Le Kurdistan ne se définit ni par une seule frontière, ni par un seul gouvernement, ni par une seule capitale. Il s’étend à travers des montagnes, des plaines, des fleuves, d’anciennes routes commerciales, des forteresses antiques, des villes modernes et la mémoire. Les villes kurdes se répartissent entre la Turquie, l’Irak, l’Iran, la Syrie et l’ensemble de la région historique du Kurdistan, chacune portant une part différente de l’histoire kurde.

Certaines villes comptent par leur taille. D’autres par leur ancienneté. D’autres encore parce qu’elles sont devenues des centres de la politique, de la langue, de la résistance, de la musique, de la littérature, du commerce ou de l’identité kurdes. D’autres enfin revêtent une profonde signification symbolique, même si elles ne sont pas les plus grandes sur la carte.

Ce classement ne repose donc pas simplement sur la population. Il porte sur l’importance de ces villes pour les Kurdes.

Voici le classement des dix premières villes kurdes.

10. Qamishli

La ville kurde de Qamishli

Qamishli, ou Qamişlo en kurde, est l’une des villes kurdes les plus importantes de Syrie et le cœur symbolique du Rojava. Située dans le nord-est de la Syrie, près de la frontière turque, Qamishli rassemble des Kurdes, des Assyriens, des Arabes, des Arméniens et d’autres communautés, ce qui en fait l’une des villes les plus diverses du monde kurde.

Son histoire moderne est relativement récente par rapport à celle de villes comme Erbil, Diyarbakir ou Kermanshah, mais son importance politique s’est considérablement accrue au 21e siècle. Pendant la guerre civile syrienne, Qamishli est devenue l’un des principaux centres de l’administration autonome dirigée par les Kurdes dans le nord et l’est de la Syrie.

Pour de nombreux Kurdes, Qamishli représente à la fois la survie et l’expérimentation : la survie de l’identité kurde en Syrie après des décennies de déni, et l’expérience de construction d’un nouveau modèle politique au Rojava. Elle n’est peut-être pas la plus grande ville kurde, mais son poids symbolique est immense.

9. Duhok

Vue aérienne de la ville kurde de Duhok

Duhok est l’une des plus belles villes de la Région du Kurdistan d’Irak. Entourée de montagnes et proche des frontières de la Turquie et de la Syrie, elle constitue depuis longtemps une importante porte d’entrée entre différentes parties du Kurdistan.

Duhok est souvent considérée comme plus calme et plus conservatrice qu’Erbil ou Souleimaniye, sans être pour autant moins importante. La ville occupe une place centrale dans le monde kurde de langue badini et est devenue un grand pôle de commerce, de tourisme, d’enseignement et d’accueil des populations déplacées.

Sa situation lui confère une importance stratégique. Ses montagnes lui donnent sa beauté naturelle. Ses habitants lui donnent une forte identité kurde. Duhok ne reçoit peut-être pas toujours autant d’attention qu’Erbil ou Slemani, mais elle est l’un des piliers du Kurdistan irakien moderne.

8. Van

La ville de Van, au Kurdistan

Van, ou Wan en kurde, se trouve au bord du vaste et magnifique lac de Van, dans l’est de la Turquie. C’est l’une des grandes villes historiques de la région, dont les origines remontent au royaume antique d’Urartu. Bien avant l’existence des États modernes, Van était déjà un lieu de civilisation, de commerce et de pouvoir.

Aujourd’hui, Van est l’une des grandes villes kurdes du Kurdistan du Nord. Sa situation près du lac de Van lui donne une identité singulière, mêlant histoire antique, géographie montagneuse et vie urbaine kurde moderne.

Van porte aussi une mémoire historique douloureuse. La région abritait autrefois d’importantes communautés arméniennes avant les catastrophes de la Première Guerre mondiale, et son histoire ne peut être séparée des tragédies et des transformations plus larges de la région. Pour les Kurdes, les Arméniens et d’autres encore, Van demeure une ville où se superposent les mémoires.

Elle mérite sa place parmi les dix premières, car peu de villes kurdes associent beauté naturelle, histoire antique et importance politique actuelle comme le fait Van.

7. Mahabad

La ville de Mahabad, au Kurdistan

Mahabad n’est pas l’une des plus grandes villes kurdes, mais elle est l’une des plus symboliques.

Située dans le nord-ouest de l’Iran, Mahabad est connue dans tout le Kurdistan pour l’éphémère République de Mahabad de 1946. Pendant un bref moment, elle fut la capitale d’un projet politique kurde moderne dirigé par Qazi Muhammad. Bien que la république ait duré moins d’un an, sa force émotionnelle n’a jamais disparu.

Mahabad représente le rêve kurde d’autonomie. Elle représente le sacrifice, l’éveil politique et l’idée que même une petite ville peut devenir le centre d’un récit national.

C’est pourquoi Mahabad devance de nombreuses villes plus grandes. Son importance ne se mesure ni aux gratte-ciel, ni à la population, ni à la richesse. Elle se mesure à la mémoire.

Pour les Kurdes, Mahabad est plus qu’une ville. C’est un symbole.

6. Sanandaj

La ville de Sanandaj, au Kurdistan

Sanandaj, que de nombreux Kurdes appellent Sine, est l’un des cœurs culturels du Kurdistan iranien. Capitale de la province du Kurdistan en Iran, elle est depuis longtemps associée à la musique, à l’art, au savoir, à la poésie et à la culture urbaine kurdes.

Sanandaj possède une atmosphère différente de celle de nombreuses autres villes kurdes. Elle est profondément liée aux montagnes du Rojhelat et à la vie intellectuelle du Kurdistan de l’Est. Elle a vu naître des artistes, des musiciens, des écrivains et des voix politiques qui ont contribué à façonner l’identité kurde en Iran.

La ville est aussi importante parce qu’elle représente un grand centre kurde en Iran, où la langue et l’identité kurdes ont survécu malgré les pressions politiques et la centralisation. Sanandaj est à la fois une capitale provinciale et une capitale culturelle.

Si Erbil est la capitale officielle de la Région du Kurdistan et Diyarbakir la capitale affective du Kurdistan du Nord, Sanandaj est l’une des grandes capitales culturelles du Kurdistan de l’Est.

5. Kermanshah

La ville de Kermanshah, au Kurdistan

Kermanshah est l’une des plus grandes villes kurdes d’Iran et l’un des centres urbains les plus anciens de l’ensemble de la région kurde. Elle se trouve sur des routes historiques reliant la Mésopotamie, l’Iran et le reste du Moyen-Orient, ce qui lui confère depuis des siècles une importance stratégique et commerciale.

La ville et sa région possèdent un riche patrimoine antique. Près de Kermanshah se trouvent des sites historiques célèbres comme Bisotun et Taq-e Bostan, qui rappellent que cette région occupe depuis des milliers d’années une place centrale dans l’histoire des empires, des religions, des armées et du commerce.

Kermanshah possède également une identité kurde particulière. Elle est associée à la culture kurde méridionale, notamment au kalhori ainsi qu’aux dialectes et traditions kurdes apparentés. Cela la distingue de villes comme Erbil, Souleimaniye ou Diyarbakir, souvent plus étroitement associées aux identités kurdes sorani ou kurmandji.

Kermanshah occupe une place élevée dans le classement en raison de sa taille, de son ancienneté, de sa profondeur culturelle et de sa position historique. Elle est l’un des grands centres urbains kurdes, même si les discussions courantes sur le Kurdistan la négligent parfois.

4. Kirkouk

Kirkouk, au Kurdistan

Kirkouk est l’une des villes les plus sensibles et les plus symboliques du monde kurde.

Ce n’est pas seulement une ville kurde. Elle abrite aussi des Turkmènes, des Arabes, des Assyriens et d’autres communautés. Cette identité plurielle contribue à son importance. Kirkouk est souvent décrite comme une ville disputée, mais elle revêt pour les Kurdes une puissante signification affective.

Depuis des générations, de nombreux Kurdes considèrent Kirkouk comme un centre kurde historique et une ville profondément liée aux aspirations politiques kurdes. Sa richesse pétrolière, sa population diverse et sa situation stratégique en ont fait l’un des lieux les plus disputés d’Irak.

L’importance de Kirkouk ne peut se réduire à une seule communauté. C’est une ville de nombreux peuples. Mais du point de vue de l’histoire kurde, elle demeure l’une des villes les plus importantes et les plus douloureuses du récit national.

Kirkouk arrive en quatrième position parce qu’il est impossible de comprendre la politique kurde moderne sans comprendre Kirkouk. C’est une ville de mémoire, de pétrole, de déplacements, de retours, de coexistence, de conflits et de questions irrésolues.

3. Souleimaniye

Souleimaniye, au Kurdistan

Souleimaniye, ou Slemani, est la capitale culturelle et intellectuelle du Kurdistan irakien.

Fondée à la fin du 18e siècle, la ville est devenue un grand centre de la poésie, du journalisme, de l’enseignement, de la politique et de l’identité moderne kurdes. Si Erbil est la capitale politique de la Région du Kurdistan, Slemani est souvent considérée comme son âme culturelle.

Slemani a toujours été réputée pour sa littérature, ses débats, sa vie politique, sa musique, ses cafés, son édition et sa liberté d’expression. C’est la ville des poètes et des intellectuels, celle où la pensée politique kurde s’est développée avec force et celle qui a contribué à façonner le nationalisme kurde moderne.

C’est aussi l’une des villes les plus grandes et les plus développées de la Région du Kurdistan, entourée de montagnes et liée à l’histoire plus large du Kurdistan du Sud.

Slemani arrive en troisième position parce qu’elle est bien plus qu’un lieu où l’on habite. C’est une ville qui a façonné la manière dont les Kurdes pensent, écrivent, débattent, s’organisent et se représentent eux-mêmes.

2. Diyarbakir

Diyarbakir, au Kurdistan

Diyarbakir, ou Amed en kurde, est sans doute la ville kurde de Turquie qui possède la plus grande force émotionnelle.

Elle est ancienne, belle, blessée, fière et profondément symbolique. Ses remparts de basalte noir, sa vieille ville, ses mosquées, ses églises, ses ruelles et sa situation sur le Tigre en font l’une des villes les plus importantes de toute la région sur le plan historique.

Pour les Kurdes de Turquie, Amed a souvent été une capitale officieuse. Elle a été un centre de la politique, de la culture, de la langue, de la musique, de la contestation et de la mémoire kurdes. C’est aussi une ville marquée par la douleur, en particulier à cause de la répression étatique, des conflits, des déplacements et des destructions subies dans certaines parties du vieux quartier de Sur.

Diyarbakir figure si haut dans le classement parce qu’aucune autre ville kurde de Turquie ne possède le même poids affectif et politique. C’est plus qu’une grande ville à majorité kurde. C’est un symbole de l’identité kurde au Kurdistan du Nord.

Pour comprendre la question kurde en Turquie, il faut comprendre Amed.

1. Erbil

La ville d’Erbil, capitale du Kurdistan

Erbil, ou Hewlêr en kurde, occupe la première place.

C’est la capitale de la Région du Kurdistan d’Irak, l’une des villes habitées sans interruption les plus anciennes du monde et le centre politique de l’autonomie kurde aujourd’hui. Sa citadelle domine la ville comme un symbole matériel de l’endurance kurde : antique en son centre, moderne tout autour.

Erbil a été un carrefour commercial, une capitale politique, un lieu de rencontre culturel et un symbole de réussite kurde. À l’époque moderne, elle est devenue le siège du Gouvernement régional du Kurdistan et la capitale kurde la plus reconnue à l’échelle internationale.

La ville représente aussi une rare réussite kurde. Alors que les Kurdes de toute la région ont souvent subi le déni, la répression, les déplacements et les promesses non tenues, Erbil s’affirme comme la capitale d’une région autonome kurde reconnue. Elle possède des aéroports, des universités, des consulats étrangers, des entreprises, des routes modernes et des institutions qui relient le Kurdistan au monde.

Erbil n’est pas parfaite, comme aucune ville ne l’est. Mais sur les plans symbolique, politique, historique et pratique, elle se trouve au centre du monde kurde moderne.

C’est pourquoi Erbil arrive en première position.

Le classement final

  1. Erbil

  2. Diyarbakir

  3. Souleimaniye

  4. Kirkouk

  5. Kermanshah

  6. Sanandaj

  7. Mahabad

  8. Van

  9. Duhok

  10. Qamishli

Dernières réflexions

Classer les villes kurdes est difficile, car chacune porte une part différente de l’histoire kurde.

Erbil représente le gouvernement kurde et la reconnaissance internationale. Diyarbakir représente l’identité kurde en Turquie. Souleimaniye représente la culture et la vie intellectuelle. Kirkouk représente le cœur politique irrésolu des territoires disputés d’Irak. Kermanshah et Sanandaj représentent la profondeur de la vie kurde en Iran. Mahabad représente le rêve d’autonomie kurde. Van représente l’histoire antique et l’identité kurde du Nord. Duhok représente la beauté des montagnes et la culture badini. Qamishli représente le Rojava et l’histoire kurde en Syrie.

Ensemble, ces villes montrent que le Kurdistan dépasse un lieu unique. C’est un réseau de villes, de mémoires, de langues, de montagnes, de fleuves et de personnes.

Et chaque ville kurde, classée ou non, porte une part de la nation.