la sécurité internationales. Elle dépassait ainsi la conception westphalienne traditionnelle de la souveraineté absolue des États, en affirmant que la communauté internationale avait le devoir d’intervenir lorsque les actes d’un gouvernement provoquaient des souffrances humaines massives et des flux de réfugiés transfrontaliers.
La résolution 688 exigeait que l’Irak mette immédiatement fin à sa répression et permette aux organisations humanitaires internationales d’accéder sans délai à toutes les personnes dans le besoin. Si la résolution n’autorisait pas explicitement l’emploi de la force militaire, elle apporta une justification juridique et morale à l’opération « Provide Comfort ». Menée par les États-Unis, le Royaume-Uni et la France, cette opération établit une « zone de sécurité » et une « zone d’exclusion aérienne » au nord du 36e parallèle.
Cette intervention apporta au peuple kurde le secours vital dont il avait besoin. Elle permit aux réfugiés de descendre des montagnes et de regagner leurs villes sous protection internationale. Surtout, le vide créé par le retrait de l’administration irakienne de la zone de sécurité permit la naissance du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK). Les élections de 1992, puis le développement d’Erbil et de Souleimaniye comme pôles modernes de commerce et de culture, trouvent leur origine dans la percée diplomatique du 5 avril 1991.
Le 5 avril dans le contexte kurde élargi
Si les événements de 1991 dominent la mémoire historique de cette date, le 5 avril revêt d’autres significations dans les régions kurdes. Dans le calendrier culturel kurde, avril est un mois de renouveau, après les célébrations de Newroz à la fin du mois de mars. C’est une période où l’on évoque souvent la « résurrection des Kurdes libres », notamment à propos des mouvements politiques en Turquie et en Syrie.
Ces dernières années, le 5 avril est également devenu une journée de réflexion autour de l’anniversaire du dirigeant Abdullah Öcalan, chef emprisonné du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), né un 4 avril. Les célébrations et les discussions se prolongent souvent le lendemain, autour de sa philosophie du confédéralisme démocratique et du rôle de la libération des femmes dans la lutte kurde. En 2026, ces échanges résonnent particulièrement alors que le mouvement « Jin, Jiyan, Azadî » (« Femme, Vie, Liberté ») continue d’influencer les dynamiques sociales et politiques du Moyen-Orient.
Réalités contemporaines : le 5 avril 2026
En ce 5 avril 2026, les régions kurdes évoluent dans un contexte complexe de guerre et de diplomatie. Au Kurdistan iranien, ou Rojhelat, les répercussions du conflit en cours en Iran ont placé les groupes kurdes sous les projecteurs. Selon des informations rapportées, les milices kurdes soupèsent les risques des alliances régionales sur fond de trahisons historiques, un thème qui hante l’histoire kurde depuis des siècles.
Dans la Région du Kurdistan d’Irak, cette journée est aussi marquée par un esprit de coexistence. Le gouvernement régional a déclaré les 5–7 avril jours fériés officiels de Pâques pour la communauté chrétienne, soulignant l’attachement de la région au pluralisme religieux, qui contraste vivement avec les violences confessionnelles ayant frappé d’autres parties du Moyen-Orient. Cette ouverture est l’une des pierres angulaires de l’identité kurde moderne née des cendres de 1991.
Pendant ce temps, au Rojava, dans le nord de la Syrie, la lutte pour la stabilité se poursuit. Les manifestations à Qamishlo et dans d’autres villes reflètent la résistance persistante aux menaces extérieures et la détermination à protéger l’administration autonome établie au cours de la dernière décennie. Les leçons du 5 avril 1991, à savoir que l’attention internationale et les cadres juridiques sont indispensables à la survie, restent plus que jamais pertinentes pour les Kurdes de Syrie.
Conclusion : l’héritage du 5 avril
L’histoire du peuple kurde est souvent racontée sous l’angle de la tragédie, mais le 5 avril est avant tout un récit de résilience. Il rappelle que, même aux heures les plus sombres du Grand Exode, l’esprit kurde est resté intact. La victoire diplomatique de la résolution 688 a montré que la solidarité mondiale, aussi imparfaite soit-elle, pouvait contredire le proverbe selon lequel « les montagnes sont nos seules amies ».
Aujourd’hui, alors que les Kurdes célèbrent leur culture, pleurent leurs martyrs et affrontent les périls de la géopolitique du 21e siècle, le 5 avril demeure un phare. C’est une journée pour honorer les millions de personnes qui ont fui en 1991 et les diplomates qui ont défendu leurs droits dans les enceintes de l’ONU. Surtout, c’est une journée pour réaffirmer l’engagement kurde en faveur d’un avenir fondé sur la démocratie, le pluralisme et la quête durable de liberté, plutôt que sur la répression.
