Hênar : la grenade du cœur du Kurdistan
Hênar est le mot kurde désignant la grenade et, selon les auteurs qui en ont parlé depuis le Kurdistan, c’est un fruit que les Kurdes considèrent comme le leur. Ses zones de culture sont dispersées dans la Région du Kurdistan d’Irak, particulièrement dans trois lieux au cœur de la géographie kurde : Halabja, le Horaman et le Sharazur. Les Kurdes la cultivent dans leurs jardins et leurs fermes, tirent de son jus une boisson rafraîchissante, font sécher ses arilles et les parsèment sur les plats pour leur apporter une acidité vive et éclatante comme des joyaux, et réduisent son jus à l’automne pour fabriquer la mélasse sombre de grenade qui entre dans les salades, les ragoûts et les sauces. Mais au Kurdistan, la grenade est davantage qu’un ingrédient. Elle est sacrée. Pour les Kurdes qui pratiquent le yarsanisme, cette ancienne religion kurde qui précède de beaucoup l’islam dans ces montagnes, la grenade est un fruit saint. Pour les musulmans kurdes, c’est le fruit que le Prophète aurait aimé, mentionné trois fois dans le Coran, et dont des générations de familles kurdes croient qu’il renferme, parmi ses centaines de graines, une graine venue du paradis lui-même. Comme les anciens kurdes le disaient à leurs enfants : il n’existe aucune grenade sur terre sans une graine de grenade du paradis à l’intérieur. Manger du hênar devient ainsi un acte de respect attentif : on ne gaspille pas une seule graine. Voici le cent vingtième article de la série. La grenade pousse dans toute la Méditerranée et au Moyen-Orient, et cette série ne revendique aucune exclusivité. Mais le hênar, sous son nom kurde, dans les vergers kurdes, avec les prières et les superstitions kurdes attachées à chaque graine, a toute sa place dans cette histoire.
À retenir
• Hênar est la grenade kurde, cultivée notamment à Halabja, au Horaman et au Sharazur
• Sacrée dans le yarsanisme et dans l’islam, elle contiendrait, dans chaque fruit selon les croyances kurdes, une graine du paradis
• Elle s’utilise en jus frais, en graines séchées sur les plats et en mélasse de grenade préparée collectivement à l’automne
• Décrite comme « un fruit du Kurdistan par excellence », elle est profondément associée à la culture et au paysage kurdes
Repères
Nom kurde : Hênar (grenade ; en turc nar, en arabe rummān, en persan anar)
Où : Cultivée notamment à Halabja, au Horaman et au Sharazur, dans la Région du Kurdistan
Importance : Sacrée dans le yarsanisme et l’islam ; chaque graine contiendrait une graine du paradis
Usages : Jus frais, arilles séchés sur les plats, mélasse de grenade, usages médicinaux et culinaires
Dans la cuisine kurde
Le hênar entre dans la cuisine kurde sous plusieurs formes, correspondant chacune à une saison et à un usage différents. Frais, il se mange tel quel : on l’ouvre pour révéler les arilles rouge rubis en grappes serrées, chacun étant un joyau de jus, ou on le presse pour son liquide vif et aigre-doux. Le jus frais se boit comme boisson rafraîchissante, surtout à l’automne lorsque le fruit mûrit, et passe pour un tonique : rafraîchissant, purifiant et chargé de ces bienfaits que les familles kurdes attribuent depuis longtemps au monde naturel de leurs montagnes. Les arilles séchés sont parsemés sur le riz, les salades et les viandes grillées comme garniture vive et acidulée, apportant cette même acidité que la série a suivie à travers le sumac, le rewas et l’amour kurde des saveurs acides. Vient ensuite la mélasse : à l’automne, on se réunit pour presser et faire bouillir le jus de grenade dans d’immenses chaudrons jusqu’à le réduire en un sirop sombre, brillant, au goût intense et assez épais pour napper une cuillère. Les femmes se rassemblent pour le préparer ensemble, comme pour le reçel et le dûşav, et le résultat se conserve toute l’année : il entre dans les vinaigrettes, se mêle aux ragoûts pour leur donner acidité et profondeur, et se verse en filet sur les plats pour une touche finale aigre-douce. Enfin, la peau ne se perd pas. Au Kurdistan, la poudre de peau de grenade séchée est utilisée depuis des siècles pour tanner les peaux, dans cette industrie du cuir qui employait autrefois l’outre mashk pour baratter le beurre. Le hênar est ainsi un fruit qui nourrit les habitants tout en les équipant.
Le fruit du paradis et les vergers de Halabja
La croyance selon laquelle chaque grenade contient une graine du paradis n’est pas une métaphore de la qualité du fruit. C’est une véritable conviction théologique qui traverse des siècles de vie kurde, ancrée dans la tradition des hadiths et dans la vénération plus ancienne du yarsanisme, religion préislamique née dans ces montagnes, où la grenade est un objet sacré. Cette série a suivi le pluralisme de l’identité religieuse et culturelle kurde dans de nombreux articles : les cueilleurs yarsanis de l’avelik, les boulangers juifs kurdes de Zakho préparant le kadeh, les communautés assyriennes et kurdes vivant côte à côte dans le sud-est. Le hênar appartient à ce pluralisme : fruit qu’un berger yarsani et un agriculteur musulman considèrent tous deux comme saint, il est cet élément du verger kurde qui franchit toutes les frontières religieuses à la fois. Compter ses graines avec soin, ne rien gaspiller du fruit, est un acte de respect que cette série n’a retrouvé dans aucun autre aliment. Trois des lieux où le hênar pousse le mieux sont le Horaman, hautes terres inscrites à l’UNESCO du nanê Hewramî et du kelane, le Sharazur et Halabja. Ce dernier nom porte une ombre que la série ne peut ignorer. Halabja, dont les vergers de grenadiers figurent parmi les plus beaux du Kurdistan, est aussi la ville où, en 1988, le gouvernement irakien utilisa des armes chimiques contre la population civile kurde, tuant des milliers de personnes en une seule journée. Les vergers étaient là avant et, replantés par les survivants, sont toujours là. Le hênar est un fruit cultivé à Halabja à travers les pires épreuves que le vingtième siècle ait infligées à ceux qui le faisaient pousser. La précision nécessaire est simple : la grenade pousse dans toute la Méditerranée et au Moyen-Orient et elle est aimée des Turcs, des Arabes, des Persans et des Kurdes. Mais dans les vergers du Hawraman et de Halabja, elle est tout simplement un fruit du Kurdistan.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le hênar ?
Hênar est le mot kurde désignant la grenade. Largement cultivée dans la Région du Kurdistan, notamment à Halabja, au Horaman et au Sharazur, elle est considérée comme un fruit d’une profonde importance culturelle et spirituelle. Elle se mange fraîche, ses arilles sont séchés et parsemés sur les plats, son jus est bu et transformé en mélasse, et sa peau sert au tannage du cuir.
Pourquoi la grenade est-elle sacrée dans la culture kurde ?
Dans le yarsanisme, ancienne religion kurde, comme dans l’islam, la grenade est un fruit saint. Selon la tradition musulmane kurde, chaque grenade contient une graine du paradis, croyance fondée sur un hadith attribué au prophète Muhammad, qui aurait aimé ce fruit. Elle conduit les familles kurdes à manger la grenade avec un soin particulier, sans rien gaspiller. Le fruit est mentionné trois fois dans le Coran.
La grenade est-elle exclusivement kurde ?
Non : la grenade pousse et est aimée dans toute la Méditerranée et au Moyen-Orient, chez les Turcs, les Arabes, les Persans et bien d’autres. Cette série ne la revendique pas pour les seuls Kurdes. Ce qui est kurde, c’est le nom hênar, les vergers du Hawraman, de Halabja et du Sharazur, la vénération yarsanie et islamique de ses graines, et la longue habitude kurde de la cultiver, d’en faire de la mélasse et de compter chaque graine comme un don.
Conclusion
Le hênar est le sujet du cent vingtième article de cette série, et l’un des plus riches de sens. C’est à la fois un fruit, une épice, une conserve, un tonique et un objet sacré. Il pousse dans les plus beaux endroits du Kurdistan, les hautes terres du Hawraman et les plaines du Sharazur, ainsi qu’à Halabja, qui est aussi l’un des lieux les plus endeuillés. Il franchit la frontière entre le yarsanisme et l’islam et trouve la vénération des deux côtés. Et il renferme, selon une ancienne conviction kurde, une graine venue d’un lieu meilleur que ce monde. Au terme de cent vingt articles, le hênar représente toute la profondeur du lien kurde à la terre : les aliments qu’elle produit, mais aussi le sens qui grandit avec eux, la conviction que même un fruit ordinaire apporté d’un jardin des montagnes contient quelque chose qui mérite d’être compté et de ne pas être gaspillé.