Mîvanperwerî : l’art kurde de l’hospitalité et la table qui ne se vide jamais
Mîvanperwerî. Le mot kurde désigne l’hospitalité, mais ses racines en disent davantage : mîvan signifie invité, et perwerî, soin, attention, le fait de faire grandir avec amour. L’hospitalité n’est donc pas simplement recevoir, mais prendre activement soin des invités. C’est une pratique, non une politesse. Dans la tradition kurde, elle s’exprime presque entièrement par la nourriture : ce que l’on offre, en quelle quantité, pendant combien de temps et ce que signifierait pour l’hôte le départ d’un invité insuffisamment rassasié. « Ne pas servir de viande à un invité est considéré comme honteux. » Cette phrase de la documentation culturelle de Kurdish Central dit tout. La honte d’un accueil insuffisant est aussi forte que l’honneur d’un accueil généreux. On n’espère pas seulement que l’invité mange bien : on en est responsable. Cette série documente la mîvanperwerî. Chaque chaudron de cuivre, chaque four d’argile, bol de soupe de lentilles, pot de confiture de coing, plateau de k’êce ou rôti de mariage défend au fond cette idée : la cuisine kurde n’est pas une machine à produire des aliments, mais une pratique d’accueil. « La nourriture dépasse de loin les groupes alimentaires et la nutrition. Elle est amitié, subsistance et hospitalité : ces choses nous soutiennent plus longtemps et plus profondément que les seules calories. » Ces mots sont ceux d’une femme installée au Kurdistan, nourrie par des familles kurdes jusqu’à comprendre ce qu’elles lui donnaient vraiment. Voici le cent quarantième article de la série. Il nomme ce dont tous les autres parlaient.
À retenir
• La mîvanperwerî, le soin de l’invité, est l’art kurde de l’hospitalité : une obligation éthique plutôt qu’une politesse
• Elle s’exprime par la nourriture : aucun invité ne repart sans manger ; offrir trop peu est une honte
• Une visite autour d’un repas kurde dure au moins trois heures : le temps devient un don plutôt qu’une contrainte
• La diaspora emporte cette hospitalité partout, dans les plats offerts, les verres de thé et les portes ouvertes
Repères
Mot kurde : Mîvanperwerî (مێوانپەروەری) : mîvan, invité, et perwerî, soin ou attention ; prendre soin de l’invité
La règle : L’invité ne doit pas repartir sans manger ; ne pas servir de viande est honteux ; l’hôte propose jusqu’à ce qu’il ne puisse plus manger
Les expressions : Plats offerts, service du thé, durée de la visite, nourriture apportée aux voisins et aux inconnus
Durée : Trois heures au minimum ; le repas ne s’achève que lorsque l’hôte estime l’invité suffisamment nourri
La table qui ne se vide pas
À quoi ressemble cette hospitalité ? Dans une maison d’Erbil, de Diyarbakır ou de Souleimaniye, comme dans un appartement kurde de Londres ou de Stockholm, le visiteur décrit la même expérience. On lui donne la meilleure place, puis les plats arrivent, nombreux. Il mange. Chaque fois qu’il ralentit, on le ressert. Il proteste, et l’on ignore aimablement ses objections. L’hôte ne se satisfait pas de le voir ralentir, mais de le voir manger. Le repas n’a pas la fin naturelle d’un repas au restaurant : il s’achève quand l’hôte pense son invité nourri. Cela peut prendre trois heures, parfois davantage. « Ils ne se contentent pas d’une heure de présence chez eux, écrit un visiteur du Kurdistan irakien. Il faut rester trois heures, au minimum. La langue peut être un obstacle, mais on le ressent rarement tant ils sont heureux de vous voir. » Puis il y a les mets : un poulet entier, de la confiture maison, des oignons verts du jardin, des douceurs préparées par la grand-mère, de grandes marmites de dolmas, de biryani et de ragoût. Non parce qu’un festin était prévu, mais parce que votre venue exigeait le meilleur de la maison. Marilyn Gardner, installée au Kurdistan et souvent reçue dans les foyers kurdes, écrit : « Quand on vous invite à manger, le temps ne dicte plus votre emploi du temps. » La formule est juste. L’hospitalité kurde ne suspend pas simplement le temps ordinaire : elle institue un autre temps, celui de la présence, de l’accueil et du repas partagé. L’horloge s’arrête. Les plats continuent.
Cent quarante expressions culinaires de la mîvanperwerî
Cette série a présenté cent quarante plats, ingrédients et traditions de la cuisine kurde. Chacun parle à sa manière de mîvanperwerî. Le petit-déjeuner de Van, avec quinze petites assiettes ou davantage et le thé resservi avant que le verre ne soit vide, en est l’expression matinale ordinaire. Le festin nuptial, avec les bovins abattus à l’aube, les femmes du quartier cuisinant toute la matinée dans des chaudrons de cuivre et des centaines d’invités servis directement à la marmite, en est la forme collective la plus ample. L’aşure envoyé à quarante voisins étend l’accueil à toute la communauté. Le simple verre de thé offert par un vendeur de meubles à son client en est la forme la plus modeste. La diaspora l’a emportée partout : à Berlin, Toronto, Stockholm et Londres, les familles apportent de la nourriture aux voisins, aux collègues et aux enseignants des enfants. Offrir à manger, c’est accueillir. L’accueil n’est pas un événement, mais une disposition constante envers quiconque entre dans leur champ d’attention. « Si l’hospitalité kurde est renommée aujourd’hui, explique Cihan, enseignant kurde, c’est grâce à notre solide patrimoine culinaire et à notre réelle volonté de le partager. » Patrimoine et hospitalité sont une seule chose. La nourriture est l’accueil. L’accueil est la nourriture.
Questions fréquentes
Que signifie mîvanperwerî ?
Ce mot kurde pour l’hospitalité associe mîvan, invité, et perwerî, nourrir, soigner ou faire grandir. Littéralement, « prendre soin de l’invité », il désigne une pratique active plutôt qu’une politesse passive. Elle s’exprime surtout par les quantités et la qualité offertes, l’insistance pour resservir et le temps passé à table. C’est une obligation éthique : un accueil insuffisant est honteux, pas seulement inadéquat.
Pourquoi la viande est-elle si importante ?
Dans la tradition kurde, elle exprime la plus grande générosité alimentaire : ce que la cuisine offre de plus précieux, de plus exigeant en travail et de plus nourrissant. Kurdish Central précise que « servir de la viande est une excellente manière de témoigner honneur et respect » et que « ne pas en servir à un invité est considéré comme honteux ». Abattre un animal pour un invité représente l’expression ultime de la mîvanperwerî, derrière le büryan, agneau entier rôti en fosse, le qozê de mariage préparé avec une bête abattue le matin même et le kaburga dolmasî de la fête du Sacrifice.
La mîvanperwerî perdure-t-elle dans la diaspora ?
Oui, avec vigueur. Les récits des communautés d’Allemagne, du Royaume-Uni, de Suède et des États-Unis décrivent le même schéma : des familles offrent des plats aux voisins, aux collègues et aux inconnus, tiennent à nourrir les visiteurs même imprévus et proposent spontanément nourriture et thé à toute personne qui entre. Cette hospitalité n’exige pas un paysage kurde, mais une cuisine kurde et l’idée qu’un invité est quelqu’un à nourrir.
Conclusion
Cent quarantième article de la série, la mîvanperwerî parle pour tous les autres. Le miel de montagne, le pain du four d’argile, l’agneau en fosse, la soupe de lentilles au sumac, la confiture de coing ambrée, le pestil enroulé autour d’une noix, l’aşure envoyé à quarante maisons : derrière tous leurs usages, ces mets ont un même but. Ils existent pour être donnés. La table kurde est ouverte à quiconque arrive à la porte. Elle est entretenue par ce sens particulier de la honte et de l’honneur que la culture attache à l’accueil. Cent quarante articles ont documenté cent quarante expressions d’une même pratique ancienne et inépuisable : la mîvanperwerî. L’invité qui arrive est nourri et entouré d’attention. La table ne se vide pas.
Références et lectures complémentaires
Kurdish-History.com — Van kahvaltî : la mîvanperwerî à la table matinale ordinaire